Saints bretons à découvrir

HAGIOGRAPHIE BRETONNE : Sant Dewi

Nous sommes le 1er mars, fête de Saint Dewi.

En mars 2012, nous évoquions la naissance de Sant Dewi. L’un de nos deux hagiographes, Alan-Joseph Raude, nous propose aujourd’hui d’en savoir plus sur ce saint, après avoir étudié un peu plus en profondeur la vie de celui-ci (rediffusion d’un article du 26/09/2013).

  

L’UTILITE PRATIQUE DE LA VITA DAUITAGI

812384925.jpgLa Vie latine de s .Dewi fut composée par Ricomarch (1057-1099), fils de Sulien, qui fut évêque de Ménévie (Mynyw) de 1072 à 1078 et de 1080 à 1085, c’ est à dire à l’ époque de Guillaume le Conquérant. La Vita aurait été écrite vers 1090. A cette époque l’ évêché de Ménévie , qui était entré dans l’orbite de Rome-Cantorbery, était confronté à un double problème : d’une part sa position par rapport aux évêchés gallois de Bangor (qui s’ était soumis à Rome en 768 et s’ intitulait “archevêché ”) et de Llandav (qui avait aussi prétention à être archevêché), et s’ était soumis à Cantorbery, qui revendiquait le pouvoir métropolitain sur tous les archevêchés britanniques. La Vie de s. Dewi avait pour but de situer l’évêché de Saint-David à un tel niveau de prestige que nul ne puisse le surpasser. Il importait donc moins de rapporter les “actes” et vertus de s. Dewi que de montrer que Dewi était en tous points supérieur à Deiniol, patron de Bangor, et à Dewrig et Teliaw, patrons de Llandav.

Pour pouvoir les confronter il s’imposait de les faire contemporains. Cela signifie pour l’ historien que les synchronismes de la Vita sont a-priori suspects.

 

Il en est de même de la relation d’ un synode dans lequel l’excellence de Dewi se manifeste au dessus des vertus des trois saints mentionnés ci-dessus, , ce qu’ ont bien vu, entre autres, Nora Chadwick et Simon Evans. Ici, écrit N.Chadwick, l’ oeuvre de Ricomarch “reads suspiciously like an echo of Constantius’s Life of St Germanus”. De fait, Ricomarch mentionne deux “synodes”, l’ un à Brevi, contre le “pélagianisme”, et un second “appelé dela Victoire” (cui nomen Uictorie). Or Constantius relate deux voyages de Germain en Britannie, sensément contre le pélagianisme, l’ un étant en outre illustré par une victoire miraculeuse (et propice à la promotion pontificale) sur les “Saxons et les Pictes” : Triumphant pontifices … uictoria fide obtenta “Les pontifes triomphent … par la victoire obtenue par la foi”.

 

On peut donc sans hésitation rayer les deux synodes en question de la liste des faits historiques et considérer comme nuls les synchronismes de Dewi avec les autres évêques et abbés en cause.

 

Le degré d’ ignorance de Ricomarch sur la vie religieuse au temps de Dewi peut être mesuré, entre autres, par son explication de l’ épithète utilisée pour le saint. On l’ a surnommé Aquilentus, dit-il, parce qu’ il ne vivait que d’ eau et de pain (ny mynnawd hi vwyt namyn bara a dwfyr, dans la version galloise). Au 11ème siècle, donc, la pratique des bains rituels était oubliée. (Cette explication semble d’ ailleurs empruntée à Wornonoc de Landévennec, qui écrivait au 9ème siècle, qualifiait Dewi de Aquaticus, mais n’ était pas mieux informé du sens de cette épithète.) Aussi, lorsque Ricomarch affirme avoir eu en mains des documents anciens, on peut être sûr qu’ au moins il évalue mal leur âge. On a ici une confirmation de ce que, à St-David’s comme ailleurs, l’ adoption des usages romains s’ est accompagnée de la destruction des archives et documents de la chrétienté celtique.

 

LE NOM DE SANT DEWI

Le patron du Pays de Galles est connu sous trois noms : un nom biblique, David, un nom classique, Dawidagus, avec une variante érudire, Dauitagius, et un nom courant, Dewi.

Le nom biblique apparait en vieux-gallois sous la forme Dawid ou Dauid; plus tard on a Davyð, dont la graphie moderne est Dafydd.

