Saints bretons à découvrir

FLUVIUS TAUNUCUS… et autres toponymes du Pays de Retz

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

    …      dans un diplôme de 651, de Sigbert III d’Austrasie , et autres toponymes du Pays de Retz

par Alan-Joseph RAUDE, linguiste*

   tenu.jpg Le moine breton Remagl, contemporain de Iudichael, Iudoc, Winnoc (documenté  de façon fragmentaire),  semble avoir commencé sa carrière de fondateur de communautés en Pays de Retz, sur le cours du Tenu, là où nous avons à présent Sainte-Pazanne. Le monastère qu’il y créa subsista jusqu’à la Révolution  française comme prieuré. On  trouve Remagl ensuite à Solignac en Limousin où il fonde une abbaye et la dirige plusieurs années. Il met ensuite cap au Nord et va fonder, en Cisrhénanie, non loin d’Aix-la-Chapelle, dans les montagnes ardennaises, une abbaye à deux têtes, à Stavelot et Malmédy. Ceci sans perdre le contact avec sa première fondation, restant au moins son guide spirituel.

    Les monastères intéressaient les chefs politiques qui trouvaient dans le patronage des abbayes des occasions de manifester leur pouvoir. Le roi mérovingien d’Austrasie Sigbert III, dont Aix était la capitale, ne manqua pas à faire établir , en 651, un « diplôme au bénéfice de la double communauté de Remagl. Et pour ilustrer sa générosité, il concède à l’abbaye de Remagl le droit de lever des taxes sur le trafic batelier sur le Tenu, qui se trouvait à trois cent lieues de son domaine.

    Il est clair que le prieuré de  Ste-Pazanne  a trouvé des revenus, sans doute concédés par les municipes locaux. Il est historiquement instructif de voir comment les détenteurs de Pouvoir se forgeaient des assises juridiques. La politique de Hildbert envers St  Samson est un modèle en cette matière.

    L’archiviste Léon Maître a étudié en détail le trafic batelier sur le Tenu et identifié ce cours d’eau avec le Taunucus du diplôme. Inutile de gloser sur le reste de sa contribution. Voici  donc  le texte latin, copie du 9ème siècle du texte de 651 :

    …ideo  diuina inspiratione commiti decreuimus aliquantum l de fisco nostro ad ipsa monasteria respicere  et consolari     teleonium  igitur quod ad portum uetraria(e)  super  fluuiis  taunuco ittaque et porto illo qui dicitur sellis  immoque et  uogatio super fluuio Ligeris,
     quod  iudices uel agentes  nostri ad portus ipsos tam quod naualis euectio conferebat aut undique  negotianti commertia in teleoneo aut quolibet ripatico in ipsos portus  superius nominatos in fisco nostro solebant repicere,  pariter et homines qui in ipsos portus commanent uel eos custodiunt aut  ibi aspicere   uidentur pro stabilitate regni nostri  ad monasteria superius scripta uel monachis ibidem consistentibus, nostri numeris  largitate concedimus

Traduction   
    ..donc, répondant à l’inspiration dicine, nous avons décidé  de concéder à ces monastères une certaine part de notre revenu fiscal
et  ainsi,  d’ attribuer  généreusement  aux susdits monastères ou aux moines qui y résident
le tonlieu  qui était levé au port de Vetraria pour les cours d’eau Taunucus et Itta et sur le port appelé  Sellis et Immo et  Vogatio  pour  le fleuve Liger (Loire),
  taxe qui était levée pour notre budget par nos percepteurs ou agents,
sur la sortie des  bateaux,  généralement sur les transactions commerciales, sur l’ accostage dans ces ports.
    Nous transférons aussi [à ces abbayes la gestion  des]  gens qui résident dans ces ports, de ceux qui  en sont les gardiens et de ceux qui y sont de passage, pour le bon ordre  de notre royaume

Legenda_aurea_-_bapt%C3%AAme_de_Sigebert_III.jpgLE  DOCUMENT
Copie du 10ème siècle du diplôme du 7ème siècle, ce document n’est pas d’un abord limpide.  Non pas tant pour sa phrase interminable avec ses relatifs à rebonds (ou à incidente), que par son flottement grammatical dans les désinences. Nous avons là un document sinistré, passé sous le calame d’un copiste peu lettré, à une époque de changements d’écriture, et sans doute un original endommagé. Le texte est cependant moins détérioré que ne l’a cru L.Maître (prenant, entre autres,Uogatio, toponyme, pour nauigatio. Les termes techniques euictio « partance » (celto-latin armoricain), ripaticum « accostage (pour *ripiaricum) », sont bien à leur place. Les noms Itta et Immo attendent une confirmation . Au total, l’ apport documentaire est certain.

TOPOGRAPHIE   DE LA  TAXATION
Concrètement, selon l’alinéa central, il s’agit du prélèvement du tonlieu en deux ports, l’un desservant deux  cours d’eaux, Taunucus et  Itta, l’autre sur la Loire, connu sous trois noms, Sellis,  Immo et Vogatio.
 Le Taunucus a été identifié par L.Maïtre  avec le Tenu et on n’y voit pas d’objection. Toutefois LM. n’aborde pas la question de l’étymologie. Le passage de Taun- à Ten-  ne s’explique pas.. Il s’agit vraisemblablement d’un celtique *Tnawukos, de  tnawo- « bas », exprimant sa faible déclivité..
Sellis avait été identifié par A.Longnon avec  Chantoceaux. Le passage de sellis à ceaux est connu en langue d’oïl (qui est la dernière venue en Pays de Retz), mais le contexte exclut cette identification  puisqu’il s’agit  d’un lieu ou secteur portant trois noms.

