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Sant Gwenhael / Saint Gwenael

L‘énigmatique saint Gwenhael commence à sortir du clair-obscur grâce à l’ouvrage remarquable de Fañch Morvannou. Continuons donc dans cette voie, en essayant de faire dire aux textes un peu plus que ce qu’ils semblent avoir retenu.

 

vallée des saints
Photo Ar Gedour 2017 – DR

LES TEXTES

On sait que les Vitae des saints ne sont pas seulement des ouvrages d’ édification. Les clercs des monastères devaient aussi se soucier du prestige de leur maison et de ses intérêts matériels (qui n’étaient pas sans effets réciproques). Il ressort de l’étude de Fañch Morvannou que la “maison” de Gwenhael était, avant les ravages normands,  le monastère situé à l’actuel Locunel en Lanester. Sous Alain le Grand il devint un simple prieuré dépendant de l’abbaye bénédictine de St-Gildas de Rhuys. L’ ancien fondateur conservait néanmoins une importance: c’est lui qui restait la raison d’être du prieuré et le garant de sa survie. La position du saint patron vis à vis des patrons d’autres maisons veut indiquer relations et hiérarchies.

Dépendant des bénédictins de St-Gildas le prieuré de Loc-Gwenhàel bénéficiait de la relation Gwennolé-Gwenhàel pour ne pas être en dessous des sanctuaires patronnés par s.Gildas, s.Cado, s.Tudy, s.Melar etc.. Encore fallait-il marquer une supériorité ou au moins une égalité de s.Gwenhàel par rapport aux  autres saints. La Vita Prima y pourvoit d’une part en décrivant l’enthousiasme des moines de Britannie et d’ Ibernie à rechercher l’instruction de Gwenhàel, et d’autre part par le récit de l’accueil du saint à Groix où toutes les cloches des chapelles, mues par les saints dont les reliques reposent dans l’île  se mettent à sonner d’elles-même pour annoncer l’arrivée d’un”bon patron” (bonum patronum quem sanctorum inter nos quiescentium merita taliter indicerunt  – “que les pouvoirs des saints qui reposent parmi nous ont ainsi signalé”).

Or quelles sont ces reliques ? Manifestement il s’agit de celles qui ont été découvertes à Groix du temps de Bénédict, abbé de Sainte-Croix de Kemperlé, c’est à dire vers 1070. Elles comportent des restes de Gwennole, Paulennan (Paul Aurelien), Tenennan, Idunet, Guoidian, qui, dans un cadre breton non perturbé, n’avaient pas lieu de se trouver à Groix. Mais entretemps, les Normands avaient sévi et pillé les abbayes : St-Mathieu, Daoulas, Landevennec etc., dont on retrouve de l’orfèvrerie en Scandinavie, des manuscrits à Copenhague… Bons commerçants, les pillards savaient que les reliques avaient une valeur marchande. Si des restes de saints léonais (Paulennan, Tenennan) et cornouaillais (Gwennole, Guoidian, Idunet) sont découvertes à Groix  il y a tout lieu de croire qu’il s’agit d’un stock mis en sûreté dans ce repaire insulaire en attendant d’être livrées, par exemple à  ce bon client qu’ était le roi Athelstane de Wessex.

Quoi qu’il en soit il me semble que ce passage de la Vita Prima est tributaire du texte du Cartulaire de Kemperle qui rapporte la découverte de ces reliques. Fañch Morvannou, comme F.Duine, observe que le style latin de cette Vita est excellent et bien loin de celui de nos anciens hagiographes. Il convient mieux à un clerc du 12ème siècle qu’ à un Breton du 9ème. Il est vrai qu’on y trouve un bretonnisme: l’emploi de uas dans le sens du breton lestr “vaisseau”, mais ce trait caractéristique peut provenir d’une Vita Primigena  qui a très vraisemblablement existé, et au surplus, dans la Vie de s.Gurthiern du Cartulaire de Kemperle, quelques lignes avant la mention de l'”invention” des reliques, on peut lire : ueniet ad uos uas in quod intrabitis “un vaisseau viendra vers vous et vous y embarquerez”. Cette tournure “barbare”avait donc un garant dans le Cartulaire et n’est pas un indice d’antiquité.

Les graphies des noms propres, qui souvent révèlent des sources anciennes, n’ont presque  rien de vieux-breton : Guenael, Guerecus (v.br. Guin(n)hail, Gueroc). Par exception on a un o dans Caradocus et un m dans Romelius. Le g de Cornugallia est dû à sa qualité de consonne intervocalique muette en vieux-breton, mais sa présence dans Guingaloeus et dans Londogocensis  témoigne d’une influence romane: gu pour w commence à être utilisé en vieux-breton dans la seconde moitié du 9ème s.; le remplacement du gu v.br. =[w] par un g est fréquent en Romania d’oil et a donné, par exemple, s.Tugal (pour Tudwal) à Château-Landon. Rien n’indique donc la période du v.breton pour la rédaction du texte.

Dans la Vita Secunda les noms propres ne renvoient pas plus au v.breton pour l’âge du texte. On a le vocalisme du moyen-breton dans Guerrechus, Kalotetus, et g pour gu dans Guingalius et Landogundocensis mais par contre il est sûr que la source de la Vita Secunda était différente de celle de la Vita Prima, et sans doute plus proche du vieux-breton : Landogundocensis  a pour point de départ *Lantoguinnoc, Romalius a conservé le a de Romael, Rigimalus présuppose un vieux-breton .* Rigmail gauchement latinisé (le vieux-celtique eut été * Rigomaglos).