Dawitagius a trouvé avec B.Tanguy une explication érudite et irréfutable: au nom biblique Dauid on a ajouté le grec hagios “saint”, “Sanctus” . En effet le –t- de Dauitagius provient du renforcement du -d de Dauid par l’asspirante h– de hagios. Cela montre aussi que ce nom était en usage vocal.

Par contre, dans Dawidagus on reconnaît l’adjectif dagos “bon”, comme dans le nom de son grand-père (v.celt. *kouno-dagos “bon chef” ou “bon port”).

Pour un celtisant Dawidagius apparait comme une inversion de Dagodewos>Dagda, le “dieu bon” de la religion celtique. On voit immédiatement que *Dewi-dagos en est l’ inversion : “le Bon de Dieu”. Un tel jeu sur les notions traditionnelles est caractéristique d’ une génération encore proche des doctrines druidiques.

Le nom Dewi doit remonterà un brittonique *Dawîs, gén. Dawidos, se qui explique la variante vannetaise Dawi Lotaxw

 

LA NAISSANCE DE S. DEWI

La Vita beati Dauid, écrite par Ricomarch vers 1090 rapporte ainsi la naissance de s.Dewi : Uirtus diuina misit Sanctum, regem Ceretice regionis, usque ad plebem Demetice gentis. Inuenitque rex obuiam sibi sanctimonialem, nomine Nonnitam, uirginem… quam concupiscens tetigit ui oppressam, et concepit filium suum Dauitagium. ” La puissance divine envoya Sanctus, roi de la région kérétique (sic) jusque dans le pays des Démétiens. Et le roi rencontra sur sa route une sainte moniale, vierge, appelée Nonnita… emporté de désir il la viola et engendra ainsi son fils Dauidagius”. (Ici un fidèle attentif s’ étonne que la puissance divine pousse au crime et se demande si Ricomarch était adepte du mektoub augustinien et ignorait Matthieu 12: 24sqq.)

 

La version galloise de la Vie (14ème siècle) dit : … val yd oed y brenhin a elwit Sant yn kerdet ehun, nachaf leian yn kyfarvot ac ef. Sef a orucynteu ymavael a hi a dwyn treis arnei. A ‘r lleian a gavas beichiogi (enw y lleian oed Nonn), a mab a anet idi, a Davyd a rodet yn enw arnaw. “…Comme le roi appelé Sant se promenait seul, voilà qu’ il rencontra une moniale. Et lui de s’en prendre à elle et de lui faire violence. Et la moniale se trouva enceinte (Nonn était le nom de cette moniale) et il lui naquit un fils et on lui donna le nom de Davyð.”

 

Le “mistère” breton Buhez Santes Nonn “Vie de sainte Nonn”, écrit au 15éme siècle, bien que son auteur, probablement un moine de l’abbaye de Daoulas, partage de près la trame et la matière de la Vie écrite par Ricomarch, ne connait pas ce nom de Sanctus, mais nomme le violeur Rex Coriticus “le roi Corotic”.

C’ est aussi cette filiation que donne la généalogie intitulée CognatioBrychan (La Parentèle de Broc’han, 15, 8, EWGT 18), mais en nommant Meleri la mère de Dewi. Brochan, père de Meleri, avait pour père Anlach Coronach, chef de clan scot (plus probablement Ambach, du clan Mac Leathan, l’ un des principaux envahisseurs en Britannie au 4ème siècle). Sa mère, Marchell, fille de Tewdrig, seigneur de Garthmadrin en Glamorgan, avait été mariée par nécessité, sinon par contrainte. C’ est en effet l’ époque où les Gaëls se conduisent en maîtres sur la côte ouest de la Britannie.

 

Les autres généalogies galloises connues concernant le saint (v.ci-dessous), et postérieures à Ricomaech, donnent “Dewi, fils de Sant, fils de Corotic”. E.Ernault, l’éditeur de la BuhezSantes Nonn (RC VIII,3,230sq.), non plus que J.Loth (Chrest.239sq.) n’ ont pas relevé cette différence. Or le fait est que la création de ce mistère est motivée par le culte rendu dans l’orbite de l’ abbaye de Daoulas, à sainte Nonn et à son fils Dewi. Ce culte implique une tradition locale, comme c’est fréquemment le cas pour les cultes de saints locaux. Ces traditions sont souvent ténues et parfois controuvées. Ici celle de sainte Nonn consiste à faire de Diri-Nonn “le bosquet de chênes de Nonn” le lieu de naissance de Dewi, l’ ermitage de la sainte et le lieu de son trépas. Il n’était donc pas anormal que la tradition locale ait conservé mémoire du nom du père de s. Dewi.

