Il existe, dans certaines légendes non homologuées par Rome mais parfaitement entretenues par les conteurs du Léon, une hypothèse audacieuse : et si les Apôtres avaient été bretons ? Pas seulement de passage, non. Vraiment bretons. Du genre à discuter ferme, à s’attacher à leur territoire, à défendre leur manière de faire comme si l’avenir du monde dépendait de la façon correcte de cuire les crêpes ou de prononcer Dreist holl.
Au-delà des incohérences historiques, essayons d’imaginer ce que cela aurait donné. Et surtout, ce que nous pourrions en apprendre.
I — Le Concile de Kérity : 1er acte
La salle paroissiale a été réquisitionnée. Longue table en bois, bancs pas très droits, une croix dans un coin : l’ambiance parfaite pour accueillir le tout premier concile apostolique breton. Pierre… pardon… Perig (!)… arrive le premier, fidèle à sa réputation. Il pose ses clés, ses notes et son regard sévère sur l’assemblée qui n’est pas encore là. Chez lui, l’autorité n’est pas un rôle, c’est une respiration.
Jean… oups… Yann !… entre en silence. Il s’installe au fond, presque dans l’ombre, comme si la contemplation suffisait à trancher toutes les querelles. À peine assis, il murmure que tout cela pourrait se régler « en fraternité », ce qui fait lever les yeux au ciel de Perig : voilà que ça commence !
Jakez surgit, un rouleau sous le bras : il a préparé une proposition de refonte de la mission apostolique modèle « Armorique 1.0 ». Vision stratégique, objectifs à trois ans, plan de formation. Personne ne lui a demandé ça, mais il l’a fait quand même… par conscience.
André arrive en dernier, en distribuant des sourires et des tapes sur l’épaule. Lui, il est POUR. Pour tout. Pour tout le monde. Pour l’unité. Pour la diversité. Pour les initiatives parallèles. Pour les comités de coordination. Personne n’a jamais su ce qu’il pensait vraiment, mais personne ne saurait mener une réunion sans lui.
Quant à Jude, lui… on ne sait pas trop à quoi il sert. Ce qui est sûr, c’est qu’il est là. Et d’ailleurs un prêtre léonard en a parlé il n’y a pas si longtemps, preuve qu’il est important en Bretagne, ce Jude.
Il y en a bien d’autres, mais on les connaît moins. Mazhev, Tomaz, Fulup, Bartelemi… Chacun y va. D’ailleurs, d’autres ont rejoint l’invitation : Drennalus, Clair, et quelques inconnus au bataillon : Malo, Brieg, Tudwal, Paol-Aurelian, Samzun, Patern et Kaourintin…
II — Les débats : un florilège de divergences… très cohérentes
Rapidement, les prises de parole fusent comme des triskells qu’on aurait lancés au vent. Un peu à la japonaise. Des shurikens bretons, en quelque sorte.
« L’Évangile, c’est en peurunvan qu’il faut l’annoncer, sinon les jeunes ne s’y retrouveront pas ! » répond l’un.
« Et vous pensez aux anciens ? » interroge un second.
« Pfff… ça n’existe pas encore, le peurunvan… et en plus ce n’est pas un dialecte breton mais un système d’orthographe unifié du breton », murmure Jude, presque inaudible.
« Mais enfin, le léonard est plus noble ! » tonne un autre.
« Et la pastorale en gwenedeg, vous y pensez ? » s’insurge un quatrième.
Les langues s’emmêlent, les sensibilités aussi. On invoque les pères, les traditions locales, les anciennes missions dans des coins un peu plus faciles. Encore que… On cite des épisodes que personne n’a vérifié mais que tout le monde connaît « de mémoire ».
