L’Évangile, dans son essence, est un message universel, destiné à tous les peuples et toutes les cultures. Pourtant, son annonce ne s’est jamais faite en dehors des contextes humains, historiques et culturels. L’histoire de l’évangélisation, depuis les premiers siècles jusqu’à aujourd’hui, révèle combien l’inculturation – cette rencontre féconde entre la foi chrétienne et les cultures locales – a été une question centrale. Les peuples autochtones, aux quatre coins du monde, ont souvent été les premiers à nous rappeler que l’Évangile ne s’impose pas comme une culture de substitution, mais cherche à s’incarner dans les cultures existantes pour les élever et les accomplir.
L’inculturation : une dynamique d’Alliance
L’Église, dès ses débuts, a compris que le message du Christ devait résonner dans les langues et les symboles propres à chaque peuple. Ainsi, Paul s’adressa aux Grecs en philosophe, aux Juifs en rabbin. Cette démarche n’est pas une stratégie marketing : elle est profondément théologique. Dieu s’adresse à l’homme là où il est, tel qu’il est, dans sa langue, dans sa sensibilité, dans son identité.
Pour les peuples autochtones – qu’il s’agisse des Amérindiens, des peuples africains, océaniens ou asiatiques – cette approche a parfois été occultée par un zèle missionnaire mal compris, confondant christianisation et occidentalisation. Mais aujourd’hui, l’Église reconnaît que l’évangélisation ne peut se faire sans un profond respect des cultures, voire une écoute attentive de ce que ces cultures ont à révéler sur Dieu. Il suffit de lire le décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise Ad Gentes pour en avoir un aperçu.
La Bretagne : une histoire d’inculturation réussie
La Bretagne elle-même est un exemple parlant. L’arrivée du christianisme dans nos terres n’a pas détruit la culture d’Armorique : elle l’a transfigurée. Les missionnaires venus d’Irlande, du Pays de Galles ou de Cornouailles au Ve et VIe siècles – les saints fondateurs comme Tugdual, Brieuc, Malo, Samson ou Corentin – ont prêché non pas en latin, mais en langue celtique. Ils ont intégré des traditions préchrétiennes en leur donnant une signification nouvelle, chrétienne, mais respectueuse.
« An Iliz keltiek oa an tamm ispisial : un tamm drouizieh zo bet mesket e-barzh ! » chantait Stivell dans son album Before Landing / ‘Raok dilestrañ. Les fontaines sacrées sont devenues des lieux de baptême. Les pardons ont intégré des éléments anciens de célébration communautaire. Les gwerzioù et cantiques en breton ont porté la foi jusqu’au cœur du peuple. Ce christianisme breton n’est pas un christianisme affadi ou folklorisé : il est profondément enraciné dans une terre, une langue, une âme. Et c’est ce pourquoi le christianisme a donné ce firmament de granit, cette constellation de chapelles, ces myriades de symboles qui ont peu à peu donné à la Bretagne cette identité propre, portée au monde par nos missionnaires.
Le défi contemporain : repenser l’évangélisation dans le respect des identités
Aujourd’hui, alors que beaucoup de peuples autochtones réclament le respect de leurs traditions et de leur dignité, l’Église est appelée à renouveler son approche. Le pape François, dans Querida Amazonia, a affirmé avec force que les cultures autochtones ne sont pas des freins à l’Évangile, mais des terres où Dieu a déjà semé sa Parole. L’inculturation devient ainsi une voie de réconciliation, de dialogue, de co-création.
Dans le même esprit, les peuples celtiques comme les Bretons, les Irlandais, les Ecossais ou les Gallois peuvent redécouvrir dans leur héritage chrétien des trésors enfouis. Il ne s’agit pas de revenir à un passé idéalisé, mais de puiser dans les racines culturelles pour nourrir une foi vivante, incarnée, mais également incarnante. Dans nos pardons, lors de pèlerinages comme le Tro Breiz, Feiz e Breizh, En Hent et bien d’autres… mais aussi chaque dimanche dans nos paroisses qui comprendront l’importance de l’expression de la foi en langue bretonne.
Vers une Église aux mille visages
L’universalité de l’Évangile ne se vit pas dans l’uniformité, mais dans la communion des différences. Comme les vitraux d’une cathédrale, chaque peuple, chaque langue, chaque culture laisse passer la lumière du Christ à sa manière. Les peuples autochtones, longtemps marginalisés, peuvent être aujourd’hui des prophètes d’une Église véritablement catholique – c’est-à-dire ouverte à tous, enracinée partout, fidèle à l’Esprit Saint.
Et si la Bretagne redevenait, elle aussi, une terre d’inculturation, une terre prophétique ? Une Église bretonne qui parle breton, chante en breton, prie avec ses saints, ses lieux, ses symboles… Une église qui serait pleinement missionnaire, parce qu’elle s’adresserait à tous, en partant de l’héritage qui nous a été légué depuis des siècles. Comme le disaient nos anciens : Kentoc’h mervel eget bezañ saotret. Plutôt mourir que perdre son âme – et notre âme est chrétienne, celtique, et universelle à la fois.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne
