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L’aide à mourir, symptôme du triomphe de l’individualisme

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

« Ce qui fait une société n’est pas seulement la somme des libertés individuelles, mais la manière dont elle assume les vulnérabilités de chacun. »

Certaines lois modifient le droit. D’autres révèlent silencieusement une nouvelle manière de concevoir l’homme et la société. La loi sur l’aide à mourir est de celles-là.

Le vote sur l’euthanasie, désignée par le législateur sous l’expression « aide à mourir », est désormais acquis à ses défenseurs. Les commentaires se succèdent. Les uns saluent une victoire historique de la liberté individuelle ; les autres dénoncent une rupture anthropologique majeure. Pourtant, en restant prisonnier de cette opposition, le débat risque de manquer l’essentiel.

Cette loi ne dit pas seulement quelque chose de notre rapport à la fin de vie. Elle révèle aussi une manière nouvelle de considérer l’existence humaine : moins comme une responsabilité partagée que comme un bien dont chacun disposerait souverainement. Elle manifeste ainsi une transformation beaucoup plus profonde de notre manière de concevoir la société.

Depuis plusieurs décennies, l’autonomie personnelle est devenue la valeur cardinale des démocraties occidentales. Elle irrigue nos choix politiques, inspire notre droit et façonne notre imaginaire collectif. Être libre, c’est pouvoir choisir son existence, son mode de vie, son identité, son parcours. Cette conquête est incontestablement l’un des acquis les plus précieux de la modernité. Mais toute valeur, lorsqu’elle cesse d’être équilibrée par d’autres, finit par devenir un absolu. Et les absolus, même lorsqu’ils naissent d’une idée généreuse, produisent toujours des effets inattendus.

Car la question que pose cette loi n’est pas seulement : « Une personne peut-elle choisir sa mort ? » La véritable interrogation est ailleurs : que devient une société lorsque la réponse institutionnelle à la souffrance consiste à consacrer ce choix comme l’expression suprême de la liberté ?

L’autonomie n’est pas l’individualisme

Il faut ici éviter une confusion. Défendre la personne n’implique pas d’ériger l’individu en absolu. Le respect de la personne consiste à reconnaître à chacun une dignité irréductible, indépendante de son utilité, de son autonomie ou de son état de santé. L’individualisme, lui, tend à considérer que l’individu se suffit à lui-même et que sa volonté constitue, en dernière analyse, le critère ultime du bien. Entre ces deux conceptions, la différence est immense.

Pendant des siècles, les sociétés humaines se sont construites autour d’une intuition simple : la vulnérabilité appelle la solidarité, la bienveillance et l’attention aux plus faibles. Lorsqu’un enfant naît, il dépend entièrement des autres. Lorsqu’un accident survient, la collectivité soigne. Lorsqu’un vieillard perd son autonomie, la famille, les proches ou les institutions prennent le relais. Cette dépendance n’a jamais été considérée comme un échec. Elle est, au contraire, ce qui justifie l’existence même de la vie commune. Une société n’existe pas parce que des individus autonomes décident de cohabiter ; elle existe parce qu’aucun être humain ne peut traverser seul toutes les étapes de son existence.

Nous naissons d’ailleurs débiteurs avant même d’être autonomes. Nous recevons la vie, une langue, une culture, une éducation, des soins, une histoire. Nous sommes façonnés par des milliers de gestes que nous n’avons ni choisis ni mérités. Cette dépendance première n’est pas une humiliation ; elle est la condition même de notre humanité. L’individualisme contemporain tend pourtant à faire comme si chacun pouvait être l’unique auteur de sa propre existence, sans dette envers ceux qui l’ont précédé ni responsabilité particulière envers ceux qui l’entourent.

