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MEDITATIONS SUR UN PETIT LIVRE DE PRIERES BRETONNES

Les petits livres de prières et de dévotion en langue bretonne furent très en vogue, surtout à partir des 16e et 17e siècles, où sous les influences d’une «Nouvelle Evangélisation», des Pères Mikael Le Nobletz  et Maunoir, ils devinrent, avec «La Vie des Saints»,  les livres de chevet de la majorité des foyers bretons, surtout en milieu rural. Leur lecture, en famille, au coin de l’âtre, était encore courante au début du 20e siècle. La sécularisation progressive de la société, la pénétration des idéologies laïcistes, modernistes puis, après la Première Guerre Mondiale, l’influence grandissante  du Communisme, de la presse aux  relents «Sillonistes» et de la Démocratie Chrétienne, vont considérablement contribuer, autant dans le milieu ouvrier que rural, à faire tomber en désuétude cette pieuse tradition. On peut considérer qu’à partir des années 2O elle n’était  plus guère  en usage, et fut avec bien d’autres traditions jetée dans la charrette des “vieilleries” d’une autre époque. Seule la récitation, et encore, du milletBénédicité et des  Grâces perdurèrent un certain temps. Quant à l’Angélus, si célèbre par le tableau du peintre MILLET (ci-contre), et abondamment repris comme image du calendrier présent dans toutes  les fermes, il ne survécut que chanté après  la messe.  S’arrêter quelques instants,  à l’appel de la cloche de l’église, dans son champ pour prier, à l’image du tableau cité,  n’était  déjà plus dans les préoccupations des agriculteurs.

Après le monde ouvrier, le monde paysan commençait lui aussi à estimer qu’il pouvait,  dans ses affaires, se passer de Dieu. Les années 60 voient le monde agricole subir une radicale mutation,  pour entrer dans une sorte d’agriculture collectiviste, et lier sa dépendance aux  banques et aux coopératives : c’est le glas sonnant la disparition programmée du monde paysan qui était en osmose avec la nature et son Créateur. La fête des ROGATIONS, qui invoquait la protection de Dieu sur les champs, les moissons, les bois, les animaux, fut  jugée toute aussi  inutile, d’autant que l’agriculture moderne proposait “mieux” : les engrais et pesticides qui en moins de quarante ans allaient rendre la terre stérile et nos campagnes plus silencieuses qu’un cimetière. L’agriculture moderne – on ne disait plus paysan mais agriculteur, puis exploitant agricole, ce qui était parait-il plus valorisant et surtout moins identitaire – avait ainsi  chassé Dieu et sa création de nos campagnes ; ce n’était plus son affaire mais celle des coopératives. Au diable les prières, les cantiques et les hymnes que l’on  chantaient à l’unisson avec le chant de l’alouette qui, s’élevant bien haut dans l’azur offrait sa mélodie joyeuse vers son Créateur.  Puis à son tour, elle devint silencieuse. Elle avait, comme nos processions, comme  Dieu, disparu des campagnes. Son chant s’était éteint en même temps que nos cantiques, avec l’aide d’un certain clergé dit progressiste.

 

UN  PETIT  LIVRE  DE  PRIERES, FUME  COMME  UN BON  MORCEAU  DE  LARD…

L’abbé Perrot, comme tout prêtre, parcourait quotidiennement sa vaste paroisse de Scrignac dans les sauvages Monts d’Arrée, rendant visite aux nombreuses fermes qu’elle comptait. En décembre 1936, s’étant arrêté et attardé dans l’une d’elle, et invité à prendre un brûlant café agrémenté d’une bonne goutte d’eau de vie maison, tout en devisant,  de son œil avisé et expert, il remarqua sur la corniche de granit de la cheminée une petite « masse sombre » qui l’intrigua. Il demanda au paysan ce que cela pouvait bien être, d’ailleurs surpris que le recteur puisse remarquer un objet que lui-même ignorait. Un objet, une masse sombre, bien modeste au demeurant, était là, aux côtés des souvenirs classiques de toutes les  familles paysannes : le globe contenant  la couronne de la  mariée, les photos jaunies de ce grand jour, du grand-père, du père,  du fils en tenue militaire et le cadre-vitrine des décorations gagnées, ou encore le certificat d’étude,  tout ce petit musée étant figé depuis des décennies dans le tanin des enfumages quotidiens provoqués par des milliers de flambées, et de l’encens des gourmands  pots-au-feu.  Le paysan s’en alla prendre le mystérieux objet : c’était un petit livre de prières, comme l’avait pressenti l’abbé Perrot.

