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L’ Action eucharistique, dramaturgie sacrée…

La liturgie eucharistique est essentiellement la célébration d’une action, celle du sacrifice rédempteur du Christ. Cette action est substantiellement renouvelée sur nos autels, au moment où le célébrant, in persona Christi, redit les paroles de consécration, prononcées par le Christ au cours de la Cène.
En tant que re-présentation d’une action unique, la liturgie de la messe s’apparente par sa nature à une dramatisation, dans le sens que donne Aristote, pour une pièce de théâtre. Il s’agit d’un mouvement d’événements continu mais complet, donc ayant un sens: ‘ La représentation d’une action, avec un début, un milieu, et une fin’ ( Aristote; Poétique).

La forme extraordinaire de la messe (‘Messe tridentine’) est exemplaire dans sa cohérence dramatique.
Une composition dramatique correspond, donc, à trois principales phases, comprenant chacune des subdivisions, actes et scènes, pour le théâtre. La forme extraordinaire fait nettement ressortir ce mouvement en trois temps. La première phase, la mise en situation, où se pose, pour ainsi dire, la problématique de l’action, s’étend des prières au pied de l’autel jusqu’au Credo. La deuxième phase, complication et crise, c’est à dire le moment décisif de l’action ( la Consécration) comprend l’Offertoire et le Canon. La troisième phase, le dénouement, qui met en valeur les fruits de la Rédemption, dans l’union sacramentelle (la communion) avec le Christ, commence avec le Notre Père et conclut avec le Dernier Evangile.

La mise en situation.

L’action rédemptrice du Christ part d’une situation, celle de l’homme coupé de Dieu par le péché. Les prières d’introduction (prières au pied de l’autel), avec les versets des Psaumes, nous plongent directement dans une ambiance caractéristique de L’Ancien Testament, l’angoisse de l’homme pécheur, en attente de réconciliation avec Dieu. Cet état de l’homme radicalement brisé par le péché est intensément évoqué dans cette partie introductive de la forme extraordinaire, et pour cause, puisque c’est cet état désespéré, qui motive le moment clé de l’action eucharistique, la présence rédemptrice du Christ, réalisée au moment de la Consécration.

La subdivision la plus marquante de cette première phase de l’action se situe après le Gloria, pour introduire la lecture des textes du Nouveau Testament, et nous amener jusqu’au Credo. On peut noter que le Gloria et le Credo marquent des moments de transition très forts, qui en résumant, sur un ton jubilatoire, la révélation chrétienne, anticipent, pour ainsi dire, prophétiquement, le sommet de l’action eucharistique, la Consécration. Les extraits des Evangiles et des Epîtres, développent la mise en situation, en tant qu’ils situent la vie du Christ par rapport à l’homme pécheur.

Complication et crise.

Dans la deuxième phase de la structure dramatique, la notion de complication reflète l’évolution des relations entre les personnages en présence, relations qui deviennent plus compliquées, au point de provoquer la crise décisive. Dans cette partie centrale de la Messe, on peut relever une complication relationnelle significative. Dans la première phase de l’action eucharistique, le célébrant était surtout, à l’image du sacerdoce de l’Ancien Testament, représentant des fidèles devant Dieu. Dans cette deuxième phase de l’action, non seulement le célébrant parle en son nom propre et au nom des fidèles, mais aussi est-il associé, par participation, au Sacerdoce du Christ.
Cette tension est indiquée dans le contraste entre la prière qui ouvre l’Offertoire, et celle qui La conclut. Au début, ‘Suscipe Sancte Pater…’ Mais seulement le Fils peut offrir au Père.
Et en conclusion, ‘Suscipe Sancte Trinitas…’ Ici l’homme est à sa place devant Dieu, Père,Fils, et Saint Esprit. Le sommet de l’action eucharistique, ‘sa crise’, amène la résolution de cette apparente ambiguïté. En reprenant les paroles du Christ, l’action du célébrant devient, au moment de la Consécration, l’action du Christ.

Le dénouement.

La troisième et dernière phase de l’action dramatique de la Messe, son dénouement, nous fait vivre, dans la communion au corps et au sang du Christ, le plein rétablissement de l’homme dans l’union avec Dieu. Pour ainsi dire, la pièce est jouée, et la problématique du début trouve sa pleine résolution. Les deux prières qui ont une résonance particulièrement fortes dans cette phase d’heureuse conclusion, étant le Pater et l’ Agnus Dei. Le Pater est la prière par excellence, célébrant notre filiation, pleinement réalisée, grâce à la Rédemption, et qui nous ouvre la voie au Père, et à son Royaume.
L’Agnus, par sa forme et contenu, fait écho au Kyrie dans la partie introductive de l’action, avec la différence que le Christ est maintenant présent, comme l’agneau sacrificiel, qui annule notre faute.

