Saints bretons à découvrir

Sainte Anne, transmettre la paix et l’espérance

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

Chaque année, à l’approche du 26 juillet, la Bretagne se tourne vers sainte Anne, sa patronne, et monte vers ses sanctuaires avec ses joies, ses inquiétudes et ses fidélités parfois fragiles. À Sainte-Anne-d’Auray, les pèlerins ne viennent pas seulement honorer une figure du passé ni entretenir le souvenir d’une Bretagne chrétienne qui s’éloignerait. Ils viennent confier un présent incertain et demander que la foi reçue ne cesse pas de porter du fruit. Parmi les chants qui accompagnent cette démarche, le cantique Patronéz ar Vretoned fait entendre une supplication dont la simplicité prend aujourd’hui une gravité particulière :

Santéz Anna, reit deom ar peah
Ged doujans Doué…

« Sainte Anne, donne-nous la paix, avec le respect de Dieu » : la prière poursuit en demandant que l’amour soit toujours gardé dans chaque famille. Le cantique ne sépare donc pas la paix du rapport à Dieu, pas plus qu’il ne sépare le destin des peuples de la vie cachée des foyers. Il ne demande ni la puissance, ni la victoire, ni la prospérité pour elles-mêmes, mais une existence réconciliée, ordonnée par la présence de Dieu et rendue habitable par l’amour. Plus loin, il confie à sainte Anne la foi du peuple, la terre de Bretagne, les champs du laboureur, la maison du pauvre, les marins partis en mer et, finalement, la sainteté de chaque demeure.

Dans un monde où la guerre est redevenue pour tant d’hommes et de femmes une expérience quotidienne, cette prière pourrait paraître trop humble. Nous avons pris l’habitude de penser la paix à l’échelle des rapports de force, des alliances, des frontières et des armements. Ces réalités existent et nul ne peut les ignorer ; pourtant, le cantique nous oblige à descendre plus profondément. La guerre ne commence pas seulement lorsque les armes parlent. Elle commence aussi lorsque l’autre n’est plus reçu comme un frère, lorsque la peur devient le principe de toute décision, lorsque le ressentiment se transmet d’une génération à l’autre et que l’homme ne croit plus possible de pardonner. En demandant à sainte Anne de garder l’amour dans les familles, la prière bretonne ne se détourne donc pas des malheurs du monde : elle remonte jusqu’à l’une de leurs sources.

Il n’est pas indifférent que cette demande soit adressée à la mère de la Vierge Marie. Les Évangiles ne nous disent rien de la vie de sainte Anne, dont le nom nous est parvenu par la tradition chrétienne ancienne. Cette discrétion a cependant permis à l’Église de contempler en elle une mission essentielle, celle de la transmission. Anne se tient au seuil du Nouveau Testament, dans cette longue attente d’Israël où la promesse de Dieu passe de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à celle qui donnera au Verbe sa chair.

L’art chrétien a exprimé cette mission en représentant fréquemment sainte Anne auprès de Marie, un livre ouvert entre elles. Ce livre évoque les Écritures reçues par Israël, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, toute cette Parole dans laquelle le peuple élu a appris à reconnaître la fidélité de Dieu. Anne ne transmet pas seulement à sa fille un savoir religieux. Elle lui apprend à habiter une histoire sainte, à attendre l’accomplissement des promesses et à discerner, au milieu des épreuves de son peuple, une fidélité plus grande que les infidélités humaines.

Avant que Marie accueille le Verbe dans sa chair, elle a ainsi été préparée à l’accueillir dans son intelligence et dans son cœur. Son fiat n’est pas une parole sans racines, apparue soudainement dans une histoire vide ; il mûrit dans la prière d’Israël, dans la mémoire des délivrances passées et dans l’espérance du Messie. Derrière le consentement lumineux de la Vierge se tient cette transmission silencieuse dont sainte Anne est devenue l’icône : une mère ouvre le Livre, montre la Parole et s’efface afin que sa fille puisse répondre elle-même à Dieu.

Nous parlons aujourd’hui beaucoup de transmission, particulièrement en Bretagne, où la disparition progressive des pratiques religieuses accompagne celle de la langue, des usages et d’une certaine mémoire commune. Nous nous demandons comment sauver ce qui peut encore l’être, comment maintenir les chapelles, faire vivre les pardons, transmettre les cantiques et empêcher qu’un héritage séculaire ne soit réduit à quelques traces patrimoniales. Ces préoccupations sont légitimes, mais sainte Anne nous rappelle que la transmission chrétienne ne consiste jamais à reproduire un monde ancien.

Anne ne demande pas à Marie de lui ressembler ni de répéter sa propre existence. Elle lui montre le Livre afin que sa fille puisse reconnaître l’appel singulier que Dieu lui adressera. Toute transmission authentique possède cette humilité. Elle ne cherche pas à posséder l’avenir, encore moins à enfermer les générations nouvelles dans les formes du passé ; elle leur remet une Parole assez vivante pour éclairer un chemin qui ne sera pas exactement le nôtre.