 

Trois textes de la généalogie de Dewi (EWGT 15, 20,43) ont le même contenu que la Vita et proviennent d’ une source unique. Le processus fit le suivant : “Partant d’un latin, sisons du 6ème s. *sanctus Dauidagus filius Coritici filius Cunedagi” s’exprime en gallois par Dewimabsant, mab Keredic, mab Cuneða. Mabsant, comme Macsaint en gaélique, a en effet le sens de “saint”, “saint patron” (et mabsanta signifie “canoniser”), comme en armoricain mabden a le sens de “homme”. Il suffit de couper en deux le mot mabsant pour obtenir une génération supplémentaire et imaginaire (ByS1, EWGT 54). Est-il besoin de dire qu’alors que l’on a trace de nombreux descendants de Cunedag, le Sant en question n’a pas laissé de mémoire hors de la prétendue conception de s.Dewi? C’est ce que reconnait l’ éditeur de la Buched galloise, D.Simon Evans : go brin ei fod yn gymeriad hanesyddol: nis enwir yn ach frenhinol Ceredigion “on ne peut guère y voir un personnage historique : son nom n’ apparait pas dans la lignée royale de Keredigion”.

 On en restera donc à la tradition bretonne armoricaine, qui s’accorde avec le comportement connu de Keredic dans sa campagne contre les Irois, conduite stigmatisée par s.Patrick dans sa Lettre à Corotic. Il s’ensuit que la naissance de Dewi peut être datée au plus tard de l’an 402. Un synchronisme avec Patrick est donc possible, mais Dewi ne peut avoir été contemporain d’ aucun des deux Gildas ni de Merlin. La mise en scène de tous ces personnages fait évidemment partie de l’ embellissement fabuleux de la vie des saints.

 

LA PERSONNALITE DE DEWI

Du côté paternel Dewi était issu d’ une famille qui avait eu une place dans la hiérarchie romaine : le nom de son ancêtre Padarn Peisrud, “ Paternus à la tunique rouge” est significatif. Du côté maternel il était gaël pour un quart, ce qui explique ses contacts avec l’ Ibernie.

 “ Aquatiste ”, il était adepte des bains rituels et ascétiques dont l’une des origines remonte à l’ Egypte chrétienne du 4ème siècle. Le pélerinage de Jérusalem que l’ on lui attribue n’ est pas invraisemblable : ceux de Pélage, comme ceux de Jean Cassien l’ attestent. Il se peut donc qu’ il ait séjourné en Egypte et qu’ il ait été l’ initiateur de cette ascèse. Ainsi, Gworthïern (bien que plus âgé) aurait été son émule, et Dubricius (dont le nom est la traduction en celtique de aquaticus) son continuateur.

Plusieurs auteurs (v. SSS 134) estiment que l’ une des voies d’ accès du monachisme en Ibernie fut la péninsule galloise de Pembroke et que des saints bretons tels que Dewi et Cadoc en furent les promoteurs. Le fait est que la Vie de Dewi fait de s.Patrick un garant de Dewi dès avant sa naissance et que le saint gallois (mais scot pour un quart) reste pour les Irois un apôtre vénéré, souvent cité.

Le Catalogue des Saints d’ Ibernie (Martyroroge d’ Oengus le Culfee) attribue la paternité de la liturgie eucharistique célébrée dans leur île à trois Bretons, s. Dewi, s. Gildas et s. Doc’h (A Dauide et Gilla et a Docco Brittonibus missam acceperunt). Cela implique que s. Dewi était considéré autant pour son érudition que comme modèle de piété.

 

LIEUX DE CULTE ET TOPONYMES

Owen Chadwick a avancé que les lieux de culte de Dewi au Pays de Galles seraient dûs essentiellement à une politique diocésaine consistant à dédier un maximum d’ églises au saint patron de l’ évêché. De ce fait , selon lui,l’ existence de dédications à s. Dewi ne serait pas significative pour les périodes antérieures à la création des diocèses normands (SSS, 81).

