« On ne devrait jamais fermer la porte d’une église » : l’appel de Xavier Grall à rouvrir le monde

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 min

« J’aime arpenter les dalles des nefs bretonnes pour y remuer mes braises, écouter le silence, entendre le son grave de mes pas sur la terre consacrée. Je me dirige vers le porche et tente d’ouvrir la porte. Elle est fermée à clef. On a fermé la porte de la Maison-Dieu. Je ne comprends pas. On ne devrait jamais fermer la porte d’une église. Et même si les hommes légers n’y viennent jamais, encore faudrait-il la laisser ouverte afin qu’y rentrent le soleil, l’oiseau blessé, le chien perdu, le fugitif et l’âme errante… »
Xavier Grall, L’Inconnu me dévore (Gallimard, 1973)

Chapelle sainte Barbe - Le FaouetDans le monde d’aujourd’hui, dans le tourbillon de la vie quotidienne saturée d’urgences et de notifications, la parole de Xavier Grall sonne comme un rappel bienvenu. L’Inconnu me dévore, cette oeuvre lumineuse, peut encore nous parler. Alors sur Ar Gedour, nous allons nous pencher régulièrement sur des extraits de ce qu’il nous a légué, comme une redécouverte d’un héritage perdu.

Tout va vite, tout s’agite, mais le silence se meurt. Nous avons multiplié les clés, les codes et les barrières pour protéger nos maisons, nos cœurs… et nos âmes. Et souvent, comme le poète devant le porche verrouillé, nous découvrons que le sanctuaire est clos. L’homme moderne ne sait plus entrer. Ce que Grall pressentait avec douleur, c’est ce grand enfermement de la foi, cette peur du sacré qui nous éloigne du feu premier.

Il n’y a, dans cette scène, rien d’extraordinaire : un homme marche, écoute, tente d’ouvrir une porte. Mais sous la simplicité du geste se cache tout un drame spirituel. Arpenter les dalles d’une nef, pour Grall, c’est descendre en soi-même, remuer la braise enfouie sous la cendre du quotidien, et lever les yeux au ciel. Ses pas résonnent comme une psalmodie, un battement d’âme. Le sol est “consacré”, non parce qu’il appartient à une institution, mais parce qu’il relie la chair à l’invisible. Or, quand la porte résiste, c’est tout un monde qui se ferme. Le poète s’arrête, déconcerté : la Maison-Dieu est désormais sous clé, comme si le Ciel devait se protéger de la terre.

Alors Grall parle, avec cette voix à la fois indignée et tendre, qui n’accuse jamais mais supplie. Il ne réclame pas la foi des foules, mais l’ouverture. Une église fermée n’est plus une église : elle devient un musée du divin, un tombeau fermé de l’intérieur. Laisser entrer “le soleil, l’oiseau blessé, le chien perdu, le fugitif et l’âme errante”, c’est refuser de réduire Dieu à une serrure. C’est croire que le sacré respire par les failles, qu’il se tient dans la lumière, la douleur et la fuite, là où la vie bat encore.

Cette prière porte la signature intense du poète breton. Chez Grall, la foi n’est jamais abstraite. Elle est ancrée dans le granit, dans la lande et la mer. Dans l’Armor et dans l’Argoat. Il cherche Dieu non dans les formules, mais dans le souffle. Un Awen. Son catholicisme est celtique, incarné, presque tellurique. Il voit la Bretagne comme une nef ouverte sur l’infini, où la moindre chapelle abandonnée devient une arche d’espérance. « O douster ur chapelig didrouz ! » chantait Calloc’h. C’est bien cela  La terre, pour lui, n’est pas profane : elle est brodée de divin.

Aujourd’hui, ses mots résonnent plus fort encore. On parle de fermeture des églises comme d’une mesure de prudence, mais on oublie qu’une porte close finit toujours par étouffer ce qu’elle voulait protéger. Dans chaque village, dans chaque cœur, il y a une porte que l’on n’ouvre plus par peur, par lassitude ou encore par indifférence. Xavier Grall nous rappelle que la foi, comme la lumière, ne supporte pas l’enfermement. Il suffit parfois de tourner la clé à rebours pour que tout recommence à vivre.

Il y a, dans cet appel à la simplicité, une immense tendresse. C’est la foi des humbles, celle qui ne demande rien d’autre qu’un peu d’air et de ciel. La possibilité de laisser entrer celui qui, de passage, veut simplement laisser un cierge pour un proche, une prière fugace ou seulement admirer ce que nos aïeux nous ont légué comme un acte de foi. Quand Grall écrit qu’il faut laisser entrer le fugitif et l’âme errante, il nous dit que Dieu n’a jamais cessé d’aimer ceux qui ne savent plus croire. Et que tant qu’il restera un poète pour rappeler cela, tant qu’une voix se lèvera pour rouvrir la Maison-Dieu, la flamme ne s’éteindra pas.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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Un commentaire

  1. On ne recommandera jamais assez de lire Xavier Grall ! Pourfendeur du folklorisme, il mourut revêtu de son gilet breton : tout un programme pour qui a le courage de comprendre.

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