Saints bretons à découvrir

BERNARD RIO : « IL EXISTE EN BRETAGNE DES RELATIONS SINGULIÈRES AVEC LA MORT »

Même si nous sommes en plein déconfinement, il n’en demeure pas moins que la question de la mort est bien présente. Ar Gedour vous partage cet article, initialement paru dans Le Poher, avec l’aimable autorisation de la rédaction du Poher et de Bernard Rio. 

– Les Bretons ont-ils développé un rapport particulier avec la mort ?

Il existe en Bretagne des relations singulières avec la Mort que je n’ai observées nulle part ailleurs. Outre le personnage de l’Ankou, avatar du dieu celte Ogmios, il y a le bag noz, c’est-à-dire la barque des morts dont Procope cite déjà l’existence au Ve siècle. De même les anaon, « âmes errantes », les saints Diboan, Abibon, Tu-pe-tu- Genefort qui sont les avatars d’un autre dieu celte Sukellos et sont invoqués à la vie et à la mort…

Paradoxalement, ces relations qui perdurent sont de moins en moins acceptées par une société à la fois laïque et hygiéniste, où la part du sacré et de l’irrationnel est perçue comme un atavisme rétrograde. Ainsi l’existence du mell beniguet, le marteau bénit utilisé dans le pays vannetais pour libérer l’âme du défunt a été considéré comme une pratique barbare à la fois par les esprits cartésiens et le clergé catholique au XXe siècle. Or cette pratique originale subsiste au Vatican avec l’usage d’un petit marteau en argent utilisé par le camerlingue pour déclarer la mort du pape, de même les brahmanes vont pratiquer l’ouverture du 7e chakra du défunt avec un marteau symbolique avant de procéder aux funérailles. Cet exemple est révélateur de la complexité culturelle des rites funèbres en Bretagne.

Autre exemple qui distingue la Bretagne des provinces riveraines, Anjou, Normandie, Poitou : la toilette mortuaire. La Bretagne s’est particularisée en ne couvrant pas le visage du défunt, alors que l’occultation était préférée à partir du XIIIe siècle en France. La préparation du corps était confiée à des « bonnes femmes » étrangères à la famille. Associées aux rites de la vie et de la mort, ces femmes cumulaient les fonctions d’accoucheuses, de laveuses et d’habilleuses des morts, associant donc les rites du début et de la fin de l’existence. La toilette mortuaire, désormais remplacée par la thanatopraxie dans les salons funéraires, consistait à purifier et à honorer le mort, tandis qu’inversement souiller un cadavre revenait à le déshonorer et à le nier. Le mort était rasé, peigné, parfumé. Il était habillé et chaussé pour qu’il puisse s’en aller dignement et voyager à l’issue du rituel funèbre. La coutume de mettre des chaussures aux pieds des défunts n’est par contre pas spécifique à la Bretagne. Connue depuis l’antiquité, elle se pratiquait à Rome et dans toute l’Europe de l’Ouest et du Nord. Le mort doit en effet quitter la maison, cheminer vers l’autre monde et ne pas revenir hanter les vivants. Il est toujours d’usage en sentant la mort approcher de cirer ses chaussures « dessus et dessous », lorsque « vient l’heure de partir ». Un « beau mort » était en quelque sorte un ultime défi à la mort. La charge de la toilette revenait aux femmes. Elles effaçaient les signes de l’agonie et apprêtaient le défunt en lavant son corps à l’eau tiède, en fermant et obturant tous les orifices et assimilés : les yeux, la bouche, les narines, les oreilles, le nombril, le sexe et l’anus. Ce n’était pas seulement pour des raisons d’hygiène, mais aussi pour se protéger du « mauvais œil » et éviter que la mort ne se propage dans la maison que les laveuses veillaient à ne laisser aucune « porte » du corps ouverte.

– Comment ce rapport s’exprime-t-il ?