La réalité de telles affectations n’ est pas douteuse, mais n’ a pas eu l importance que lui attribue O. Chadwick. La politique des évêques romano-francs et romano-normands a été surtout de multiplier les dédications à s. Pierre, voire à s. Martin. A titre de comparaison on citera l’ exemple de l’ évêché de Cornouaille, où Courentin, devenu patron du diocède à sa création, n’ est dans le Finistère patron que de la cathédrale etnde 8 chapelles. La seule église paroissiale qu’ il patronne est St-Connan(22) à la limite de l’ ancien évêché de Cornouaille, seul exemple de la politique mise en avant par O. Chadwick. Dans le même temps, dans le Finistère cornouaillais, s. Tudwal, qui est le patron de l’ évêché de Tréguier, a 14 dédications, dont le patronage de 2 paroisses, et Dewi lui-même 8 lieux de culte. On voit que la promotion du patron diocésain a des limites. Dans le cas du diocèse de Ménévie on peut donc avancer que les évêques normands n’ont pas eu besoin de promouvoir s. Dewi, mais n’ ont eu qu’ à capitaliser sur sa présence.

 En Armorique Dewi est patron éponyme de six paroisses au moins, d’ au moins 16 chapelles et son nom se trouve dans une Lann– et 4 Loc-.

Le nombre des dédications à Dewi et leur extension au-delà de la Démétie, en Devon, Somerset, ainsi qu’ en Armorique jusqu’ à Landivy (53) au nord, à Avessac (44) au sud montrent que son culte s’ est répandu précocement, avant d’ être occulté , hors de son fief de Ménévie, par celui des autres patrons d’ évêchés et d’ abbayes romanisées et par celui de saints portant un label romain (tel que s. Avit). Les circonstances favorables à l’ extension de son culte se situent au 5ème et au début du 6ème siècle, avant l’ éclipse du pouvoir breton entre Loire et Vilaine et avant que les Anglais ne poussent leur frontière jusqu’ à la Tamar.

 

LA DATE DU TREPAS DE DEWI

Les Annales iroises de Tighernach et le Chronicon Scotorum donnent 588 pour année du natalis de Dewi. Les Annales de Inisfallen ont 589. Les Annales Cambriae, sous 601, mentionnent Dauid episcopus Moniiudeorum après avoir indiqué la tenue d’ un synode à Chester. On admet que le scribe a sous-entendu obiit “départit”. La date de 601 est probablement motivée par l’ idée que Dewi a dû être présent au synode de Chester en cette année. Un autre souci des annalistes a pu être de marquer un synchronisme entre Gildas (+ 570 suivant les A.C.) et Dewi, si la légende rapportée par la Vita, l’aphasie de Gildas causée par la présence prénatale de Dewi existait déjà lorsque les Annales furent rédigées (au 10ème siècle dans le cas des Annales Cambriae). Les historiens gallois ne prennent pas ces dates au sérieux. Elles répondent à des préoccupations tardives. Les dates du 6ème siècle peuvent concerner une translation de reliques.

Dewi étant né au tout début du 5ème siècle c’ est vers la fin de ce siècle que l’ on peut situer son trépas. Si l’on prend au sérieux (ce qui n’ est pas exclu) la tradition selon laquelle il serait mort un mardi on pourra relever dans les tables du 5ème siècle les années possibles où le 1er Mars était un mardi.

 

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* Ouvrages de l’auteur :

  • L’origine géographique des Bretons armoricains. Série Etudes et recherches de Dalc’homp Soñj
  • Ecrire le gallo : précis d’orthographe britto-romane
  • Petite histoire linguistique de la Bretagne
  • Introduction à la connaissance du gallo
  • Liste des communes galaises du département des Côtes-d’Armor (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de l’Ille-et-Vilaine (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes du département de Loire-de-Bretagne (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • Liste des communes galaises du département du Morbihan (avec la coll.de Jean-Luc Ramel)
  • La Naissance des nations brittoniques – de 367 à 410 –Ploudalmézeau : Editions Label LN, 2009
 
 

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1ère diffusion de cet article le 26/09/2013

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l'origine géographique des Bretons armoricains et sur l'histoire linguistique de la Bretagne.

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