« Paix sur la terre aux hommes… » : enjeux de la traduction liturgique du Gloria

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Le Gloria est l’un des textes les plus anciens et les plus solennels de la liturgie chrétienne. Chanté ou récité les dimanches et fêtes en dehors des temps pénitentiels, il constitue une grande doxologie trinitaire, par laquelle l’Église répond à la miséricorde invoquée dans le Kyrie par une louange solennelle. Son incipit reprend explicitement le chant des anges lors de la Nativité du Seigneur, tel qu’il est rapporté dans l’Évangile selon Luc (2,14), avant de se déployer en une confession de foi adressée successivement au Père, au Fils et à l’Esprit Saint. En raison de son enracinement scripturaire et de son ancienneté, le Gloria fait partie des textes que la liturgie romaine considère comme reçus, et non comme des compositions adaptables.

Cette stabilité n’est pas seulement une tradition implicite. Les normes liturgiques sont explicites : le Gloria est un hymne fixé, dont les paroles ne peuvent être modifiées. L’Institutio Generalis Missalis Romani (Présentation Générale du Missel Romain) rappelle que le Gloria est soit chanté soit récité « selon le texte approuvé », sans possibilité de paraphrase ou d’adaptation libre. Toute modification, même motivée pastoralement, sort donc du cadre autorisé par la liturgie elle-même.

Une virgule comme correctif discret

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la question de la traduction de la proclamation de paix. Pendant plusieurs décennies, la majorité des traductions françaises ont fait entendre : « Et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ». Cette formulation, devenue familière, semblait souligner l’amour universel de Dieu, mais elle ne correspond ni au grec original de Luc – ἐν ἀνθρώποις εὐδοκίας – ni au latin liturgique transmis par la tradition hominibus bonae voluntatis. Dans les deux langues, il est question non des hommes aimés par Dieu, mais d’hommes caractérisés par une disposition intérieure particulière, que la tradition occidentale a rendue par «bonne volonté».

La traduction française la plus récente du Missel romain, promulguée en 2017, a introduit une modification apparemment minime mais décisive : « Et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. » L’ajout de la virgule modifie la structure grammaticale. Sans elle, la proposition relative est restrictive et suggère que la paix serait réservée à un groupe particulier d’hommes aimés de Dieu, ce qui pose un problème théologique évident. Avec la virgule, la relative devient explicative : elle n’identifie plus un sous-ensemble, mais rappelle incidemment une vérité générale : les hommes, et Dieu les aime.

D’un point de vue grammatical, cette ponctuation corrige donc une ambiguïté réelle de la traduction précédente. D’un point de vue doctrinal, elle évite de laisser entendre que l’amour divin serait sélectif. Mais, sur le plan philologique, le problème demeure entier. Même ainsi corrigée, la phrase française ne traduit toujours pas ce que disent le grec et le latin. La référence explicite à la disposition intérieure de l’homme disparaît complètement, remplacée par une affirmation théologiquement juste, mais étrangère au verset original.


Une fidélité difficile à assumer

Dans la tradition de l’Église, l’expression hominibus bonae voluntatis n’a jamais été comprise comme une sélection morale ou méritoire. Les Pères de l’Église y voient non pas des hommes déjà justes, mais des hommes dont la volonté est rendue disponible à l’action de Dieu. Saint Augustin souligne que la bona voluntas n’est pas première : si l’homme peut vouloir le bien, c’est parce que la grâce l’a déjà précédé et guéri intérieurement. La «bonne volonté» ne désigne donc pas une performance humaine, mais une orientation du cœur qui consent à l’œuvre divine.

Cette compréhension est reprise et approfondie par la théologie médiévale. Saint Thomas d’Aquin affirme que la grâce ne supprime pas la liberté humaine, mais qu’elle la guérit et l’élève. La bona voluntas est précisément cette volonté humaine mise en mouvement par la grâce prévenante, capable d’accueillir le don de Dieu sans se l’approprier. La paix annoncée par les anges n’est ainsi ni automatique ni conditionnée par le mérite : elle est offerte gratuitement, mais elle ne porte du fruit que là où elle est reçue.

