Non, le Pape François n’est pas contre les messes télédiffusées !

Une partie de la cathosphère se fend depuis plusieurs jours de communiqués, de réactions, de libre-propos concernant la déclaration du Pape François vendredi 17 avril, relativisant les messes télédiffusées ou plus exactement l’abondance de messes en streaming proposées en cette période épidémique. A un point tel que certains se demandent si nous ne sommes pas à l’aube d’un mouvement d’uberisation de nos paroisses.

Mais qu’a dit exactement le Pape François ? Voici un extrait de son homélie :

“Attention à ne pas virtualiser l’Église, à ne pas virtualiser les sacrements, à ne pas virtualiser le peuple de Dieu. L’Église, les Sacrements, le Peuple de Dieu sont concrets. Il est vrai qu’en ce moment nous devons vivre cette familiarité avec le Seigneur de cette façon, mais pour sortir du tunnel, pas pour y rester. […]”

Il n’a pas dit de ne pas proposer ces streams. Il n’a pas dit de ne pas proposer des alternatives à l’impossibilité de célébrer en public. Il n’a pas dit de mettre l’Eucharistie par écran interposé à l’Index. Il n’a pas dit de laisser de côté les initiatives virtuelles qui sont soit de la maintenance du service courant 2.0 soit des opportunités missionnaires selon l’état d’esprit des initiateurs eux-mêmes. Le Saint-Père lui-même permet que la messe depuis Sainte-Marthe soit quotidiennement retransmise. Il ne dénigre pas les atouts médiatiques, particulièrement en cette période, mais a simplement mis en garde contre la tentation même inconsciente d’en faire une fin en soi. Il anticipe ainsi le déconfinement en invitant à transformer une dynamique 2.0 en mission à long terme sur le terrain. Ne pas rester dans le tunnel, mais métamorphoser concrètement, significativement, en communion ecclésiale, cette familiarité avec le Seigneur redécouverte lors d’une mise au désert imposée. L’écran n’étant qu’un palliatif pour répondre à une situation particulière et donc une réponse ponctuelle qui n’a pas vocation à être pérenne.

Au fil des publications, nous voyons d’un côté des prêtres et fidèles qui appellent à vivre surtout de la Parole de Dieu et à vivre une liturgie familiale dite domestique, laissant de côté les directs des messes dominicales, considérant pour certains que la messe à la télé ce n’est pas la messe (ou que seules suffisent les propositions habituelles). De l’autre on a ceux qui retransmettent sur les réseaux sociaux la messe quotidienne, soit parce qu’il leur est difficile de célébrer seul, soit parce qu’ils veulent offrir l’opportunité au plus grand nombre, et particulièrement à leurs paroissiens, de vivre ces messes. Ensemble. Pour reprendre les termes d’un diacre belge, “certains mettent en avant l’avantage de pouvoir facilement maintenir un lien ecclésial à distance, d’autres mettent en garde contre un cléricalisme de mauvais aloi centré sur la messe du prêtre, voire parfois un anthropocentrisme autour de la personne du prêtre, contre le maintien du fidèle dans une attitude consumériste et contre le danger du shopping spirituel due à l’ubiquité des nouvelles technologies”. Ce dernier interroge : “le recours excessif aux nouvelles technologies en période de crise et les nouvelles habitudes qu’elles induisent pourraient-il aboutir à une occasion manquée de développer la dimension missionnaire et la responsabilité de propre à chaque chrétien ?”

Mais pourquoi toutes ces attitudes seraient-elle incompatibles et anti-missionnaire ? Que je sache, le recours excessif à la lecture de la Bible après l’invention de l’imprimerie et la vulgarisation de cet ouvrage n’exonère en rien le chrétien d’aller à la messe pour s’imprégner de cette Parole de Dieu.

Car finalement, celui qui regarde la messe en direct par écran interposé – non par confort mais par obligation-  prend ainsi un temps de prière pour Dieu. S’il regardait la messe avec un cornet de pop-corn ou son café, les choses seraient différentes, mais dans l’immense majorité des cas, il est question de se mettre dans une disposition particulière en Eglise pour recevoir les grâces ecclésiales en s’associant pleinement à la prière eucharistique de l’Eglise. C’est exactement, via le Jour du Seigneur, la messe radiodiffusée ou KTO, ce qui est proposé aux malades ou aux anciens ayant des difficultés à sortir et qui ne peuvent avoir la messe dominicale. Va-t-on leur dire que finalement, ce qui était bien pendant un temps ne l’est plus aujourd’hui ? Comme le disait Mgr Centène lors de la messe chrismale, “l’évènement que vous voyez est un évènement réel, auquel vous vous associez par la prière”.