-Tiens ! s’exclama le paysan, celui-là, je l’avais bien oublié, c’était à mon père, il nous en lisait tous les soirs des pages au moment de la prière. Il est mort au front en 1916, et je crois bien me souvenir que la dernière fois qu’il la lu, c’était pendant sa permission, en avril de cette année- là ; il devait être tué en juin. Depuis le livre est resté là où il l’avait reposé avant de repartir au front, je devais avoir huit ans.

– Et depuis, vous ne vous en êtes plus servi ?

– Oh ! non, vous savez, Monsieur le Recteur, moi et les patenôtres des femmes…

L’abbé Perrot posait la question pour la forme, car il était évident, à voir son état et la couche de20151017_115314.jpg poussière collée à la suie qui lui formait une sorte de film protecteur, que le petit livre  était oublié là depuis vingt ans sur la corniche de la cheminée La dévotion n’était plus depuis longtemps dans cette ferme  à  l’ordre du jour,  comme dans beaucoup d’autres…

L’abbé Perrot  prit le livre et l’ouvrit. C’était bien un livre de prières et de dévotion, mais de celui-là, il n’en avait jamais vu. Un coup d’œil rapide et l’expert linguistique qu’il était eu vite fait de comprendre qu’il avait entre les mains une pièce rare. C’était un livre de méditations sur le Rosaire : le titre «HOMMAICHE DAN ITRON VARI AR ROSERA», avec une date à moitié lisible, 1735. Le livre était tout en breton du 18E siècle. De plus, il comportait toutes les heures de prières, des cantiques, des méditations sur de nombreux saints, entièrement écrits en vers. S’y trouvaient aussi un magnifique STABAT MATER breton entrecoupé des strophes de l’hymne grégorien, ainsi que quantité de textes latins correspondants. Assurément, une petite richesse spirituelle,  culturelle et linguistique indéniable.

Mais le vénérable livre oublié présentait aux yeux de l’abbé Perrot un autre intérêt, une autre richesse : son état même. En le tenant dans ses mains, il avouera, être comme “en communion directe avec les générations qui priaient avec”.  Depuis deux siècles, à force d’avoir été manipulé tous les jours, il avait fini par être sculpté par les solides mains de dix générations de paysans et de  paysannes qui dirigeaient la prière familiale. La couverture, le «tranchant» des pages en témoignaient. Il était certain que le livre fut autrefois au cœur de la vie spirituelle de cette famille, mais aujourd’hui  ce n’était plus le cas. Autre poésie du livre qui ajoutait à toute sa valeur intrinsèque : deux siècles de séjours ininterrompus  au-dessus du foyer avaient  fini  par parcheminer  le cuir de la couverture et les  pages, des années à tanner et fumer l’ouvrage comme l’avaient été les innombrables quartiers de lards, de jambons, de saucisses et d’andouilles de la ferme pendus au-dessus de l’âtre, et le livre avait fini, dans son aspect extérieur, par leur ressembler. En somme, il y avait en haut, sur la corniche, la nourriture de l’âme : le livre de prières ; en bas, dans le foyer, les excellentes nourritures terrestres, produits de la ferme.

L’abbé Perrot songea qu’il serait bien dommage que ce livre fut un jour perdu, d’autant qu’ayant été «réveillé» de son long sommeil, il était à craindre, vu la déchristianisation de ces braves paysans, qu’il ne réintègre sa place où il fut si longtemps préservé.

Le paysan avait remarqué l’intérêt que l’abbé Perrot portait au livre.

– Monsieur le Recteur, je vois qu’il vous intéresse !

– En effet, j’aimerai bien que vous  acceptiez de me le confier quelques temps pour l’étudier.

– Ma foi ! s’il vous intéresse à ce point, Monsieur le Recteur, je vous le donne, je n’en ferai rien.

20151017_115336.jpgEvidemment, l’abbé Perrot n’était pas sans regretter cette désaffection déjà ancienne pour la prière ou toutes autres dévotion. Il savait combien sa paroisse était l’une des plus déchristianisée du diocèse, et c’est bien pour ramener à Dieu et à l’Eglise toutes ces brebis perdues qu’il avait été nommé à Scrignac. Connaissant bien la mentalité, et les non-dits des conversations, les subtilités du langage chez les paysans, d’autant que tout cela se disait en breton, le  «Je vous le donne !» devait être compris par «Je vous le vends,  combien m’en donnez-vous ?» Alors, l’abbé Perrot sorti de son maigre porte- monnaie 20 francs, que le paysan regarda avec des yeux aussi pétillants et gourmands qu’une bolée de bon cidre fermier. A vrai dire, les yeux de l’abbé Perrot, eux aussi pétillaient, mais de la gourmandise de l’érudit qui a fait une belle découverte. Ainsi les deux parties du marché étaient satisfaites et y trouvaient leur compte…

De retour au presbytère, tout heureux, il s’empressa de montrer sa découverte à son vicaire, l’abbé Quéguiner, Anna Le Douce sa servante et Herry Caouissin son secrétaire. Mais, dit-il :

– Le bougre ne m’en a pas fait cadeau, il m’a tout de même coûté 20 francs, le montant d’un abonnement à Feiz ha Breiz.