C’est ici que l’enracinement chrétien se distingue du folklore. Le folklore conserve des formes parce qu’elles sont anciennes, belles ou émouvantes. La Tradition, elle, reçoit une vie afin de la transmettre. Une chapelle n’est pas chrétienne seulement parce qu’elle a été bâtie par des croyants ; elle le demeure lorsque des hommes y entrent encore pour prier. Un pardon ne vit pas uniquement parce que les costumes et les bannières sont fidèlement conservés ; il vit lorsque des pécheurs y demandent effectivement pardon et reprennent la route derrière la croix. Un cantique ne demeure pas vivant parce que sa mélodie appartient à notre patrimoine, mais parce que ses paroles deviennent aujourd’hui la prière d’un peuple.

Le vieux chant adressé à sainte Anne ne célèbre donc pas la Bretagne pour elle-même. Il la place sous le regard de Dieu. Il demande que ses habitants demeurent dans une foi vivante, que la terre nourrisse ceux qui la travaillent, que le pauvre ne manque pas de pain, que les marins retrouvent le chemin du retour et que la sainteté fleurisse dans les maisons. La Bretagne qui apparaît dans ces couplets n’est pas un territoire idéalisé ni une identité jalouse de ses frontières ; elle est un pays reçu comme une responsabilité, une terre dont toutes les réalités humaines doivent être conduites vers Dieu.

La paix demandée dans le refrain possède la même profondeur. Elle ne désigne pas une tranquillité achetée au prix de l’indifférence, mais un ordre intérieur et extérieur dans lequel chaque chose retrouve sa juste place. Le respect de Dieu ne vient pas s’ajouter à la paix comme une condition arbitraire : il empêche l’homme de se croire maître absolu de la vie, de la terre et de son prochain. Lorsqu’il ne reconnaît plus rien au-dessus de sa volonté, l’homme finit tôt ou tard par traiter l’autre comme un obstacle, une menace ou un instrument. La crainte filiale de Dieu, au contraire, lui rappelle que toute personne appartient d’abord au Créateur et qu’aucune raison d’État, aucune idéologie, aucune vengeance ne peut abolir sa dignité.

Sainte Anne nous enseigne alors que travailler pour la paix, c’est aussi transmettre ce regard. Les enfants n’héritent pas seulement des discours de leurs aînés : ils reçoivent leurs peurs, leurs rancunes, leurs silences, mais aussi leur capacité de confiance et de pardon. Une génération peut léguer la mémoire des blessures en entretenant le désir de revanche, ou bien transmettre une mémoire purifiée, dans laquelle la vérité n’est pas oubliée mais remise entre les mains de Dieu. Montrer le Livre à Marie, aujourd’hui, c’est apprendre aux plus jeunes que l’histoire n’est pas condamnée à répéter éternellement la violence, parce que Dieu peut ouvrir une voie là où les hommes ne voient plus que des impasses.

La transmission de la foi n’est donc pas une œuvre secondaire que l’on remettrait à des jours plus paisibles. Elle constitue déjà un service rendu à la paix. Apprendre à un enfant le Notre Père, lui raconter l’Évangile, lui montrer comment demander pardon, lui faire découvrir que l’étranger porte comme lui l’image de Dieu : autant de gestes presque invisibles qui ne feront jamais la une des journaux, mais qui préparent un monde dans lequel la guerre ne sera plus considérée comme une fatalité. Sainte Anne appartient à cette fécondité cachée. Elle ne gouverne aucun royaume et ne prononce aucun discours ; elle prépare le cœur de celle par qui le Prince de la Paix entrera dans le monde.

À l’heure où l’avenir paraît obscurci par la violence, nous pouvons donc reprendre sans naïveté la prière des anciens Bretons. Nous ne demandons pas à sainte Anne de nous dispenser de nos responsabilités, mais de nous aider à retrouver leur source. Que la paix commence en nous, qu’elle désarme nos paroles, qu’elle guérisse les mémoires familiales et qu’elle nous rende capables de transmettre autre chose que nos inquiétudes. Que le Livre demeure ouvert dans nos maisons, non comme un objet vénérable que personne ne lirait plus, mais comme une Parole écoutée, méditée et offerte à la génération suivante.

La mission de sainte Anne tient peut-être tout entière dans ce geste : elle reçoit la Parole, la montre à Marie, puis s’efface devant l’œuvre de Dieu. À son école, la Bretagne peut comprendre que son avenir chrétien ne dépend pas d’abord de la conservation de ses signes, mais de leur fécondité. Il ne suffit pas que les clochers restent debout si la prière ne s’élève plus ; il ne suffit pas que les cantiques soient archivés si personne ne les chante comme une supplication véritable. La foi ne se transmet que lorsqu’elle redevient, pour ceux qui la reçoivent, un chemin vivant vers le Christ.

En cette fête de sainte Anne, patronne des Bretons, demandons donc la grâce de devenir des passeurs de paix et d’espérance. Alors que tant de familles sont séparées par la guerre, que tant d’enfants grandissent dans la peur et que tant de peuples ne savent plus quel avenir transmettre, que la vieille prière bretonne monte de nouveau, humble et obstinée. Qu’elle ne soit pas le chant nostalgique d’un monde disparu, mais l’acte de foi d’un peuple qui sait encore que la paix se reçoit de Dieu, se cultive dans les cœurs et se transmet, comme un livre ouvert, de génération en génération.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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