 

La virtualité, une notion incomprise

On sépare toujours actuellement les notions IRL (in real life) et le virtuel. Ce que l’on vivrait par écran interposé ne serait pas la vraie vie. Ne serait pas réel. Je me porte en faux sur cette approche trop binaire, car ce que nous appelons aujourd’hui virtuel (à défaut d’autres mots) pour définir aussi bien des éléments irréels qu’une image numérique du réel (qui n’est certes qu’un rendu parcellaire de la réalité), a automatiquement un impact in real life. On voit, on entend, on parle… bref, nos sens sont utilisés et n’ont rien de virtuel. St Thomas d’Aquin affirme que des cinq sens de l’Homme le plus puissant est la vue. Les dessins nous marquent plus que ce qu’on entend, que ce qu’on goûte…  L’impact IRL est donc bien là, le risque étant pour l’utilisateur numérique de devenir, le temps qu’il le souhaite, quelqu’un qu’il n’est pas. De s’isoler socialement pour ne se concentrer que sur des relations virtuelles. Le danger est donc bien de s’enfermer dans une bulle et de se mettre à l’écart du monde. Mais ce danger existe dans bien d’autres cas : par exemple, qu’arrive-t-il à un couple qui ne reste ad vitam que dans un entre-soi ? Voilà ce que pointe du doigt le Pape François.

Un autre danger est de voir, même de manière inconsciente, le numérique comme un outil de duperie. Mais dès l’instant où on comprend que le numérique est une composante de la vraie vie, avec ses qualités et ses défauts, pourquoi le numérique ne serait-il pas aussi un outil au service de la Vérité ?

Le Pape François en 2019 rappelait la métaphore du corps et des membres utilisée par Saint Paul (Ép 4, 25), affirmant que “l’image du corps et des membres nous rappelle que l’utilisation du web social est complémentaire de la rencontre en chair et en os, qui vit à travers le corps, le cœur, les yeux, le regard, le souffle de l’autre. Si le réseau numérique est utilisé comme une extension ou comme une attente d’une telle rencontre, alors il ne se trahit pas et demeure une ressource pour la communion”.

 

In medio stat virtus

Si le réalisme de l’Eglise, l’en-charnellement (pour reprendre Péguy) du christianisme et des sacrements comme prolongation de l’Incarnation exigent la Présence réelle corporelle et non virtuelle à la fois de Jésus Hostie et de l’homme, et que l’idéal est une participation IRL (in real life) à la messe, l’impossibilité de participer à la messe dominicale en IRL et profiter d’un office diffusé en direct fait-il de nous automatiquement des pratiquants solitaires qui négligent la dimension communautaire ? Parce qu’on regarde la messe à la télé, sommes-nous de ceux qui laissent de côté la Lectio Divina, la Liturgie des Heures ou simplement un temps de prière personnelle ? Les propositions de messes en lignes sont-elles  invitations au voyeurisme et résurgences d’un cléricalisme infantilisant pour les fidèles, comme on l’entend ou le lit parfois ? Doit-on faire des directs des messes quotidiennes ou inviter simplement la communauté chrétienne à s’unir spirituellement à ces offices en leur indiquant l’heure de la célébration ? Que penser des adorations eucharistiques en ligne ?

Autant de questions qui se posent et dont les réponses ne sont dans aucune affirmation catégorique. In medio stat virtus… 

Pour ma part, quand j’étais enfant, je fréquentais une communauté religieuse qui, lorsqu’il y avait des solennités, recevait beaucoup de fidèles. A tel point que nous étions parfois invités à suivre la messe dans le cloître, sur un écran télé, et la communion nous était apportée comme pour ceux qui étaient dans la chapelle. Ai-je eu pour autant l’impression de ne pas vivre la messe ? Non…

Ce confinement est sans aucun doute la meilleure mission chrétienne que j’ai eu l’occasion de vivre, permettant d’un côté de remettre la prière au centre des petites églises que sont nos familles, de recentrer nos vies vers l’essentiel, même s’il est vrai que ne pas pouvoir recevoir les sacrements au fil des semaines et vivre la Semaine Sainte différemment est difficile.  Mais il est nécessaire de se rappeler qu’il s’agit d’un épisode qui n’a pas vocation à se prolonger, invités que nous sommes à  retourner dès que possible à la messe dans nos églises, auprès de nos pasteurs, avec l’ensemble de la communauté. Non, nous n’oublions pas ce verset de saint Jean qui nous rappelle que l’eucharistie est vitale pour nous :  « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes. » (Jn 6-53).