– Vous avez été bien généreux, Monsieur le Recteur ! remarqua Anna Le Douce.

– Mais, il valait la dépense dit Herry,  qui déjà le consultait avec le même intérêt que celui de l’abbé Perrot. Il aurait été dommage de le laisser à des gens qui ne s’y intéressaient  plus depuis longtemps, et s’ils veulent prier, ils y a d’autres livres que cette relique, une véritable pièce de musée.

L’abbé Perrot avait une riche bibliothèque dans laquelle les livres de piété en breton ne manquaient pas. Cependant, il n’y  rangea  pas sa nouvelle acquisition, il l’a mis sur son bureau, et cela dans une double intention : l’une d’ordre spirituelle, pour le lire et méditer son contenu en étant en «communion des Saints» avec tous ceux qui prièrent avec, l’autre d’ordre linguistique et culturel pour étudier son contenu écrit en  vieux-breton du 18e siècle.  C’est ainsi que jusqu’à sa mort tragique en décembre 1943, le livre sera en permanence sur son bureau. Après sa mort, Herry Caouissin, dont il fit son héritier,  fera de même : le livre ne quittera plus l’emplacement que lui avait octroyé le recteur de Scrignac.

Voilà… c’est d’une histoire toute simple dont nous vous avons entretenu ; elle  n’a pas d’autres20151017_115410.jpg prétentions, si  ce n’est de dire que les livres ont aussi une «âme»,  une histoire.  Si cette histoire a une morale, une valeur éducative spirituelle, nous la verrons dans le regret que l’on peut avoir sur le désintérêt de bien des chrétiens pour les livres de prières, et encore davantage pour cette mode post-conciliaire qui fit jeter aux rayons des antiquités tous les missels, ces fameux «PAROISSIENS» que l’on offrait à la Communion Solennelle, remplacés par  de fades “catalogues” de cantiques français éphémères souvent d’une pauvreté musicale affligeante et d’une pauvreté théologique encore plus grande, déconnectés de toute inculturation. La mode, pour le plus grand bénéfice de maisons d’éditions, d’auteurs-plagiaires,  étant pour le  “missel” jetable à l’instar de n’importe  quel produit de consommation. Une mode qui fait la part belle au gaspillage et au sacrifice de milliers d’arbres, ce qui n’est pas très en phase avec l’écologie de l’Encyclique LAUDATO SI du Pape François…

Terminée donc la joie et l’émotion de prier via le même livre avec lequel  nos parents et grands-parents prièrent, chantèrent,  et dont les doigts avaient marqué  les pages de l’Ordinaire de la messe et autres fêtes, des psaumes et des cantiques.  Vous n’y pensez-pas !  nous dira-t-on…  une telle nostalgie relève d’une immaturité spirituelle en décalage avec «le ressenti, le vécu, l’esprit de recherche et de remise en question permanente d’une foi  adulte et moderne».  Evidemment, vu comme cela, il ne nous reste plus qu’à confesser  l’ immaturité de notre foi, et à envier la foi «adulte, intellectuelle,  lissée,  aseptisée » des beaux esprits de théologiens à la petite semaine dont les «excellents  fruits» se goûtent de nos jours dans la désaffection de la prière en famille, du Bénédicité, de la pratique religieuse, avec  en prime, la désertification de nos églises. Mais pour certains chrétiens ce désert spirituel est un «signe fort d’espérance», voir une manifestation de l’Esprit-Saint, un véritable plus. Après-tout, à chacun ses repères…

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À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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6 Commentaires

  1. merci Youenn,pour ces lignes émouvantes,qui relatent si justement l’Histoire que nous écrivons ,les uns et les autres ! Quelle grâce aussi de disposer de cet écran pour diffuser “la bonne odeur” des foyers qui marchaient vers la sainteté,sans interminables querelles de scribes et de pharisiens.
    Jésus accompagne nos marches sur les sentiers raboteux qui conduisent au Ciel.

  2. à te lire, je ne serai pas étonné que tu sois “en famille” avec mon ami Efflam ! ….
    les Journées Paysannes mettent à l’honneur la prière commune du lundi.
    la traite du soir est faite pour cela

  3. La désaffection de la foi catholique en Bretagne me déchire ! Mais je constate que les choses commencent à bouger tout doucement : il y a des enfants qui prient .

  4. Plijus eo bet ar pennad da lenn. E men emañ erruet ar levr-se bremañ? kenderc’hel a ra an istor pe pas?

  5. Ganeomp eo eul levr 🙂

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