L’archéologie, la religion, le folklore et les croyances populaires montrent une permanence culturelle, qui se manifeste par une interférence constante de la vie et de la mort, une coexistence entre ici-bas et au-delà, des passages spatio-temporels entre les deux mondes. Les défunts ne disparaissent jamais totalement. Ils se manifestent en parlant, en apparaissant, en agissant, en avertissant, en conseillant, en réclamant justice !

« Les morts instruisent les vivants », écrivait François-René de Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe. La formule est juste ; mais nous pourrions ajouter que les morts ont aussi besoin des vivants pour trouver le repos éternel et gagner l’autre monde. Requiescat in pace n’est pas une formule creuse : c’est un ordre et un souhait.

Morts et vivants ont chacun leur place. Normalement, le mort ne doit pas revenir perturber les vivants. Pour cela, il existe des rites à respecter : Après avoir été pleuré, toiletté, veillé et enterré, le mort repose en paix dans le «champ des morts » ainsi qu’on surnommait jadis le cimetière. Pleurer le mort pendant la veillée, puis au cours du cortège funèbre et jusqu’à l’inhumation, c’était montrer sa douleur et son attachement au défunt. Par contre, verser des larmes après la mise en terre était mal vu et mal venu. Les larmes des vivants attachent les âmes des défunts et retardent leur libération. Après l’inhumation, le repas funèbre était également un grand moment de sociabilité́ et un moyen de « faire son deuil ».

La place des morts est au cimetière pour ce qui est du corps, mais au paradis, au purgatoire ou en enfer, et donc pas sur terre en ce qui concerne les âmes, selon le dogme catholique. Or, la Bretagne se distingue encore sur ce point, car les âmes de certains défunts ne quittent pas le plan terrestre et continuent d’errer… En fait, les morts, même ceux qui reposent en paix dans les cimetières, ne disparaissent pas tout à fait car ils restent proche des vivants.

– Des visiteurs sont frappés par la bonne tenue des cimetières bretons par rapport à d’autres régions. Comment l’expliquer ?

Le cimetière est associé à une fête, celle de la Toussaint qui s’inscrit encore dans une continuité culturelle.  C’est au VIIe siècle que la fête de la Toussaint suivie de la fête des défunts ont été instaurées par le pape Boniface IV, et inscrites dans le calendrier au mois de mai, avant d’être déplacées au IXe siècle par le pape Grégoire IV aux 1er et 2 novembre… La raison était que les Chrétiens d’Europe occidentale persistaient à honorer leurs défunts à cette période correspondant à la fête celtique de Samain. Même si la plupart des cimetières ont été supprimés autour de l’église paroissiale pour être aménagés en périphérie, et même si la déchristianisation de la Bretagne s’est accélérée depuis la seconde partie du XXe siècle, l’usage demeure de «visiter ses morts » à la Toussaint. Cette fréquentation saisonnière des cimetières explique que chacun prenne soin des sépultures de sa famille.

– La question de la mort s’est-elle exprimée de manière originale lors d’épidémies qui ont frappé la Bretagne dans son histoire ?

La Bretagne a connu de nombreuses épidémies. La première pandémie dite de Justinien ravagea l’Europe entre 541 et 767, et toucha la Bretagne armoricaine entre 588 et 591. Il y en eut d’autres, dont la fameuse peste noire dont le pic eut lieu entre 1348 et 1352 mais les dernières répercutions furent connues jusqu’à la moitié du XIXe siècle. Elle fut signalée à Quimper en 1348, 1342, 1472, 1480, puis à Nantes en 1484, 1501, 1522, 1523, 1529, 1530. Elle revint à Quimper en 1533, 1564, 1586, 1594-1595, 1636 et 1757-1758. Elle sévit également à Rennes en 1560 et 1622, puis à nouveau à Nantes en 1568, 1576, 1583, 1602, 1625. Enfin une troisième pandémie débuta en Chine en 1894 et débarqua à Marseille en 1900.