Un apôtre du fond, celui qu’on oublie toujours dans la liste, annonce qu’il est déjà en train de fonder une fraternité apostolique alternative, orientée « vers une mission plus authentique, plus fidèle à l’esprit du terroir ». Perig se crispe. Jude soupire. Yann prie intérieurement pour que l’Esprit descende rapidement, et pas seulement sous forme de rafale de vent. Bon… le feu, lui, il est déjà là…
III — L’incident de la tablette et le grand retournement
Au moment où la tension atteint son pic, un disciple maladroit renverse une tablette en bois, une de ces précieuses plaques où l’on copie soigneusement les paroles du Maître. Elle tombe au sol, s’ouvre, et révèle une phrase que tous connaissent mais que chacun semblait avoir momentanément égarée :
«On vous reconnaîtra à l’amour que vous aurez les uns pour les autres.»
Il y a des silences qui pèsent plus que mille discours. Celui-là est de ceux-là. On aurait entendu une mouette crier depuis Ouessant.
Perig et Jakez s’échangent un regard. Un vrai. Pas un regard stratégique, pas un regard qui calcule. Un regard d’homme à homme, de frère à frère… de breton à breton, si l’on ose. Et dans ce bref échange, chacun comprend l’absurdité du moment : ils veulent tous servir Dieu. Ils veulent tous faire grandir la Bonne Nouvelle. Ils veulent tous répandre la lumière du Christ. Mais chacun, sans s’en rendre compte, en est venu à défendre sa manière, sa structure, sa chapelle, comme si l’Esprit saint n’était pas assez agile pour dépasser leurs frontières diocésaines imaginaires.
IV — L’interminable chantier de la réorganisation
Bien sûr, la réaction n’est pas immédiate. On reste bretons. Quelqu’un propose un vote. Un autre propose un comité. Un troisième propose un rapport préalable pour cadrer la réflexion du comité chargé d’organiser le vote qui désignera les responsables du rapport. Un quatrième propose une journée de retraite avant le vote, un cinquième propose un chant d’entrée pour la retraite, et un sixième conteste le chant au nom de la tradition vannetaise.
Mais quelque chose, malgré tout, a bougé. On le voit dans les regards. Dans la manière de s’interrompre un peu moins sèchement. Dans un sourire discret échangé entre deux habitués du désaccord. Dans une main posée sur une épaule, presque timidement. La conversion commence souvent là : dans l’infime.
V — Une leçon pour aujourd’hui
Cette fable satirique n’a qu’un seul but : mettre en lumière une vérité simple. Les divergences ne sont pas un problème. La Bretagne en est riche, l’Église aussi. Le problème n’est jamais la diversité, mais de croire que la vérité dépend de la victoire de sa sensibilité.
La mission ne manque pas de talents bretons. Elle manque parfois d’un climat (tempéré) où ces talents peuvent se conjuguer sans se neutraliser. La charité n’est pas un supplément spirituel : c’est le socle sans lequel aucun projet, aucune œuvre, aucune mission ne peut tenir.
Ad majorem Dei gloriam ne signifie pas : « que Dieu soit glorifié à condition qu’on valide ma méthode ».
Mais : « que Dieu soit glorifié, même si je dois reculer d’un pas pour que mon frère avance d’un pas ».
Cela, oui, changerait tout… hier comme aujourd’hui.
VI — Et Paol dans tout ça ? Le moment où la théologie rencontre le caractère breton
Paol, jusque-là resté étonnamment silencieux — ce qui, déjà, relève du miracle — finit par se lever. Tout le monde se redresse : on le connaît. Quand Paol prend la parole, on ne sait jamais si l’on va recevoir une illumination fulgurante… ou un sermon qui dure plus longtemps qu’un hiver en Argoat.
Il commence doucement, un peu comme un marin qui jauge la houle avant de déployer la voile.
« Frères… Si nous continuons ainsi, nous allons fonder douze Églises différentes avant même d’avoir annoncé l’Évangile. »
Perig fronce les sourcils : pour lui, c’est un compliment.
Jakez, au contraire, le prend comme une provocation.
André acquiesce aussitôt, mais personne ne sait pourquoi.
Paol poursuit, imperturbable.