Rester chez soi – par l’obligation qui nous en est faite – tout en profitant des opportunités en ligne n’est-il cependant pas une formidable occasion de se réenraciner dans la Parole de Dieu et de réapprendre à prier en famille ? La messe dominicale EN DIRECT permettant d’aider à garder ce lien ecclésial et invitant plus aisément à une commune union qu’un intellectualisme gnostique, dépassant souvent la plupart des pratiquants, qui ont besoin de signes tangibles. Est-il utile de rappeler la signification du mot sacrement ?

Et ce lien, beaucoup de prêtres et de laïcs engagés le nourrissent en proposant régulièrement des enseignements, des moments d’écoute et de partage. Ce confinement nous permet de prendre du temps pour les écouter et faire de ce moment une véritable retraite. Contrairement à ce que l’on peut entendre, il ne s’agit pas de propositions virtuelles mais bien concrètes de nos vies, même si cela est via un écran.

Messe télé ou pas messe télé ?

Certes, il y a des questions qui ne sont que peu abordées :

Le 25 mars 2020, dans son décret donnant quelques instructions pour la célébration de la Semaine Sainte, la Congrégation pour le Culte divin précisait ceci: « Les fidèles seront informés de l’heure du début des célébrations afin de pouvoir s’unir en prière dans leurs propres maisons. Les moyens de communication télématiques en direct, et non enregistrés, pourront être utiles. Dans tous les cas, il reste important de consacrer suffisamment de temps à la prière, en valorisant surtout la Liturgia Horarum [NDLR : liturgie des heures]. »

Ainsi, une messe en direct est sensiblement différente d’une messe en rediffusion. D’un côté, il y a une réelle communion d’esprit en participant à une messe diffusée en direct. Malgré une légère latence, nous vivons en temps réel ce culte communautaire rendu à Dieu, fut-ce par écran interposé, et je renvoie ici à ce que j’ai dit plus haut sur la virtualité car pour moi il n’y a rien de virtuel là-dedans pour peu que l’on se mette en condition de communion ecclésiale. Même si ces messes ne permettent pas de recevoir la grâce eucharistique directe.

De l’autre côté, les messes en replay. Je mets de côté les messes enregistrées en amont pour des raisons techniques et diffusées comme un faux direct (qui génèrent des questions particulières sur lesquelles nous reviendrons plus tard), et je ne parle donc ici que de la visualisation de messes que l’internaute visionnerait volontairement en différé. Une messe en replay n’est en effet qu’une image d’une messe, et je renvoie ici à Saint Thomas d’Aquin et Aristote. Ces derniers n’ont certainement jamais connu le net et la messe en streaming, mais une actualisation de leur analyse peut certainement interpeller.

La messe télé, une image de la vérité…

Benoît XVI disait que “le langage de l’image représente la réalité, mais il ne la reproduit pas en elle-même” (Benoit XVI in “Sacramentum Caritatis” n° 57). Selon Aristote (in Génération des animaux et Métaphysique), une image est une représentation de la vérité, mais ce n’est pas LA vérité. Ainsi, la photo d’une hostie n’est pas la Présence Réelle (réellement substantielle). La caméra elle-même ne transmet qu’une image*. Elle ne transmet qu’une partie de l’accident (dans le sens de tout ce qui peut être mesuré physiquement). En effet, le regard sans le filtre de l’image voit plus que l’aplat, voit en 3D. Cependant, même une retransmission en 3D ne permettrait pas la restitution de ce que voit l’oeil qui ne se réduit pas à la vue. Le mouvement d’une feuille ne sera pas perçu de la même manière avec ou sans le bruit du souffle, le frôlement simultané du souffle sur la peau, l’odeur qu’exhale le végétal à la faveur de ce mouvement. Ceci doit être pris en compte avec réalisme pour apprécier ce dont on goûte et ce que l’on analyse.