Théodore Hersart de La Villemarqué, l’auteur du Barzaz Breiz, a publié un chant sur un épisode localisé à Elliant. La Peste est incarnée par une jeune femme qu’un paysan porte sur son dos pour traverser une rivière et propager ainsi l’épidémie. L’eau représente à la fois une frontière et une protection. Jusqu’au siècle dernier, après un enterrement les paysans se lavaient les mains dans le premier ruisseau venu et les laissaient sécher à l’air pour éviter «la contagion de la mort ».

Une originalité de la Bretagne tient au grand nombre de saints guérisseurs anti-pesteux:  saint Maudez qui survécut à la peste de Justinien et dont la vie est émaillée de rites de protection lustrale, littéralement «le feu dans l’eau »; saint Guigner saint Maugan, saint Telo, saint Tugdual, saint Viaud, saint Winniau. Ce sont là des saints fondateurs ou primitifs, auxquels il faut ajouter deux saints plus récents qui furent canonisés par la vox populi pour s’être occupés des malades : Santig Du le « petit saint noir », aussi appelé saint Jean Discalceat, qui mourut le 15 décembre 1349 à Quimper, et Jean-Marie Le Gorrec, Tad Mad, surnom donné au recteur de Gourin, de 1758 à 1772, invoqué par ses paroissiens pour s’être dévoué au secours des malades. Nombre d’églises possède également des statues d’autres saints anti-pesteux français, notamment saint Roch, originaire de Montpellier, dont la vie et la mort sont liées à uné épidémie de peste au XIVe siècle.

– Que vous inspire la décision du gouvernement d’interdire les toilettes des défunts et les rituels funéraires en raison du coronavirus ? De même que l’éloignement des proches des malades et des défunts qu’on ne peut plus « voir » sur leur lit de mort ?

Ces dispositions qualifiées d’exceptionnelles et pour des raisons officiellement «sanitaires » s’inscrivent dans une autre continuité, celle d’une société moderne qui fait tout pour cacher la mort et la maladie. Le déménagement des cimetières à la périphérie des villes, la relégation des personnes agées dans les EHPAD, la mort à l’hôpital, l’incinération et la dispersion des cendres… La société moderne refuse de voir ce qui est perçu comme un mal. La mort est perçue comme contagieuse… Il faut donc la nier ou la maquiller pour qu’elle soit acceptable. Désormais, le défunt est acheminé dans un salon funéraire, maquillé, paré et exposé dans un cercueil capitonné. C’est la dernière évolution de la présentation macabre, présentation destinée à atténuer l’image de la mort.

Cette évolution des mentalités cache une autre réalité. À la lutte idéologique entre l’Église qui tentait d’imposer ses rites et la population qui entendait conserver les siens, lutte qui perdura du Moyen Âge jusqu’au XXe siècle, se sont substitué des enjeux plus matérialistes.

L’urbanisation, l’économie, la médecine, la réglementation ont conditionné de nouveaux usages funèbres, la mort est désormais dénuée de spiritualité. La décision récente de prescrire du Rivotril aux personnes âgées malades dans les EHPAD est une forme active d’euthanasie, et l’aboutissement d’une logique matérialiste. L’éloignement de la famille et l’isolement des malades s’inscrivent dans cette même logique hygiéniste et matérialiste. La société moderne est de moins en moins humaine. Depuis la préhistoire, l’enterrement d’un être humain n’est pas une simple formalité individuelle. Il est « structuré et structurant » pour reprendre l’expression du sociologue Pierre Bourdieu. L’inhumanité des fosses communes pendant les guerres et les révolutions s’oppose à l’humanité de l’inhumation individuelle.

– Cette gestion des défunts pendant l’actuelle pandémie pose-t-elle des problèmes anthropologiques ? Et y-a-t-il une particularité bretonne ?

La mort demeure un passage ! Elle ouvre une porte, imaginaire pour les uns, initiatique pour les autres, ou se conclut par un néant pour d’autres. Cela reste néanmoins un passage obligatoire qui induit de surmonter le cortège des émotions — la peur, l’angoisse, la tristesse — et d’accepter la séparation.

