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SAINTE BRIGITTE -SON NOM ET SON CULTE EN ARMORIQUE

Photo Tripadvisor : Ste Brigitte – Vallée des Saints

Brigitte est l’une des saintes chrétiennes les plus populaires chez les Bretons  armoricains. Son nom breton Berc’hed (variante archaïque Berget) pose des problèmes que linguistes et hagiographes ont étrangement négligés, à tel point que récemment encore certains “normalisateurs” amateurs corrigeaient ce nom en un °Brec’hed barbarique.

 

EVOLUTION ET DATE

Le nom vieil-irois Brigit (moderne Brighd) remonte à un vieux-celtique Brigantis (dont Brigindo est une variante), avec l’évolution –nt– > –t– propre au goïdelique. Le manque de –n– dans le nom breton montre qu’il s’agit d’un emprunt irois. Mais Berc’hed diffère du nom gaélique par la métathèse de –ri– en –ir-, puisque Berc’hed présuppose , en vieux-breton, *Birgit. Cette méthathèse n’a guère pu avoir lieu en gaélique, où les métathèses sont rares (HAI §179) et doit donc être le fait du vieux-breton, ce qui est néanmoins un cas exceptionnel à haute époque. En Cumbria, on note cette métathèse dans Birkby (PNC 282), 1163: Bretteby, 1497: Byrtby.

Le gallois a reçu le nom de Brigit sans métathèse. Il y a donc évolué en Breit, moderne Braid. Cette forme n’est pas inconnue en Armorique puisque l’on a à Merdrignac Trébrède (breton *Tre=Breit > Trebred) à côté d’un lieu nommé Sainte-Brigitte en français.

L’ évolution  Birgit > Berc’hed  n’est pas universelle en Bretagne. Tout comme on a  argant (au sud) à côté de arc’hant on a Perguet, et en zone romanisée St-Vreguet (en St-Alban,22) et Evriguet, dans lesquels  le  [g]  est conservé. Cela peut être dû au Gallo-Roman d’Armorique. car si  Berget est passé du vieux-breton en GRA au 5ème siècle, le –g– y restait en l’état. On estime qu’en vieux-breton  [rg]  a dû très tôt passer à  [rx] (HPB ibid.). En tout état de cause, durant deux ou trois générations,  [rg] et [rx] n’ont dû former qu’un seul phonème /r¡/.

Cependant la distinction –rg-/-rc’h– est devenue phonémique au moment où, par exemple, on a différencié  argad, “attaque” de arc’had “contenu d’un coffre, et où le breton a emprunté larg “vaste, “considérable”, au GRA, sans qu’ intervienne l’évolution spirante. D’autre part le passage du nom gaélique en breton s’est fait avant que le  [g] de Brigit soit passé  à  [j]  c’est à dire au début de   l’époque du vieil-irois (entre le 5ème et le 10ème siècle).

Par ailleurs on doit penser que l’ introduction du nom Birgit en Armorique est antérieur à la publication de la Vita de la sainte écrite par Cogitosus (7ème s.), sinon c’est la forme écrite Brigida qui se serait imposée.

A ce point il convient de revenir vers le Pays de Galles, où il n’ y a pas moins de 6 localités consacrées à Sainte Brigitte, sous le nom de Llansanffraid (ou variantes). Or  ffraid, (moyen-gallois  ffreid, ne découle pas de Breit en phonétique normale. Il s’ agit plutôt d’ un nom  allitérant avec Breid, c’ est à dire d’ une épithète remplaçant le nom réel (ce qui n’ est pas rare). Or nous avons en Armorique la paroisse de St-Evarzec, dont le nom ancien *Tefredoc était écrit Sent Defridoc (12éme s.), Saint Effredeuc (15ème s.), et qui faisait partie du même district que Le Perguet (*Loc-Berged) dont la patronne éponyme est  “Brigitte”. Il en ressort que  fred “cours  d’ eau” (v.celt. *sretis),  fredoc “au cours d’eau” a servi d’épithète au nom de Brigitte, signifiant par là que cette sainte pratiquait les bains rituels de l’ observance “aquatiste”, au même titre que, notamment, saint Dewi, saint Iahoew et saint Gworthïern.

