Parler une langue, appartenir à une culture, s’y reconnaître : trois réalités distinctes

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 min

Dans un premier article, nous évoquions le rôle de la médiation culturelle comme espace de réouverture intérieure, capable de rejoindre ceux qui se sentent liés à la Bretagne sans nécessairement en maîtriser la langue. Cette réflexion conduit naturellement, en ce mois de mars appelé Miz ar brezhoneg, à une question plus profonde : parler breton, appartenir à la culture bretonne et s’y reconnaître intérieurement relèvent-ils de la même réalité ? Comprendre la distinction entre ces dimensions permet d’éclairer les parcours contemporains de transmission et d’aborder plus sereinement la diversité des cheminements culturels.

Dans les contextes de cultures minorées, une confusion fréquente consiste à penser que la langue, l’appartenance culturelle et l’identification personnelle relèvent d’une seule et même réalité. Cette équivalence rassurante ne correspond pourtant ni à l’expérience vécue ni à l’histoire des transmissions interrompues. Comprendre leur distinction permet d’aborder plus sereinement les parcours individuels et d’éviter les jugements réducteurs.

La pratique linguistique constitue d’abord une compétence. Elle peut être héritée, apprise, réapprise ou même reconstruite à l’âge adulte. Elle relève du savoir et de l’usage, parfois d’un engagement volontaire fort. Mais une langue peut aussi être pratiquée dans un cadre scolaire, universitaire ou militant sans qu’elle s’accompagne d’un sentiment d’évidence culturelle. Elle peut être parlée avec justesse tout en demeurant extérieure à l’expérience intime de la personne. Dans ce cas, la langue existe, mais elle ne constitue pas encore un lieu d’habitation intérieure.

L’appartenance culturelle renvoie à une dimension différente. Elle s’inscrit dans une histoire familiale, territoriale ou symbolique, parfois implicite, parfois silencieuse. Elle peut se manifester par des habitudes de perception, une manière d’habiter le paysage, une sensibilité à certains récits, une relation particulière à la mémoire collective ou aux figures spirituelles. Cette appartenance ne dépend pas nécessairement d’une compétence linguistique active. Elle peut persister même lorsque la langue a été perdue, transmise partiellement ou volontairement mise de côté par les générations précédentes.

Entre ces deux réalités se situe l’identification culturelle, qui relève d’un choix intérieur. Elle correspond au moment où une personne décide de reconnaître cette appartenance, de la nommer et d’en faire un élément vivant de son identité. Cette identification peut apparaître tardivement, parfois à la faveur d’une rencontre, d’une lecture, d’un engagement ou d’une redécouverte du patrimoine. Elle peut également conduire à une démarche de réappropriation linguistique, non comme une obligation extérieure, mais comme une conséquence d’un attachement devenu conscient.

Ce qui importe n’est pas la conformité à un modèle unique, mais la vitalité du mouvement intérieur qui pousse à se rapprocher de ce qui avait été tenu à distance.

Ces trois dimensions ne coïncident donc pas nécessairement. Même si la plupart du temps, un locuteur breton est souvent étroitement lié à la culture bretonne, il est possible de parler breton sans se sentir profondément inscrit dans la culture, comme il est possible de se sentir intensément breton sans parler la langue. Il est également fréquent que l’identification culturelle précède la pratique linguistique et en devienne le moteur. Il faut noter que dans les cultures marquées par des ruptures de transmission, ce décalage n’est pas une anomalie mais une réalité historique partagée.

Reconnaître cette distinction permet d’introduire une forme de bienveillance dans les parcours. La transmission culturelle ne suit pas toujours une ligne continue ; elle emprunte parfois des chemins détournés, faits de redécouvertes, d’approches progressives et de retours tardifs. Ce qui importe n’est pas la conformité à un modèle unique, mais la vitalité du mouvement intérieur qui pousse à se rapprocher de ce qui avait été tenu à distance.