    Uogatio, troisième de ces noms, est un bon étymon pour le nom de  Vue (écrit Veud au Moyen-Age).   Ce nom  celtique est composé  de *wog- « bas » radical, aussi, de *wogilon), du suffixe  de localisation -ate, et de -iô, suffixe d’ icentification.
    Wogâtiô  passe à Veud comme suit :   Le -g-  intervocalique s’amuit, le -â- long devient  -o- vieux-breton, et le -o- de *Wog- subit la rétro-affection par  O : [o]>[e]. (comme Roton- > Redon).
    On sait que les étiers par où le Tenu débouchait das la Loire se trouvaient sur l’actuel territoire de Vue, venant du terrritoire actuel de Rouans.  Sellus doit correspondre au lieu-dit  Les Seuils, en Rouans, à 3,5 km au nord du centre-ville.
    Immo reste inexpliqué jusqu’à nouvel ordre, mais la zône d’octroi sur la Loire est cernée.
    Sur le Tenu le nom unique,  Portus Uetraria, ne porte pas de sens. Il suffitr d’une interversion de consonnes pour retrouver Uerteria, de *Werttera « citadelle » (nom d’un localité en Britannie  romaine,  gallois  gwerthyr )  et  d’un village, « Ar Verzer »,  en Plouguerneau). Le lieu-dit Verdet, en Rouans, à 2 km au N du centre-ville, s’accorde étymologiquement avec Uertera : en celto-roman (8ème-10ème siècles)  *Verter, 11ème s. en langue d’oïl, *Verder > *Verdè, graphié au hasard  Verdet.

    Pour L.Maître l’Itta est le déversoir du Granleu, c’est à dire La Cheneau  (ou Acheneau proprement dit), qui rejoint le Tenu à l’actuelle limite de la commune de Sainte-Pazanne à proximité du lieu-dit « Le Moulin ». On comprendra donc que ce sont les moines du monastère fondé par Remagl (futur Prieuré d’Ardennes) qui, depuis une ou plusieurs décennies, percevaient un écot sur le trafic batelier, et que la générosité  du roi d’Austrasie était vantardise de papier.
    On retiendra cependant aussi la mention de gardiens, qui implique une administration territoriale,  normalement héritée des siècles précédents. Ceci renvoie  à l’organisation  du Tractus Armoricanus.

ROUANS
Le nom de Rouans remonte au celtique *Rotontes, composé de *roto- « circulation sur roues » et de ontes, pluriel de *o(n=s>ôs « passage », « voie »,( de même origine que le latin pons/pontis), nom descriptif évident, « voies carrossables
« ,  pour le noeud routier qu’est cette ville. rouans.jpg

Un autre composé de roto- est rotomagos « champ de circulation », connu comme nom gallo-romain de la ville normande de Rouen. De fait  Rotôs et Rotomagos sont  liés. L’un ne va pas sans l’autre : le rotôs traverse un rorotagos. Or la Notitia Dignitatum répertorie, dans le Tractus Armoricanus, à Rotomagus, une citadelle et un Praefectus commandant une garnison de milites Ursarienenses, soldate enrôlés  sous l’emblème de l’ourse,  le « caledonicum monstrum » . (cf. OGBA 6;3). Il est donc raisonnable de situer à Rouans le Rotomagus de la Notitia, et à Verdet son castellum.

HERBAUGE.
Dans le contexte du Pays de Retz revient souvent le nom d’Herbauge, qui soulève quelques questions. Il apparaît chez Grégoire de Tours sus la forme de   Herbadellicum, dont on voit mal l’analyse. Là encore, une interversion de consonnes apporte un sens clair : *Herbaludica remonte à un celto-latin *Are-paludica, parallèle à  Aremorica « pays de marais », d’adéquation indiscutable. L’ évolution  Arep- > Erb- est brittonique.

Le nom du port de Noirmoûtier, La Herbaudière, peut aussi remonter à *Arepaludia,  allongé de -ière, suffixe médiéval d’oïl.

NOTES
Ripiaricum – La Richerie, en St-Hilaire de Chaléons, remonte à *Ripiarica. En Léon on a en  breton richer pour « estuaire ».
ROTÔS  a donné en breton Rodu.

Photos d’illustration tirée de http://www.paysderetz.info

sauf Baptême de Sigebert III. Jacobus De Voragine et enluminé par Richard De Montbaston, legenda aurea, 1348.

Pour en savoir plus sur Sigbert III d’Austrasie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sigebert_III

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* Ouvrages de l’auteur :

  • L’origine géographique des Bretons armoricains. Série Etudes et recherches de Dalc’homp Soñj
  • Ecrire le gallo : précis d’orthographe britto-romane
  • Petite histoire linguistique de la Bretagne
  • Introduction à la connaissance du gallo
  • Liste des communes galaises du département des Côtes-d’Armor (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de l’Ille-et-Vilaine (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de Loire-de-Bretagne (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes galaises du département du Morbihan (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • La Naissance des nations brittoniques – de 367 à 410 –, Ploudalmézeau : Editions Label LN, 2009
 
Première diffusion de cet article le 20/10/2011
 

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À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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