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BRINDILLES CHAMPETRES : le vaisselier

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

« Meubler une maison, c’est fleurir les murailles »

Pourquoi donc parler d’un meuble aussi antique, qui connut  ses heures de gloires, et qui aujourd’hui est tombé en désuétude, pour ne pas dire a été totalement oublié car devenu  inutile.

Inutile ! Oui… Question de mode, mais aussi  des conceptions d’agencements des intérieurs actuels, où la place dévolue au mobilier est comptée. Et puis, notre époque rationaliste en toute chose, n’aime guère ce qui n’est pas justifié par une utilité immédiate, souvent d’ailleurs éphémère.

Pourtant, jusqu’aux années cinquante, ce qui n’est donc tout de même pas la préhistoire, le vaisselier était par excellence le meuble de prestige de tout intérieur, un des signes extérieurs de richesse, que cet intérieur fut celui d’un aristocrate, d’un bourgeois arrivé,  d’un paysan ou d’un marin. Nulle  salle à manger ne se serait privé de ce meuble si utile pour ranger la vaisselle, d’où son nom. «  S’il jouait un rôle pratique, il jouait aussi un rôle décoratif, et de ce fait il avait le don d’attirer les regards de toutes parts », nous dit l’abbé Joseph Le Cornet, notre désormais familier « ramasseur de  brindilles champêtres ». Et d’ajouter : « C’est près de ce vieux meuble de si bon aloi que l’on peut encore admirer la belle vaisselle de jadis, avec ses décors si frais et ses dessins aussi gracieux que rustiques ».

Meuble de prestige donc, il ne pouvait qu’inspirer les artistes, les sculpteurs : richesses des motifs allant puiser dans l’abondance végétale, animale de la nature, de la géométrie, des symboles et motifs de l’héraldisme celtique ou autres,  aux multiples entrelacs, de la vie rurale source d’inspiration de scènes champêtres évocatrices.  Décorations où se mêlait aussi toute la symbolique religieuse, comme un clin d’œil au Pain béni, au Bénédicité, pour demander à Dieu, avant de commencer le repas, de nous donner « notre pain quotidien », et à la fin les Grâces pour Le remercier d’y avoir en ce jour encore pourvu : ostensoirs, calices, grappes de raisin et gerbes de blé, comme pour nous rappeler qu’à la nourriture corporelle correspondait la nourriture spirituelle. Le vaisselier, la vaisselle, la table, les chaises participaient ainsi au décor d’une « liturgie de la table », d’où cette communion fusionnant le nécessaire à la nourriture des corps (le mobilier) et le nécessaire à la nourriture de l’âme (Bénédicité et Grâces). Une invitation à relire la Parabole sur « Les oiseaux du ciel que notre Père Céleste  nourrit et des fleurs des champs qu’Il habille somptueusement », et qu’Il pourvoit aussi à notre nécessaire vital.

Ainsi, le vaisselier, était avec l’horloge l’âme de tout intérieur, et leur symbolique propre qui se complétait, donnait à qui savait reconnaître autre chose que du mobilier, de belles leçons de catéchisme, d’abandon à la Providence, maîtresse de la nourriture de nos corps, de nos âmes et du temps qui passe. Un de nos nombreux Bénédicités nous invite à chanter : « Bénissez Seigneur la table si bien parée. Nourrissez aussi nos âmes tant affamées ». Si par ces simples paroles, hommage est rendu à la maîtresse de maison qui honore ses hôtes, Dieu qui en est le « Premier Maître » et le premier invité, est sollicité pour bénir cette belle table qui met en appétit. Nos ancêtres avait cette conscience que nourriture du corps et nourriture de l’âme ne faisaient qu’un ; le vaisselier était là pour rappeler cette évidence chrétienne. En bradant les vaisseliers, nous avons fait plus que de brader un meuble, nous avons  bradé tout un morceau de la vie chrétienne…et de convivialité.

Mais nous pourrions objecter que notre époque de « malbouffe », où d’ailleurs le Bénédicité a quasiment disparu, même dans les familles les plus chrétiennes, les assiettes, les verres en carton ou en plastique ont reléguée la belle vaisselle au rayon des vieilleries que plus personne ne veut. Il suffit d’aller chez un brocanteur, à un Emmaüs, à un vide-grenier pour constater les grandes braderies de cette  belle vaisselle qui faisait tant la fierté de nos parents et grands-parents, dont ne veulent plus les nouvelles générations, alors à quoi bon un vaisselier, de la belle vaisselle dont même la fonction est désormais devenu un mystère.

Notre abbé, nous fait part de son regret de voir que cette beauté de la salle à manger n’est plus, et il nous parle des années cinquante, où ce meuble était encore fréquent, mais allait être très vite rejeté pour laisser la place au meuble en formica, sans âme, mais très facile d’entretien, et qui témoignait  que l’on était, enfin, des gens évolués, modernes, vivant avec leur  temps :

« Toutefois, leurs beaux jours sont passés ; aussi est-il permis de les regretter comme faisant partie du bel ameublement d’autrefois qui avait du moins l’avantage de joindre ensemble la convenance, la solidité et l’originalité ».