Dans cette perspective, la médiation culturelle joue un rôle déterminant. Elle offre un espace où l’appartenance peut être reconnue avant même que la langue soit maîtrisée, et où l’identification peut mûrir sans pression. Elle rend possible une rencontre qui ne commence ni par la compétence ni par la légitimité, mais par la familiarité retrouvée. La langue peut alors apparaître non comme une frontière entre ceux qui seraient dedans et ceux qui seraient dehors, mais comme un horizon vers lequel chacun peut avancer à son rythme. Vient alors le choix d’entrer pleinement dans l’apprentissage de la langue, grâce aux opportunités offertes par les structures dédiées.

Une culture demeure vivante lorsque ces trois dimensions peuvent dialoguer librement, sans hiérarchie rigide ni soupçon réciproque. La langue y trouve sa place comme profondeur, l’appartenance comme mémoire et l’identification comme élan. C’est de leur interaction, plutôt que de leur confusion, que naît une transmission capable de durer et de se renouveler.

À propos du rédacteur Stella Gigliani

L'une des touches féminines d'Ar Gedour. Elle anime en particulier la chronique "La belle histoire de la semaine".

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8 Commentaires

  1. « Se sentir intensément breton sans parler la langue ».
    Mais la personne est-elle alors bretonne ?
    Pour moi non. Elle croit l’être.

    Etre breton c’est parler breton, point-barre.

    Il ne viendrait pas à l’esprit de dire le contraire pour aucun autre peuple au MONDE !
    C’est fascinant ce complexe bien breton !

    Ecouter la chanson de Servat « Ar brezhoneg eo va bro »
    Lire Paol Kalvez dans son livre « Kambr ar Stered »
    Dis moi quelle langue tu parles et je te dirai quel est ton peuple.
    Le christ est le Verbe de Dieu. Nous sommes substanciellement Parole.
    Sans le breton nous sommes français.
    Personnellement cette prise de conscience je l’ai faite à 7-8 ans, le jour précis où j’ai décidé de parler breton un jour… qui n’est arrivé qu’une dizaine d’années plus tard.
    Il y a la volonté d’être breton,
    et puis la réalité de ce que tu vis.
    Si tu vis en breton, le monde n’a pas la même couleur, car les lunettes ne sont pas les mêmes.
    Je pourrai écrire un livre là dessus.

    Note : ces articles de réflexion me semblent faits à partir de l’IA avec un défaut lié à l’IA : ils sont trop longs pour être lus à l’écran, avec une logique, comment dire, de redire à peu près les mêmes choses plusieurs fois, une sorte de délayage inutile en fait. L’IA ne sait pas synthétiser.

    • Votre commentaire est intéressant, mais ce que je voulais dire (et l’IA n’y est pour rien : ce que vous percevez comme du délayage relève aussi d’un travail de fond, notamment optimisé pour le référencement) va au-delà de votre conclusion. Mon article est d’ailleurs à lire en lien avec le précédent, sur la médiation. Tous ces articles ont vocation à interpeller et à faire réfléchir ; je vous remercie donc pour votre intervention qui y contribue.

      Ce que vous dites est cohérent… si la transmission n’a jamais été brisée.
      Mais justement, toute la difficulté vient de là.

      En Bretagne, la langue a été interrompue dans beaucoup de familles au XXᵉ siècle. Non parce que les gens ont cessé d’être bretons, mais parce qu’ils ont cessé de la transmettre, souvent sous pression.

      Je vous rejoins pleinement sur l’idée que « si tu vis en breton, le monde n’a pas la même couleur, car les lunettes ne sont pas les mêmes ». Cependant, dire aujourd’hui “être breton = parler breton”, c’est appliquer un modèle idéal à une réalité historique qui ne correspond plus.

      Cela revient donc à exclure (ou à laisser s’exclure) ceux chez qui la transmission a été coupée : des personnes qui ont pourtant une mémoire, un lien au territoire, une sensibilité… et souvent une démarche de retour, essentielle si l’on veut que la langue revive.

      D’où l’intérêt de la médiation, et du rôle complémentaire d’interlocuteurs bilingues et tout-breton : chacun étant un maillon de la chaîne.