On notera aussi que si les cloches de Groix sonnent c’ est d’ elles-même pour acclamer l’arrivée du saint équipage de Gwenhael et non pas par la vertu des reliques résidant dans l’île. Le mot uas n’est pas non plus employé, ce qui exclut une influence du Cartulaire de Kemperlé.

 

LES PROTAGONISTES

Le père du saint est appelé , en vieux-breton correct, Romael, breton moderne Rovael. On l’a situé dans le Bas-Léon parce que la charte 39 du Cartulaire de Landevennec mentionne une propriété du nom de Languenoc (aujourd’hui Lanvenec),  héritage de s.Gwenhael, dans la paroisse de Lanrivoare. Or cette paroisse est limitrophe de Gwipronvel. En vieux- breton Gwenhael était dit ap Romael, en breton moderne ab Rovael ou ab Ronvael. Ceci a été mal coupé en Ab Bronvael, et a donné naissance au nom de paroisse Gwic-Bronvael (l’explication par Broc’hmael est erronée, car ce nom aurait donné °Broffael). Le même phénomène a créé en gallois le nom Briagat, pour Riagat.

Rovael  est le seul personnage de ce nom, composé du préfixe “intensif” ro– (latin pro-) et de mael “prince”. “Grand prince” pourrait aussi bien être un qualificatif  qu’un nom individuel. Rovael est dit  “comte”, titre que La Borderie a grand tort de traduire par “petit chef”, alors qu’il s’agit à l’ époque romaine d’un général-gouverneur, et à l’époque bretonne d’ un prince régnant. Comme aucun comte de ce nom n’est  connu par ailleurs, on peut envisager qu’il s’agisse effectivement d’ une épithète. En ce cas, suivant la règle de l’allitération entre  surnom et nom, ce dernier peut avoir été Konvelen, éponyme de Plougonvelin (à 15km de Lanwenoc). Nous avons montré (OGBA  4.2.1.) que  Konvelen   (v.celt. *Kunobelinos) fils d’Arthôis était caché derrière la graphie corrompue Rivelen meur marzou de la liste des comtes de Cornouaille. Sachant que l’ancienne capitale Osismienne;  Worgion, est devenue Plouguerneau (*Plôi-Kernew), on peut voir une cohérence historique dans cette présentation de la famille et comprendre pourquoi Gwenhael est le patron de Plougonvelin.

Le moine Caradoc a laissé son nom à trois localités : St-Caradec, aujourd’hui paroisse de Hennebont, St-Caradec-Tregomel sur le haut-Scorff et St-Caradec-Loudéac, qui s’appelait précisément, à l’origine,  Monasterium Caratoci, Môstôer Caradoc. Comme, a-priori, il est peu probable que Caradoc ait eu plusieurs “monastères”, la rencontre du cerf serait à situer dans une des forêts du  haut-Blavet.

         On passera sur le “roi Weroc“, dont  l’intervention est un lieu-commun dans les  vies des saints.

 

Il reste à revenir sur la vraisemblance de la relation entre Gwenhael et Gwennolé. Il est vrai qu’ une preuve historique fait défaut. Mais le scepticisme peut aller trop loin : certains doutent même que Gwennolé ait fondé Landevennec. Un fait est constant : pour que le Cartulaire de l’abbaye ne nomme aucun abbé entre Gwennolé et Matmonoc, à l’exception de Gwenhael, c’est que les archives de Landevennec ont été censurées. Il est parfaitement invraisemblable que Matmonoc n’ait pas connu au moins les noms de ses prédécesseurs directs. Le fait est donc que Matmonoc a pris suffisamment au sérieux son adhésion à l’église romano-franque de Louis le Pieux pour faire disparaître le passé celtique de son abbaye.  On n’a  conservé que le strict nécessaire pour assurer la subsistance matérielle de l’ institution coenobitique : Gwennole et Gradlon, au prix d’une invraisemblance  chronologique sur laquelle avait déjà buté D’Arbois de Jubainville (voir sa préface à l’ édition du Cartulaire).

  Il est vrai que Landevennec n’est pas une exception : les abbayes de St-Jacut, St-Gildas de Rhuis, St-Méen , St-Mathieu, Kemperlé, St-Martin de Vertou, Daoulas sont dans la même situation. On a  rapidement imputé aux Normands la destruction de nos archives anciennes. Or les pillards sont surtout des négociants; les manuscrits sont une denrée négociable. Par quel hasard serait-ce précisément la chronique de l’ Eglise Celtique qui aurait été leur victime ? Il faut bien nous rendre à l’évidence: avant les Vikings une destruction culturellement beaucoup plus radicale avait déjà fait son oeuvre et éliminé les témoignages de la vie ecclésiale bretonne avant la romanisation.

Gwenhael apparait donc comme une des exceptions, un personnage qui, de par sa présence en un autre lieu où il s’avérait utile, a échappé à l’épuration qui l’avait, comme les autres successeurs de Gwennolé, frappé à Landevennec. C’est ainsi qu’il a pu réapparaître dans la charte 39 et dans la liste initiale.

 

CHRONOLOGIE

Gwennole étant “né au ciel” en 499, Gwenhael a vécu une part de sa vie au 6ème siècle. Son départ en “pèlerinage” daterait de 506 et les Vies ne donnent pas de point de repère pour son trépas. On peut penser à une différence d’ âge d’ une trentaine d’années avec Gwennolé.

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l’origine géographique des Bretons armoricains et sur l’histoire linguistique de la Bretagne.

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