Or un glissement s’opère sous nos yeux. La dépendance n’apparaît plus seulement comme une réalité humaine qu’il faut accompagner. Elle devient progressivement une situation dont il faudrait pouvoir s’affranchir, y compris en choisissant sa propre disparition. L’autonomie cesse alors d’être une capacité ; elle devient une obligation implicite. Rester maître de soi jusqu’au bout devient un idéal. Et lorsque cette maîtrise semble impossible, la possibilité de mettre fin à sa vie apparaît comme le dernier acte d’autodétermination.

Le propre d’une civilisation n’est pourtant pas d’effacer la dépendance, mais de lui donner un sens. Une société devient véritablement humaine lorsqu’elle transforme la fragilité en responsabilité commune. La maladie, le grand âge, le handicap ou la fin de vie ne sont pas des anomalies qu’il faudrait résoudre ; ils sont les lieux où se révèle la qualité du lien social. Ils ne diminuent pas la valeur d’une personne. Ce n’est pas la place qu’elle occupe dans la société qui l’honore ou la dégrade, mais la manière dont elle l’habite et dont les autres reconnaissent qu’elle demeure pleinement l’une des leurs.

Quand le « nous » s’efface devant le « je »

C’est ici que réside le paradoxe de nos démocraties. Jamais elles n’ont autant parlé d’inclusion, de fraternité ou de lutte contre les exclusions. Nous affirmons que toute personne possède une dignité inaliénable, quels que soient sa maladie, son âge ou son handicap. Mais au moment où la vulnérabilité atteint son point culminant, c’est encore à l’individu que revient la charge de décider. Comme si la liberté devait demeurer le dernier mot, même lorsque tout le reste s’effondre.

Alexis de Tocqueville entrevoyait déjà cette évolution lorsqu’il décrivait l’individualisme démocratique comme une tendance à enfermer chacun dans le cercle de ses intérêts privés. Pour Hannah Arendt, la liberté ne se déploie jamais dans la solitude. Elle n’existe qu’au sein d’un monde commun, où chacun demeure responsable des autres. Une société ne tient pas parce que chacun exerce ses droits jusqu’à leur limite extrême ; elle tient parce que chacun accepte que la vie des autres le concerne.

C’est précisément cette idée qui semble aujourd’hui vaciller.

Lorsqu’une personne dit : « Je n’en peux plus », la première question d’une société ne devrait-elle pas être : « Que pouvons-nous encore faire pour toi ? », avant de demander : « Que souhaites-tu ? » Car la solidarité commence précisément là où l’autonomie s’arrête. Elle consiste à porter une part du fardeau de celui qui ne peut plus le porter seul. Si la réponse première devient une procédure destinée à organiser la mort, alors ce n’est pas seulement une nouvelle liberté qui apparaît. C’est une autre manière de concevoir le lien social.

Il ne s’agit pas ici de nier la réalité de certaines souffrances extrêmes, ni de contester la sincérité de ceux qui ont soutenu cette réforme. Il s’agit de mesurer ce qu’une société affirme lorsqu’elle inscrit dans son droit la possibilité d’aider l’un des siens à mourir. Le droit n’est jamais neutre. Il ne se contente pas d’encadrer des comportements ; il exprime une vision de la communauté politique. Il dit ce que nous attendons les uns des autres.

Or une communauté humaine ne se définit pas uniquement par les libertés qu’elle reconnaît. Elle se définit tout autant par les devoirs qu’elle accepte d’assumer envers les plus fragiles. La devise républicaine ne célèbre pas seulement la liberté ; elle lui associe l’égalité et la fraternité. Ce triptyque n’est pas une simple formule. Il rappelle à chacun que la liberté ne trouve son sens qu’au sein d’une communauté où chacun reconnaît l’égale dignité de tous et accepte de répondre de l’autre. La fraternité n’est pas un supplément d’âme : elle est ce qui empêche la liberté de se refermer sur elle-même. C’est précisément dans les moments de dépendance que se révèle la vérité de ce lien. Une civilisation ne grandit pas parce qu’elle offre toujours davantage de choix individuels. Elle grandit lorsqu’elle refuse que la vulnérabilité conduise à la solitude.