      Ce ne sont pas des gens qui “croient être bretons”.
      Ce sont les héritiers d’une transmission incomplète.

      C’est précisément pour cela que l’équivalence langue = identité est rassurante, mais ne correspond ni à l’expérience vécue ni à l’histoire réelle. Elle simplifie, mais produit des jugements réducteurs.

      La langue est une profondeur essentielle, oui … et comme je l’ai indiqué dans l’illustration : « Hep brezhoneg, Breizh ebet ».
      Mais en faire une condition d’existence, c’est, à mon sens, transformer un outil de transmission en frontière, alors même qu’elle devrait être un lien.

      Or dans une culture fragilisée, une frontière réduit… là où un horizon, dont la Bretagne manque aujourd’hui, permet de revenir.

      Je vous invite d’ailleurs à lire notre article sur l’utopie.

    • Eflamm Caouissin

      Tepod, ma fell dit skrivañ amañ pennadoù war an danvez-se, e brezhoneg pe e galleg, e vimp laouen o lenn ac’hanout, ha moarvat kalz a lennerien ivez. Da desteni a dizho sur a-walc’h meur a hini.

  2. Certains parlent Breton, mais sans en avoir l âme. Ainsi, lorsque on les entend, ils paraissent être secs, comme s’il manquait une « sève de vie ».
    La langue et l’âme sont indissociables car la langue est l’outil par lequel cette âme surgit et se révèle à nos sens. Changez d’outil, le résultat est différent.
    En effet, sans le Français, la France n’existe plus. Sans l’Anglais, l’Angleterre n’existe plus. Ainsi, sans le Breton, il n’y a plus de Bretagne. Nous le voyons bien dans l’est de la Bretagne: si le Gallo, qui fait partie des langues historiques de Bretagne, a toute sa place, il n’en demeure pas moins que l’âme bretonne n’y est pas: on parle, par exemple de plus en plus de Gallésie, concept qui n’a rien de Breton, et gommant peu à peu l’héritage Breton, car oui, il y en a: Pornic, le Pouliguen, Saint Hilaire du Harcouët, la Trinité Porhoët, Plemet…tout cela porte la trace d’une présence Bretonne qui n’a eu de cesse de s’étioler face à la romanisation puis à la francisation…Le Bro Gozh ou le Da Feizh ne trouvent leur saveur et leur force qu’en Breton. Karantez vro, d’Angela Duval, ne peut traduire l’âme d’Angela Duval qu’en Breton: en Français, le sens est saisi mais en aucun cas toute sa profondeur…

  3. On le voit aussi à la Messe où de nombreux chants bretons ont été traduits en Français. La mélodie est conservée, mais les chants sont devenus insipides…..

  4. Yves de Boisanger

    cette question de la langue est bien plus que primordiale : elle est existentielle ! la preuve en est ce trop fameux nom donné, soit disant, à la mort : « ankou ». Si vous lisez la rubrique nécrologique en breton, vous n’y lirez jamais « ankou » … L’étymologie, en revanche, vous annonce clairement la couleur : ce qui fait trembler le Breton (« anken ») c’est, et c’est seulement le fait d’oublier (« ankouaat ») ou pire, d’oublier par reniment (« ankounac’hat »).
    Le peuple breton est un peuple de l’oralité, comme tout le monde Celte : tout passe par sa langue.
    De ce simple fait, quiconque ne parle pas breton, ne peut pas être totalement Breton … Celui qui écrit ces mots, bien qu’étudiant le breton depuis bientôt trente ans, mais trop tardivement pour espérer le parler, se fait l’effet de Moïse (un tout petit « Moïse ») condamné à rester sur le mont Nébo et à n’admirer la terre promise que de loin …

  5. Ma santoud vreizhad abaoe va bugaleaj , ma tiles (did) eo anat , koulkoude pa oan yaouank an tud gour a gomz etrezo e vrezhoneg nemetken .

    Rac’h an tud a prezege gant hor yezh e Planwour hogen pa a dost dezho , ar re yaouank e gomze e galleg , ur vez e oa e-touesk ar boblans rak e omap c’hoazh goude an Eil Brezel Vraz .

