On entend souvent, dans les débats contemporains, une idée devenue presque réflexe : les religions seraient responsables d’une grande partie des malheurs du monde. Les conflits, les divisions, les fanatismes et certaines violences collectives seraient nés des croyances religieuses, et plus particulièrement des trois grands monothéismes. Dans cette perspective, la conclusion paraît simple : si l’on souhaite réellement pacifier l’humanité, il faudrait supprimer les religions. L’expression célèbre de Karl Marx – « la religion est l’opium du peuple » – est souvent mobilisée pour appuyer cette thèse, comme si elle constituait une condamnation définitive du phénomène religieux.
Pourtant, lorsque l’on examine cette idée avec un peu de recul historique et philosophique, elle soulève immédiatement une difficulté. La religion, en elle-même, ne fait rien. Elle n’agit pas, ne décide pas, ne tue pas. Ce sont toujours des êtres humains qui interprètent, mobilisent, manipulent ou invoquent la religion dans certaines circonstances. Dès lors, si la religion est condamnée parce qu’elle peut servir de justification à la violence, alors le problème n’est peut-être pas uniquement la religion : il pourrait bien être l’usage qu’en font les hommes.
Poussons alors ce raisonnement jusqu’au bout, quitte à le pousser volontairement à l’absurde.
Le raisonnement par l’absurde
Supposons que la religion soit réellement la cause principale des violences humaines. Dans ce cas, supprimer la religion devrait logiquement supprimer ces violences. Mais l’histoire montre que les hommes peuvent mobiliser bien d’autres choses pour justifier la guerre : les nations, les idéologies, les identités ethniques, les ambitions politiques ou économiques. Si l’on voulait éliminer toutes les causes possibles de conflit, il faudrait alors supprimer successivement la nation, l’idéologie, la propriété, les frontières, les identités collectives.
Mais à chaque étape, une constante demeure : l’être humain lui-même. Car c’est lui qui transforme une croyance, une idée ou une appartenance en instrument de pouvoir ou de confrontation. Le raisonnement aboutit alors à une conclusion manifestement absurde : si l’on veut supprimer toutes les causes de violence, il faudrait supprimer l’homme.
Cette conclusion absurde révèle en réalité que le diagnostic initial était trop simple. Le problème ne réside peut-être pas seulement dans l’existence des religions, mais dans certaines dynamiques humaines plus profondes qui peuvent s’y greffer.
Religion et guerre : une relation plus complexe qu’on ne le croit
L’histoire montre que certaines guerres ont effectivement été menées au nom de la religion. Quelle qu’elle soit. Cependant, les historiens soulignent que même dans ces cas emblématiques, les causes sont multiples. Dans la guerre de Trente Ans par exemple, les rivalités dynastiques, les équilibres politiques européens, les ambitions territoriales et les enjeux impériaux jouent un rôle déterminant aux côtés des divisions religieuses. La religion sert alors souvent de marqueur d’identité ou de justification morale, mais elle ne constitue pas l’unique moteur du conflit.
Certaines études quantitatives tentent d’évaluer la place réelle de la religion dans l’histoire des guerres. Une analyse fréquemment citée, issue de l’ouvrage Encyclopedia of Wars, recense 1 763 conflits dans l’histoire et identifie environ 121 guerres dans lesquelles la religion joue un rôle central. Cette estimation doit être interprétée avec prudence, car la classification des causes de guerre est toujours délicate, mais elle suggère néanmoins que la majorité des conflits ont d’autres origines : territoriales, politiques, économiques ou stratégiques.
Autrement dit, la religion peut être un facteur de mobilisation ou de justification, mais elle n’explique pas à elle seule la violence collective.
