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“L’inconnu me dévore”, une oeuvre lumineuse de Xavier Grall rééditée

Souvent on va chercher ailleurs des auteurs de renom, alors que nous avons nos magnifiques plumes, pour beaucoup méconnues. Xavier Grall (1930-1981) est de ceux-là. Immense poète, fils de Rimbaud, de Kerouac et de Céline, Xavier Grall est un barde rebelle, un beatnik, un insurgé solitaire et mystique dont les mots éclatent de couleurs, de colère, de sensualité et d’un « insatiable besoin de routes et de prières ». L’Inconnu me dévore, récemment rééditéen est un émouvant miroir.

 

Une oeuvre lumineuse et un héritage spirituel

De mon côté, Xavier Grall fait partie de ces personnages célèbres de Bretagne qui m’ont marqué. Non que je le connaissais mais on en parlait dans ma famille. Il a fallu qu’un de mes amis m’incite à le lire en m’assurant que son style me plairait pour qu’enfin je me penche sur son oeuvre. C’est donc avec une joie non retenue que je vois arriver en librairie ce que je pense être une oeuvre majeure de par son contenu, petit livre de chevet qui remet en perspective l’humanité de chacun, offrant à l’existant ces quelques lignes d’un homme qui, au-delà de l’inconnu de la mort, perçoit cette lumière d’espérance et l’offre en héritage à ses filles, les Divines comme il aime à les appeler.

Ce témoignage de foi et d’amour, ode à la création livrée sans pudeur et dans le langage direct propre au poète, est poignant. Bouleversant. A tel point que chacun peut se reconnaître dans ses lignes au parfum de bruyère et de granit, entre lesquelles se glissent quelques éclats d’embruns. Cabossé de la vie ou homme heureux, femme de bonheur ou croyant d’infortune, athée convaincu ou agnostique au doute prégnant, catholique de naissance ou nouveau converti, pasteur authentique ou clerc fonctionnaire, laïc désengagé ou missionnaire, génération de sages ou jeunesse des périphéries, petite main des sacristies ou incontournable des paroisses, bigot ou pilier d’église, à chacun s’adresse cet opuscule, dans une époque où nous en avons bien besoin.

A la fois tableau d’une ère qu’on croit révolue mais qui pourtant subit encore aujourd’hui les spasmes des choix d’hier, et portrait d’un monde souhaité que l’on ne trouve pas, qui s’éclaire et se dévoile dans une foi immense, simple et pourtant si difficile à atteindre, parcours d’une vie qui alors que descend le soleil au couchant voit se lever un homme transfiguré. Il tombe et se relève, et l’on ressent qu’à ses côtés le Christ est là comme un Simon de Cyrène.

Dieu nous a donné le vent afin que nous respirions un fragment de son souffle. Le vent. Si vous saviez tout ce que je vois dans le vent. Mon beau navire à la Pointe de Trévignon sous la misaine, et les oiseaux qui tombent et la mer qui se lève.
Le vent, la mer. J’ai tout eu. J’ai tout reçu. Qu’allais-je faire plus loin, chercher plus loin ? Le mal m’a chaviré.

“Dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ! Ton bâton me guide et me rassure” (Psaume 23) aurait-il pu écrire. Dans son labyrinthe, il s’est perdu, mais comme Job, Grall appelle Dieu au secours. Par-delà les souffrances et la mort, la perte des êtres chers comme son père ou son frère, il y a cette joie profonde que seule la foi enracinée peut générer. Car au-delà des excès des chemins d’été, il sait ce qu’il doit et à Qui. Il sait ce qu’il doit léguer à ses divines. L’Essentiel. Mais plus encore qu’à sa famille, c’est à la Bretagne -qu’il aime par-dessus tout- et au monde que le beatnik rebelle offre son testament, un testament qui n’a rien perdu et qui, justement aujourd’hui, mérite d’être connu et lu. A tel point que j’ai prévu d’en acheter un certain nombre pour les offrir : au chrétien désabusé à face de carême, au prêtre qui ne sait plus par quel bout prendre sa paroisse, à cette femme qui déprime, à ce jeune qui ne sait plus où il est.

Vous n’irez pas à [Dieu] par la théologie. Si Dieu était explicable, il ne serait pas. Ce n’est que par la tendresse que vous le découvrirez. Vous franchirez avec les ans, les unes après les autres, les portes du palais. Il sera tout au bout, il sera tout au fond comme un grand soleil qui féconde et caresse. Ayez la foi, le reste vous sera donné de surcroît.

Un témoignage d’espérance

Ces quelques pages sont un témoignage de résurrection d’une expressivité telle qu’il serait dommage de passer à côté. Car c’est beau, tout simplement. C’est vrai. Et parce que c’est beau et c’est vrai, la lecture de l’inconnu vous dévore. Il vous prend aux tripes mais se vit comme une bouffée d’air pur, un oxygène qui vous revigore sur le chemin de Damas que chacun peut vivre.