« Je ne dis pas qu’il faut tous penser pareil. Ce serait contraire à l’Esprit. Mais si chacun s’entête à défendre sa paroisse, son dialecte, sa langue, sa méthode, son petit coin de mission… alors ce n’est plus le Christ que nous servons, mais notre amour-propre. En fait, le jour où les Bretons regarderont vers le Christ et non vers eux-mêmes, tout sera gagné. Notre rôle est de conduire chacun vers Jésus. »
Un frisson parcourt la salle. Le genre de phrase que certains voudraient applaudir, mais s’en empêchent, parce que d’autres penseraient qu’ils en profitent pour envoyer un message à quelqu’un.
Paol ne s’arrête pas.
« Regardez-nous. Nous sommes prêts à traverser les mers, à affronter les foules, à défier les puissances… mais nous butons sur une chaise mal placée ou une démarche qui ne vient pas de nous. Si l’amour entre nous ne se voit pas, alors notre mission aura le parfum d’une mer sans vent : belle, peut-être… mais immobile. »
Même Perig baisse la tête. Même Yann relève les yeux. Même les apôtres du fond qui faisaient semblant de ne pas écouter cessent de gribouiller des plans de réforme.
Alors Paol conclut, à sa manière.
« Nous parlons de grands horizons, de grands champs à moissonner. Commençons par ce qui est juste devant nous : nous aimer, vraiment, concrètement, comme nous l’a demandé Jésus, notre Seigneur. Ensuite seulement, nous pourrons rêver d’Armorique, de Judée ou des confins du monde. »
Silence total. Cette fois, ce n’est plus un silence de gêne, mais un silence de bascule.
Épilogue — Quand le vent tourne enfin
Lorsque le concile de Kérity se termina, personne ne sut vraiment dire ce qui s’y était joué. On ne signa aucun grand décret, aucun plan pastoral n’en émergea, aucun chant d’entrée ne fut finalement décidé. Pourtant, chacun repartit différent, comme si un vent nouveau avait traversé la salle, un vent qui ne venait de nulle part et de partout à la fois.
Sur le chemin du retour, Perig marcha un peu moins vite. Il laissa Yann le rattraper, et pour la première fois depuis longtemps, ils parlèrent sans chercher à se convaincre. Jakez rangea ses rouleaux avec une sorte de pudeur, se disant qu’il lui faudrait peut-être davantage de silence avant de rédiger la version suivante. André, fidèle à lui-même, salua tout le monde en se promettant de prier plus intensément pour chacun, sans exception. Même Jude semblait avoir gagné quelques centimètres de profondeur, comme si le simple fait d’avoir été écouté lui avait donné de la place.
La mer, au loin, était calme, mais une lumière étrange, douce, presque dorée, glissait sur les vagues. Certains y virent un signe. D’autres seulement un coucher de soleil. Mais tous, sans se l’avouer, sentirent que quelque chose venait de s’apaiser.
Bien des chantiers restent ouverts, bien des divergences demeurent, bien des sensibilités devront encore apprendre à dialoguer. Rien n’est réglé, rien n’est simple. Pourtant une brèche s’est ouverte, une brèche dans laquelle l’Esprit Saint peut passer, une brèche par laquelle le Christ peut se faufiler. Une brèche minuscule, fragile, mais réelle.
Et parfois, en Bretagne comme ailleurs, c’est dans ces brèches que naissent les grandes œuvres.
Car la mission ne commence pas par un plan, mais par un cœur qui se laisse toucher. Peut-être même par un silence, un regard, une poignée de main un peu plus longue que d’habitude. On dira peut-être qu’à Kérity, un petit groupe de disciples – bretons jusqu’au bout des sabots – ont découvert que l’unité ne se décrète pas : elle se reçoit.
Ce n’était qu’une réunion, un soir de vent, dans une salle un peu froide. Mais pour ceux qui y étaient, ce fut un commencement. Et tout vrai commencement a toujours un parfum d’Évangile. Peut-être même un parfum d’iode.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


Excellent !