L’expérience du XXᵉ siècle
Un autre élément historique vient relativiser l’idée selon laquelle la disparition de la religion garantirait la paix : l’expérience du XXᵉ siècle. Certaines des violences de masse les plus importantes de l’histoire se sont produites dans des contextes où la religion ne jouait aucun rôle central, voire dans des systèmes explicitement antireligieux. Les régimes totalitaires ont montré que des idéologies séculières pouvaient produire des formes extrêmes de violence politique. Les politiques menées sous Hitler en Allemagne, Joseph Staline en Union soviétique ou sous Mao Zedong en Chine ont entraîné des catastrophes humaines majeures, dans des systèmes qui se voulaient fondés sur une idéologie matérialiste et non religieuse.
Cela ne signifie évidemment pas que l’athéisme produirait mécaniquement la violence, pas plus que la religion ne la produirait automatiquement. Cela montre simplement que les sociétés humaines peuvent sacraliser d’autres objets que Dieu : l’État, la nation, la race, les ressources, la révolution ou l’histoire.
Lorsque ces objets deviennent absolus, ils peuvent mobiliser les mêmes mécanismes de fanatisme et de justification morale que ceux parfois observés dans des contextes religieux.
Une question profondément humaine
Plusieurs chercheurs et philosophes ont ainsi déplacé la question vers l’anthropologie humaine elle-même. L’anthropologue Scott Atran a montré que certains conflits sont liés à ce qu’il appelle des « valeurs sacrées », c’est-à-dire des principes considérés comme non négociables par les individus ou les groupes. Ces valeurs peuvent être religieuses, mais elles peuvent aussi être nationales, idéologiques ou identitaires (au sens large que nous avons déjà donné ici).
De son côté, le philosophe René Girard a développé une théorie selon laquelle les conflits humains naissent souvent de rivalités mimétiques : les individus désirent ce que désirent les autres, ce qui engendre jalousie, rivalité et tensions collectives. Les sociétés cherchent alors parfois à canaliser cette violence en désignant des responsables ou des ennemis communs.
Dans cette perspective, la religion n’est pas seulement une cause possible de violence ; elle peut aussi être une tentative historique de la contenir ou de lui donner un cadre symbolique.
Repenser la question
La question se pose donc face à ceux qui voudraient supprimer le religieux sous prétexte que les religions engendrent la violence. Ne serai-ce pas plutôt l’humanité, le problème ?
Le raisonnement par l’absurde qui consisterait ici à supprimer l’homme pour éliminer la violence montre surtout les limites d’une explication trop simple. Les religions peuvent parfois être utilisées pour justifier des conflits, mais elles ne sont pas la seule source de ces conflits. L’histoire montre que les êtres humains peuvent mobiliser de nombreux systèmes de croyances – religieux ou non – pour légitimer leurs rivalités et leurs luttes de pouvoir.
La question devient alors plus profonde : ce n’est pas seulement celle de la religion, mais celle de la manière dont les sociétés humaines transforment certaines idées, certaines identités ou certains principes en absolus indiscutables. Autrement dit, le problème n’est peut-être pas seulement ce que les hommes croient, mais ce qu’ils font de leurs croyances.
La paix durable ne dépend probablement pas de la disparition d’un type particulier de croyance, mais plutôt de la capacité des sociétés humaines à éviter les lectures simplistes de l’histoire du monde, à limiter les pouvoirs, à contenir les logiques d’exclusion et à empêcher que des convictions – religieuses ou idéologiques – deviennent des instruments de domination ou de violence.
Sources
- Marx, Karl. Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844.
Parker, Geoffrey. The Thirty Years’ War. Routledge, 1997. - Phillips, Charles & Axelrod, Alan. Encyclopedia of Wars. Facts on File, 2004.
- Atran, Scott. Talking to the Enemy: Faith, Brotherhood, and the (Un)Making of Terrorists. HarperCollins, 2010.
- Girard, René. La violence et le sacré. Grasset, 1972.
- Encyclopaedia Britannica, articles biographiques et historiques sur les régimes de Joseph Staline et Mao Zedong.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