Le Magistère s’inscrit dans cette continuité. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que « Dieu agit librement, mais il n’agit pas sans nous » (CEC, §2002). Les « hommes de bonne volonté » ne sont donc pas ceux qui seraient déjà parfaits, mais ceux qui ne ferment pas leur liberté à la grâce, qui ne résistent pas à l’appel de Dieu. Loin d’opposer grâce et liberté, la formule biblique les articule étroitement.

Compris ainsi, le chant des anges ne restreint pas l’horizon du salut ; il en décrit la dynamique. La paix proclamée à Noël n’est ni magique ni imposée : elle est relationnelle. Elle descend du Ciel, mais elle demeure là où des hommes consentent à l’accueillir. C’est cette anthropologie biblique, sobre et exigeante, que la tradition de l’Église a toujours reconnue dans le Gloria … et que la traduction contemporaine peine parfois à laisser entendre.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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3 Commentaires

  1. « Kload da Zoue e barr an neñvoù, ha peoc’h war an douar d’an dud a vennantez vat. »

    Bennozh Doue dit Eflamm evit ar pennad-mañ o gomzo ouzh an dud digor o spered.

  2. Très intéressant article.
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    J’avais déjà remarqué ce point dans la traduction française contemporaine, qui laisse perplexe et oblige l’utilisateur (le pratiquant dominical) à réfléchir sérieusement à la question, et à se demander quel sens véritablement il donne à un texte (au-delà des imperfections de ce dernier).
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    J’ajouterais que la traduction antérieure («hommes de bonne volonté») ne m’a jamais paru évidente non plus, avec son côté un peu doucereux, voire sirupeux. Aujourd’hui, quand l’on dit – dans le monde du travail, par exemple – que quelqu’un manifeste de la « bonne volonté », ce n’est pas franchement flatteur. Ce serait plutôt une manière diplomatique de rappeler que la compétence attendue ou exigée n’est pas au rendez-vous !
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    D’une façon générale, ceux qui fréquentent des groupes de lecture biblique font régulièrement l’expérience des difficultés de traduction. Et confronter diverses éditions est parfois assez surprenant, mais aussi très utile.
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    A ce propos, le lecteur bretonnant dispose d’un avantage, dans l’approche des Evangiles, des Psaumes, car le texte breton, par son imagerie, son phrasé, peut-être son caractère inhabituel ou insolite, stimule la réflexion et/ou ouvre à la méditation, là ou le français glisse sans accroc, dans une tiédeur engourdie. Il peut arriver aussi que l’inverse soit vrai. D’où l’intérêt du bilinguisme.
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    Mais dans le cas précis du Gloria, le breton est tout à fait analogue au français : « Ha peoc’h war an douar d’an dud a blij dezhañ ». Il est dommage que l’ambiguité, mentionnée en français, n’aie pas été levée par les traducteurs du breton.
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    Sur la même thématique –sémantique et spiritualité – , ce n’est pas pour rien que les Juifs refusent de nommer « Dieu » ou de prononcer son Nom (le tétragramme YHWH est imprononçable, puisque l’hébreu ne nous a pas transmis la vocalisation, ce qui est n’est pas une faiblesse mais est hautement significatif).
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    E brezhoneg, e galleg, e forz peseurt yezh, n’eo ket anat a-wechoù kaozeal diwar-benn gwirvoud an Neñv, hag all… Piv, e gwirionez, a c’hellfe lakaat an « Doue » e-barzh toullbac’h ur ger ?

    • La traduction liturgique officielle en breton est la suivante : « ha peoc’h war an douar d’an dud karet gantañ. » ce qui est un assez bon compromis.

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