 

CULTE

Le culte de Brigitte est très répandu en Bretagne, surtout dans les évêchés de Vannes et de Kemper. Or il a ceci de particulier qu’ il n’a pas de promoteur connu. On a pu, à tort ou à raison, attribuer l’extension des cultes de saint Michel, de saint Gildas, de  saint Gwennole, de saint Tudy, à tel ou tel monastère. Tel n’est pas le cas de Brigitte (l’idée de faire de l’abbaye de Rhuys le promoteur du culte de sainte Brigitte [Lozérec, Bro-Guened n°37, 1955] n’a pas de base sérieuse.) Ceci bien que cette sainte patronne six noms en Loc- actuels. A Groix le nom du lieu de la chapelle Ste Brigitte, près du village de Moustéro, était écrit Lanveurzet dans un document du 17ème siècle dont j’ai perdu la trace depuis 1942 (documents en la possession de M.Camenen, ancien instituteur dans l’ île, retiré à Lorient,  détruits dans un bombardement anglais). Ecrire Z pour un H vannetais est une fausse régression bien connue.

Le culte de Brigitte est donc spécifique de la chrétienté bretonne et témoigne de ses liens étroits avec sa terre de mission iroise. Brigitte était par excellence le modèle des moniales et leur patronne. Le sens de Loc– est “lieu consacré” à celui dont le nom suit. Dire que locus, pour les clercs celtes, était synonyme de monasterium et de coenobium est sûrement une généralisation excessive.  Mais il est indéniable que ce lieu consacré était souvent à usage monastique. Dans le cas de Loc-Berchet ce devaient être des ermitages ou communautés féminines. Une telle fonction, pour laquelle Brigitte n’avait pas de concurrente, justifie amplement l’existence et l’extension géographique des lieux de culte de la sainte de Kildare.

 

MONASTERES DOUBLES

A Groix la chapelle Ste Brigitte était à Moustero (Mousterew) “les Moûtiers” ou plutôt “les deux monastères”. (En breton de Groix le suffixe –ew  forme un duel, traité morphologiquement comme un féminin : or gornew “une paire de cornes”.) Ce nom s’explique s’il y avait un mouster féminin à côté d’une communauté d’hommes, comme c’était le cas à Kildare sous la direction de Brigitte et pour plusieurs autres monastères en Irlande, comme en Egypte au Monastère Blanc de saint Shenouté. A Muzillac Moustero est à quelques centaines de mètres au nord de Trébiguet (de *Treb-Birgit).

 

DATE DU CULTE

Il serait donc tout à fait aberrant  d’imaginer l’extension du culte de sainte Brigitte après l’interrègne norois. Il constitue l’un des éléments de la tradition de l’église celtique. Après Alain Barbe-Torte la mainmise tourangelle sur le culte en Bretagne exclut la promotion de saints celtiques autres que les fondateurs d’abbayes et patrons d’évêchés. Le culte de Brigitte était en Bretagne fonctionnel et il doit être aussi ancien que cette fonction, c’est à dire aussi ancien en Bretagne qu’ en Irlande. Brigitte étant trépassée en 523, le début de sa vénération date donc du 6ème siècle. On peut laisser ouverte la question de la date des toponymes actuels (pour laquelle la documentation est inexistante),  mais l’ existence à haute époque des lieux de culte aujourd’hui attestés est assurée. On notera en passant que le nom de Perguet doit  son P– au renforcement de B– par une consonne précédente, à savoir le –c d’un Loc– (cf. Loperhet), non enregistré par écrit, mais confirmé par l’ usage  actuel, où l’ on dit “Le Perguet”.

En zone romanisée le nom de Saint-Vréguet (1484: Saint-Verguet) en St-Alban(22) est une francisation du gallo  *Saent-Verget,  identique au Senteverguet de 1271 qui est aujourd’ hui Sainte-Brigitte en N.D. du Guildo, tous deux issus du vieux-breton *Sant-Verget ou *Sen Verget. Nous sommes donc toujours avant les incursions noroises.

 

BRIGITTE ET LES VIKINGS

La forme scandinave du nom de Brigitte : Birgit, est difficilement explicable sinon par un emprunt chez les Bretons armoricains ou cumbriens.

Le manque de spirantes vélaires  [(]   et  [x]  en norois entraine une adaptation de  (rx]  en [rg]ou [rk]. En Cumbria le nom de Birkett Bank en St-John’s-Allerdale est interprété – en birk “bouleau” + heafod “tête”, “bout”. modo on peut l’interpréter en *Birgit-Bannoc “pointe de Brigitte”.

Il va de soi que les Vikings n’ont pu emprunter le nom de la sainte pour l’ introduire en Scandinavie que s ‘il était en usage en Armorique  au moment de leur arrivée.

 

CONCLUSION

De cet exposé on peut retenir que le culte de la sainte iroise Brigitte-Berc’hed en Armorique bretonne remonte au 6ème siècle, qu’ en toponymie elle ne patronnait pas seulement des Loc-, mais aussi un Lann– et qu’en deux cas au moins son nom est associé au toponyme duel Mousterow.

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l'origine géographique des Bretons armoricains et sur l'histoire linguistique de la Bretagne.

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