Certains diront, comme la présentation qui en est parfois faite, qu’il s’agit d’un pamplet contre l’Eglise. Il n’en est rien, même s’il souligne les abus qu’il a vécu et un jansénisme dont il est revenu. Ne vous limitez donc pas à lire les résumés qu’en font les revendeurs, qui ne savent pas de quelle matière est faite l’auteur. “L’inconnu me dévore” est comme une lettre accusatrice d’un certain cléricalisme et la grande braderie post-soixantehuitarde, mais postée comme un cri du coeur pour une Eglise qu’il aime profondément. Grall est de tous ces chrétiens qui peu à peu sont partis dépités sur la pointe des pieds en même temps que l’on brûlait les ornements “d’un autre âge” et qu’on laissait choir l’expression populaire de la foi. Il constate qu’ “une grande chape de tristesse est tombée sur le christianisme”, lui pour qui le christianisme est respiration et amplitude de l’âme, fleuve d’amour et de miséricorde. Il peste sur “ces sans-vie, ces sans-rire, ces sans-tout”. Il faut voir la tristesse de leur figure, dit-il.

Il déplore la liturgie dévoyée dans un “morne galimatias”, car pour lui “tout homme peut prétendre à son bol de splendeur, aussi nécessaire que le riz et le pain”. Il se demande où est passé le Libera me “qui nous libérait les larmes et avec elles notre insigne espérance”, le grégorien et nos cantiques bretons, laissant place aux textes plats et indigents. Il pleure “les lampes dans les sanctuaires [qui] se sont éteintes” et fustige les églises fermées :

La laideur dans une église, c’est le diable dans le bénitier. La beauté est signée de Dieu. […] Une église fermée, c’est un coeur qui se refuse. Un temple esthétiquement hideux, c’est un soleil éteint…

Extrait :

“J’aime arpenter les dalles des nefs bretonnes pour y remuer mes braises, écouter le silence, entendre le son grave de mes pas sur la terre consacrée. Je me dirige vers le porche et tente d’ouvrir la porte. Elle est fermée à clef. On a fermé la porte de la Maison-Dieu. Je ne comprends pas. On ne devrait jamais fermer la porte d’une église. Et même si les hommes légers n’y viennent jamais, encore faudrait-il la laisser ouverte afin qu’y rentrent le soleil, l’oiseau blessé, le chien perdu, le fugitif et l’âme errante…”

De l’athée au bigot, chacun reçoit une salve, parfois brutale, mais celle-ci, loin d’être une critique sans fondement, est comme une vérité dite fraternellement pour mieux se relever. Et cette vérité est en Dieu, car pour Grall « l’athéisme n’est pas une faute du cœur, mais une faiblesse de l’esprit humain. A mes yeux, l’existence de Dieu est une réalité tangible ». 

Loin d’une posture de théologien ou de moraliste, il se fait ici chantre de la miséricorde et témoin. Dans la lignée de Brizeux (Supplique aux prêtres de Bretagne), d’Anjela Duval ou de Calloc’h, le poète dit ses blessures et ses attentes, se poste comme une sentinelle et un lanceur d’alerte. Il est le guetteur  du matin debout sur sa terre bretonne. L’inconnu le dévore, mais on perçoit dans les décombres et la noirceur des cendres qu’il nous narre les braises qui couvent et pourraient enflammer à nouveau les coeurs. Les pardons sont au passé mais celui qui sait lire peut voir derrière une liturgie inculturée une occasion inespérée d’évangélisation. Celui qui sait lire peut voir derrière la pastorale des funérailles un authentique chemin de renouveau. Celui qui sait lire peut voir qu’au-delà des mots, c’est l’âme de Bretagne qui se dévoile et ne demande qu’à se déployer.

Cette oeuvre fondamentale et eschatologique, dont on doit la réédition aux Editions des Equateurs et à Pierre Adrian qui signe une belle préface,  ainsi qu’à la famille de Xavier Grall, sera désormais avec quelques autres à mon chevet. Pierre Adrian dit ainsi que ce livre est “un cri d’amour, un cantique à la Terre, une méditation sur la joie d’être au monde. C’est un livre qu’on ne laisse jamais s’éloigner, qu’on emporte avec soi comme une lampe-tempête. Xavier Grall veille sur nous. Il faut aussi des hommes fragiles pour trouver la consolation”. 

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Détails sur le produit

  • Poche: 142 pages
  • Editeur : Des Equateurs (25 janvier 2018)
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2849905380
  • ISBN-13: 978-2849905388

Lire aussi les belles critiques du Figaro et de Bretagne actuelle

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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