L’histoire retiendra peut-être cette loi comme une conquête de l’autonomie. Mais elle pourrait surtout y voir le moment où l’individualisme est devenu l’horizon ultime de notre vie collective. Car une société commence à se défaire lorsque le « nous » s’efface devant le « je », jusque dans l’épreuve la plus intime.

Une démocratie digne de ce nom ne se mesure pas seulement à l’étendue des libertés qu’elle garantit. Elle se mesure aussi à sa capacité à dire à celui qui souffre : « Tu n’es pas seul. Ta vie continue de nous engager. » Là où l’individualisme voit une décision privée, l’humanisme voit encore une responsabilité commune. C’est peut-être là que se joue, bien au-delà de la seule question de la fin de vie, l’avenir de notre civilisation.

Une civilisation commence à se défaire lorsqu’elle ne considère plus la dépendance comme un appel à la solidarité, mais comme un problème dont chacun devrait pouvoir s’affranchir seul.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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2 Commentaires

  1. Tout le contraire de l’individualisme, en fait c’est le summum du collectivisme où l’on a une gestion rationnelle des humains pour optimiser et décider collectivement qui est digne de vivre ou pas. Le projet totalitaire plus qu’anarchiste.

    • Merci pour votre commentaire. Je pense qu’il met en lumière une dimension réelle du problème, mais qu’il se situe à un autre niveau que celui que j’essaie d’analyser.

      Si l’on entend par collectivisme une organisation sociale où la collectivité ou les institutions définissent le bien commun et administrent les existences selon des critères rationnels, alors oui, il existe un risque de technocratisation de la vulnérabilité. Votre remarque est donc pertinente sur le plan institutionnel.

      Mon interrogation se situe toutefois plus en amont : quelle conception de l’homme rend cette évolution possible ? Pourquoi la réponse à la souffrance tend-elle à devenir le choix individuel de mourir plutôt que le développement de solidarités ou de soins ?

      C’est là que j’introduis la notion d’individualisme grégaire, déjà développée dans un article précédent. Nous vivons dans une société qui érige l’autonomie individuelle en valeur suprême. L’individu est invité à définir lui-même son identité, ses valeurs et, finalement, le sens de sa propre existence. Mais cette autonomie n’est jamais totalement solitaire. Nos choix sont influencés par notre environnement culturel, puis validés, normalisés et accompagnés par des communautés de pensée, des institutions, des procédures et des cadres juridiques. L’individu se croit souverain, mais il participe en réalité à la production de nouvelles normes collectives.

      C’est pourquoi je ne vois pas une opposition entre individualisme et collectivisme. Je pense plutôt que l’individualisme contemporain engendre de nouvelles formes de collectivisation. Les institutions n’imposent pas d’abord une vision de l’homme ; elles organisent et légitiment une anthropologie où l’autonomie est devenue le critère ultime. Ce que j’appelle l’individualisme grégaire, c’est précisément ce paradoxe : des individus persuadés d’exercer leur liberté personnelle convergent vers des normes communes, qui finissent par structurer les politiques publiques.

      En ce sens, le collectivisme répond à la question : « Qui organise ? » L’individualisme répond à une autre : « Quelle conception de l’homme organise-t-on ? » Mon propos porte davantage sur cette seconde question. À mes yeux, la logique de l’aide à mourir trouve d’abord sa source dans une culture qui fait de l’autonomie personnelle la valeur suprême, avant d’être administrée par des dispositifs collectifs.

      Je pense donc que nos analyses ne sont pas incompatibles. Vous décrivez le fonctionnement institutionnel ; j’essaie d’interroger le fondement anthropologique qui le rend pensable. C’est précisément parce que notre société valorise l’autonomie individuelle que les institutions peuvent ensuite organiser collectivement son exercice jusque dans la décision de mourir. Le paradoxe est là : ce qui apparaît comme le triomphe de la liberté individuelle peut aussi devenir le support d’une nouvelle forme de normalisation collective.

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