Les rites depuis la veillée jusqu’au repas de funérailles consacraient des pratiques sociales dont la symbolique spirituelle primait la dimension profane. Il n’y a aucune obligation à donner le dernier baiser au mort, à glisser une pièce de monnaie dans la main voire dans la bouche du défunt, à asperger d’eau bénite et d’encens le cercueil, à se retrouver à table après l’inhumation… L’ensemble des pratiques funèbres s’apparente à un rite de passage à l’instar des rites respectés et orchestrés lors de deux autres étapes de la vie : la naissance et le mariage. Derrière ces habitudes et ces pratiques se dissimulent des codes si anciens que le sens a souvent été perdu. Or le rite n’est pas un geste gratuit. Il implique une finalité et s’inscrit dans un ensemble cohérent, impérieux, protocolaire et magique pour certains, obscur, mystérieux et superstitieux pour d’autres.

Les rites funéraires comprennent trois phases bien identifiées : séparation, marge, agrégation. Avant de passer dans l’autre monde, le mort doit ainsi être écarté de la société où il vivait, pour ensuite se situer à la marge de cette société, et enfin s’agréger à son nouveau groupe.

Lors de la phase de séparation, le défunt est ainsi isolé des vivants au terme de son agonie ; marginalisé entre les mondes des vivants et des morts pendant une période traditionnelle de trois jours, puis intégré à l’autre monde après son inhumation ou sa crémation. C’est le même processus avec les vivants qui se séparent du mort, qui portent le deuil puis réintègrent la société à l’issue du deuil. Ces rites de passage peuvent renforcer la cohésion entre les personnes vivantes et/ou provoquer l’exclusion de celui qui refuse les codes de la communauté. Mais d’avantage qu’un ferment de discorde, le rite funéraire est d’abord un moyen de rassembler la communauté (famille, village, confrérie, entreprise, société, etc.). Ainsi les obsèques d’une personne célèbre peuvent rassembler des millions de personnes anonymes qui vont partager la peine de la famille. De même le repas de funérailles est un rite destiné à réunir les vivants pour partager le chagrin de la famille, puis dépasser cette peine par des libations, des chants et des rires. Il importe de comprendre et de respecter ces étapes pour assister le mort et faire son deuil. En interdisant ces rituels, le gouvernement refuse littéralement le deuil des personnes.

– À l’aune des récents événements, notre rapport à la mort évolue-t-il ?

Ce n’est pas seulement le rapport à la mort qui peut changer, c’est aussi le rapport à la vie et au monde. Je n’entrerai pas dans le débat sur l’opportunité sanitaire du confinement général de la population, cependant cette période de mise à l’écart et au repos peut être l’occasion de réfléchir. Le confinement n’interdit pas de penser. Il est intéressant de relever que la peste de Justinien eut lieu sous le règne du dernier grand empereur romain, et correspondit à à la fin de la Rome antique. La pandémie de coronavirus va-t-elle contribuer à changer les structures de la société ?

Bernard Rio est l’auteur de “Voyage dans l’au-delà : les Bretons et la mort”, éditions Ouest-France et de « 1.200 lieux de légende » en Bretagne, aux éditions Coop Breizh.

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Un commentaire

  1. Bonjour, demat,

    Un article très intéressant. Bien documenté.
    Seul bémol la suspension provisoire des rites du deuil n’a pas été le fait du seul gouvernement français. D’autres dirigeants ont fait ce choix que l’on peut en effet regretter. Mais que ce serait-il passé si l’épidémie de coronavirus dans cette première phase avait fait non pas des dizaines de milliers de victimes mais des centaines…il convient sans doute de réfléchir ensemble à un “protocole exeptionnel ” comme en temps de guerre pour organiser des obsèques humaines et spirituelles. Dès maintenant. Ce n’est sans doute que le début des grandes pandémies mondiales. Kenavo A galon.

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