    Evidon sklaer e oa an traoù , c’hoant am eus da gaout hon yezh . Perag? hervezon e oa ar vro -se , ma vro .

    E-pad pell goude -se , chom a ran va unan evit studian an istor Breizh , ar douaroniezh , lenn a ran peurgetken evit zizolein va sevenadur .

    Gouestlet e oan ma stourm evit hor yezh ha Breizh unvan hogen ne prezegan ket brezhoneg en abeg ne vestran ket mat a-walc’h ar yezh .

    Ma unan , prenan a ran leorioù evit deskin brezhoneg va unan , chans am m’eus bet da anavezout ur gelenner ampart gant ar vrezhonek ur gerneviz e -pad pevar bloa 2016 betek 2019 e greizenn Amzer Nevez . An distro skol « kentelioù an noz » goude ma leve ha setu kroget e oa ganin gant ar yezh gant strivoù abaoe dek vloa en ur lennadennoù kazetennn , pennadoù , leorioù . A wechoù klask a ran da welaat ar skrivoù .

    Pegen diaes da gomz brezhoneg en askont an niver wann an tud a gomz hon yezh ? Biskenn eo met spi am m’eus er bloa a zeu abalamour ur gelener nevez ez eo gant kevredigezh « sklaer Breizh » war ar c’humun  » a-nevez
    ha laouen on evel-just da grog e -barzh adarre .

    Ur laz kanna « St leonard » zo ganet ive war ar parrez gant 25 ezell , leun a startijenn . Ezel on ha otus on da ganan e vrezhoneg evit darvoudoù kristen , abadennoù a-bep seurt .

    Ret eo da zekin brezhoneg evit hon hevoud , hon yec’hed ha hon eurvad .

    B’ez eo tud evel Goulc’han Kervella , Hervé Gouédard , Yan klod Ruyet a skriv pennadoù leun a spered , fentus , speredek gant brezhoneg pinvidik , gerioù kaer .

    Ma c’halon zo leun ar joa .Goanagin ran evit ar re yaouank da gemer o yezh evel ur tenzor !

    Ma hent e vo hir ez-wir c’hoazh . Oaran un tammig brezhonek ha wechoù brizh brezhoneg zo ganin . Digarezit ac’hanon !

    Damantin a ran ar re all evit gwalc’hin ma fazioù .

  6. La Bretagne sans le breton , langue profonde et âme du pays et des hommes et femmes qui habitent l’Armorique « Terre Sainte  » désignée ainsi par un Pape ainsi cette dénomination figure à Pont Château / Pont Kastel Keren (44) Loire Atlantique sur le site du Calvaire / Ar C’halvar , lieu de prières du pays Nantais , pays breton sur un poutre de la chapelle et un pilier du site .

    La Bretagne doit son nom au breton , c’est à dire la langue bretonne , sans le breton : la Bretagne n’existera plus , notre Foi est liée à celle -ci .

    Sz Anna s’est adressée en breton à Yves (Izan) Nikolazig pour l’édification de la chapelle de Ste Anne d’Auray devenu principal sanctuaire breton de nos jours , Pierre Keriolet parlait aussi breton , converti de coeur par la grand-mère de Jésus et des Breton (ne) s , cette terre de la Sélune , à la L’Oudon jusqu’à l’Evre et au marais breton est celle de son peuple choisi pour donner des saints et saintes .

    Etre Breton(ne)s c’est habiter en Bretagne et l’aimer et aimer les autres qui viennent y vivre , travailler , fonder famille , mais nous ne devons pas nous renier , notre culture , notre langue sont à partager à plus forte raison .

    Ce trésor de la langue bretonne est précieux car c’est l’expression vivante de notre Foi chrétienne , foi qui lui est lié à jamais par ses particularités et sa beauté léguées par nos chants , musiques héritées de nos pères et anciens .

    Vreizhiz = Bretoned : Deskit brezhoneg ho- unan hag ho pugale ! Bretons apprenez le breton vous- mêmes et à vos enfants aussi !

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