C’est bien parce que ce n’est qu’une image qu’il est demandé de vivre la messe en direct, cela permettant de nous associer nous-mêmes à la prière du prêtre qui a l’hostie dans les mains et de développer notre foi en l’Eucharistie, de manière indirecte (pour les connaisseurs : cause instrumentale disjointe) par une association à la prière de l’Eglise.

« L’Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » est-il indiqué dans Lumen Gentium (n°1). Même quand nous sommes à la messe dans le bâtiment église, nous ne prions pas individuellement mais en communauté. En tant que membres d’un seul et même corps. Rappelons-nous le NOTRE Père. Rappelons le canon N°1 disant que nous prions avec toute l’Eglise du ciel, les saints et tous les anges. Il s’agit de la prière communautaire de l’Eglise dont nous sommes membres et à laquelle nous nous associons.  Lorsque quelqu’un pèche, ce n’est pas simplement cette personne qui tombe mais il ébranle toute l’Eglise. De même la prière personnelle se joint à la prière de l’Eglise toute entière. Elle se fond dans la prière communautaire car, «quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux» (Mt 18, 20).  D’où l’importance de la Liturgie des Heures… mais on ne peut s’en contenter.

[…] ceux qui pointent du doigt les personnes qui ont besoin d’un support télévisuel pour la messe ne réagissent-ils pas exactement comme nombre de ceux qui ont intellectualisé la religion en mettant la piété populaire et la foi du charbonnier au rebus, au point de faire de leur Eglise un club de gnostiques?

Donc écran ou non, la question est de s’associer de manière directe à la prière eucharistique de l’Eglise (renouvellement du sacrifice non sanglant), et l’image va nous le permettre plus facilement, car c’est le sens le plus le commun et le plus important chez l’homme. Nous avons besoin de supports car nous ne sommes pas des êtres éthérés.On peut aussi s’unir à toutes les messes célébrées dans le monde chaque jour et inutile pour cela de voir la trombine des prêtres…. “ ai-je lu quelque part. C’est vrai… mais ceux qui, dénonçant à tort une ecclésiologie décalée et un sacramentalisme abstrait réintroduisant un certain cléricalisme, pointent du doigt les personnes qui ont besoin d’un support télévisuel pour la messe, ne réagissent-ils pas exactement comme nombre de ceux qui depuis des années ont intellectualisé la religion en mettant la piété populaire et la foi du charbonnier au rebus, au point de faire de leur Eglise un club de gnostiques ?

Alors, messe télé ou pas messe télé, rappelons-nous que la vertu se tient dans la nuance.

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*Définition du terme caméra : appareil utilisé à l’origine dans l’audiovisuel pour capturer et enregistrer l’image.

L’auteur s’attache à soumettre les articles de ce type à plusieurs prêtres avant de les publier. Il s’agit toutefois d’une analyse de l’auteur qui n’engage que lui-même et non l’institution ecclésiale.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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2 Commentaires

  1. marie alix de penguilly

    il me semble que c’est a l’homélie de la messe chrismale, Monseigneur Centène nous a bien expliqué que la messe qu’il célèbre est authentique, c’est bien lui qui est dans la chapelle mails il faut bien suivre comme si nous étions à l’église en y participant dans les réponses et les attitudes
    le clergé de Pontivy dans un article sur of nous a même dit qu’il fallait s’habiller en dimanche !!!
    merci à Monseigneur pour le diocèse de Vannes et à tous les pretres qui s’investissent à fond pour .. être.avec nous

  2. Question pour les anti-messe télé/radio/internet : être présent dans l’église mais entendre non la voix du célébrant mais une fausse voix sortant d’un haut-parleur est-il valide ?!
    Par ailleurs le Concile a rappelé la primauté de la prière liturgique, certes on peut individuellement ou en famille célébrer la liturgie des heures mais la prière liturgique, pour la plupart des fidèles, c’est la messe. Mais si l’on supprimait les messes télévisées, il risque de ne plus rester que les neuvaines ou le “mois de Marie”, pratiques certes louables mais de moindre valeur.
    HS mais c’est intéressant de voir que mgr Centène célèbre “dos à la webcam” et ad orientem. Outre la question habituelle de l’orientation de l’autel, cela permet d’éviter l’aspect “spectacle” de la messe via internet , non mgr Centène n’est pas un “youtubeur” qui fait son numéro !

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