Et notre abbé poète de nous dire encore «  On aimait cette belle fantaisie qu’était la vaisselle, tout particulièrement en raison des souvenirs qu’elle nous rappelle. La plupart de ces objets, en effet, ont appartenu aux générations qui nous ont précédés, d’où leur charme et leur attirance si sympathique, et quel honneur de manger dans cette vaisselle qui avait porté la nourriture de tant de générations ». La maîtresse de maison avait à cœur que le vaisselier régulièrement ciré brille du plus bel éclat, et ce n’était pas, vu les nombreuses sculptures et fuseaux, un mince travail.

Personnellement,  j’ai le souvenir d’avoir mangé dans de la très belle vaisselle, surtout lors des fêtes ou quand mes parents recevaient du monde. En ces occasions, notre beau service de table était sorti d’un magnifique vaisselier breton-gothique du XVIème siècle, et qui provenait, avec ses hautes chaises de même style, de la salle à manger du château de Kerjean en Saint-Vougay (Finistère), et ayant appartenu au Comte et à la Comtesse de Coatgoureden, puis au recteur de Scrignac qui les avait rachetés, tant il trouvait ce mobilier si beau et typique du goût artistique profond de nos artisans bretons de jadis. Oh, n’allez pas croire que nous étions riches, en ces lendemains de la guerre. Loin de là, mais mes parents avaient à cœur cette beauté d’une table bien parée, de faire vivre cette vaisselle, ce vaisselier historique. Et, comme par un effet d’osmose, notre comportement à table en était à chaque fois changée, on se devait d’être « à la hauteur » de cette beauté, de respecter un certain rituel. Ce mobilier « seigneurial » donnait toujours à nos invités l’occasion d’une entrée en matière de conversations passionnées et riche d’histoires et d’anecdotes.

Le vaisselier avec ses nombreuses étagères extérieurs recevait les plus belles assiettes, les plus beaux plats, comme autant de tableaux exposés au regard des hôtes. On y posait aussi quelques photos de famille, mais aussi et surtout une petite statue de la Vierge Marie, de sainte Anne, d’un saint, d’une sainte.

Comme le dit notre cher abbé : « Avec le vaisselier, nous voilà bien loin des meubles en série d’aujourd’hui » et il aurait pu ajouter, ce qui n’existait pas encore à son époque, du lave-vaisselle qui aurait été surtout une machine à briser cette vaisselle si délicate.  C’était en 1950, le chant du signe d’un monde qui allait désormais, avec tout un savoir-vivre, très vite disparaître pour cause de modernité, de rentabilité et de déracinement …

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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Un commentaire

  1. Belle réflexion de l’auteur de l’article.

    La première raison de la disparition du vaisselier de nos intérieurs, me semble-t-il et s’agissant de l’habitat urbain est l’exiguité des appartements. Mais le fait qu’il ait également déserté les maisons, logis plus vastes, confirme la validité de l’analyse.

    Je voudrais ajouter deux points ici :

    . la vaisselle véhiculant le souvenir des aïeux immédiats ou plus lointains .Cela présuppose une certaine stabilté socialé, la perception d’une continuité historique familiale .Or les générations d’après-guerre sont nées précisément dans la précarité psychologique, liée à l’abandon de la langue, à l’expatriation (l’exode vers la ville…estrange et étrangère) – ce mot d’expatriation n’est pas une outrance, c’est une réalité –, à la mobilité économique politiquement encouragée sinon imposée.

    . le vaisselier, comme les autres pièces de mobilier (horloge, table, lit-clos si souvent transformé tardivement en buffet,…), est en bois massif. Généralement du chêne, ou du chataignier, bois nobles, réputés pour leur résistance au temps… Bois durs, présentant une bonne résistance au feu, capable aussi de résister aux coups et de traverser les siècles.
    Or, c’est un matériau étrange que le bois : un « matériau vivant » nous disent les professionnels du bois, puisqu’il est sensible à l’hygrométrie de l’air, une chose morte aussi puisqu’il résulte de la coupe – et donc de la mise à mort – de l’arbre. Que le regard se porte sur un meuble en bois, ancien, et aussitôt la pensée se porte à la méditation, au souvenir de ceux, connus ou inconnus, qui nous ont précédé et qui eux-mêmes ont vu, de leurs yeux vu, cet objet lourd et massif, élégant aussi parfois, échappé à la morsure du temps.

    Le bois, c’est le matériau de la Croix, par quoi le règne végétal tout entier était présent au rocher du Golgotha. Ce jour-là, à la troisième nous disent les textes, à cet endroit-là, étaient réunis le règne minéral, le règne végétal, et bien sûr le règne animal…Stupéfiante offrande de la Création toute entière rassemblée. On serait pris de vertige à moins. Alors, c’est aussi cela que nous disent ou nous rappellent nos meubles anciens, silencieusement. Puisqu’ils n’ont pour muette parole, que leur seule présence, rescapée, pérenne ou fragile selon ce que nous déciderons. Pauvreté et magnificence du bois. Hors du temps et déjà comme un avant-goût d’éternité, au regard de la maigre durée d’une vie terrestre.

    Respecter le bois (matériau ou surface forestière), c’est aussi et d’une certaine façon, respecter l’homme.

    Koad, tamm koad, koajoù, koadoù, hag ivez « argoat », da lâret eo bro ar c’hoad… Bezañ doujus ouzh ar c’hoad (danvez pe dachenn) a zo en ur mod bezañ doujus ouzh an den.

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