Le passage de l’Evangile de Saint Jean, qui est, pour ainsi dire le mot de la fin, après la bénédiction finale, correspond bien à un élément de structure dramatique classique. Pour éviter que l’action ait une fin trop abrupte, et pour rappeler le sens à donner à l’ensemble des événements représentés, soit un des personnages, soit le choeur (théâtre de la Grèce antique) donne un bref résumé thématique. C’est le cas ici, dans un des passages les plus poétiques des quatre évangiles.

Une forme liturgique élaborée pour célébrer l’Eucharistie, et en expliciter les richesses, se doit d’abord d’entraîner les fidèles dans la dynamique de l’action rédemptrice du Christ. A partir de ce principe, la forme de célébration devient nécessairement une mise en scène, qui, pour être efficace, ne peut ne pas obéir aux règles de la représentation dramatique. Bien entendu, ce qui différencie l’Eucharistie d’une pièce de théâtre, c’est que ce qui est représenté est, par la grâce du sacrement, rendu substantiellement présent.

Tout ce qui peut compromettre la force et la cohérence de l’action eucharistique risque d’être, pour les fidèles, un appauvrissement du message sacramentel. Les conditions essentielles pour la cohérence de l’action dramatique sont :

1) Une claire articulation entre causes et conséquences.

2) La mise en valeur du point central de l’action, son sommet, et le pivot de tout l’enchaînement des événements.

3) Une continuité entre les différentes phases de l’action, qui évite toute impression de rupture .

La forme extraordinaire de la Sainte Messe respecte admirablement ces conditions.

À propos du rédacteur Nicholas Lorriman

Rejoignant l'équipe de rédacteurs d'Ar Gedour, Nicholas Lorriman a été Président de la Fisher Society, association des étudiants catholiques de l'Université de Cambridge, ainsi que Maître de conférence "Langue et littérature anglaise" à Paris IV Sorbonne. Il est aussi membre de l'Ordre Souverain de Malte. Il est père de 10 enfants.

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3 Commentaires

  1. La liturgie ancienne est totalement tournée Dieu. Elle dit rien sur le mystère de l’Eglise qui célèbre l’eucharistie. Or un vieil adage dit que l’Eglise fait l’eucharisitie et l’eucharistie fait l’Eglise.

    • Dans cet article l’auteur, si je ne m’abuse, a voulu développer la question de l’action dramaturgique dans la liturgie de l’Eucharistie, et non faire un cours d’ecclésiologie.

      Cependant, pour revenir sur votre commentaire, précisons que ce “vieil” adage est en fait attribué à Henri de Lubac (1953), d’après une citation bien plus ancienne mais qui ne dit pas exactement la même chose. Venant du Père de Lubac, on sait ce qu’il a voulu dire par cette citation. Mais ce n’est pas toujours le cas de certains chrétiens qui se réfèrent à cet adage, ayant parfois une vision très réductrice de la valeur sacrificielle de l’eucharistie, le Mystère eucharistique étant “vécu comme s’il n’allait pas au-delà du sens et de la valeur d’une rencontre conviviale et fraternelle”. (cf Ecclesia de Eucharistia n°10).

      Pour nos lecteurs, précisons les choses : pour reprendre les termes du Pr Arevalo, Eucharistia facit ecclesiam nous indique, dans les termes les plus simples, que dans la Cène du Seigneur, nous trouvons non seulement le mémorial (zikkaron) de la Pâque de Jésus – mémorial de sa passion, mort et résurrection –, mais aussi l’actualisation du mystère pascal à travers le temps, l’espace et l’histoire. L’Eucharistie renouvelle, dans chaque communauté chrétienne et dans chaque vie chrétienne, la réconciliation et le pardon que Dieu opère à travers elle et la vie ressuscitée de Jésus-Christ “répandue dans nos cœurs”, tout cela per ipsum et cum ipso et in ipso, “par Jésus-Christ, avec lui et en lui”. L’Eucharistie est le sacrement de l’unité et le lien d’amour (cf saint Augustin). Par le pouvoir de l’Esprit, au moyen des réalités salvifiques du Verbe et du Pain, l’Église comme Corps du Christ vient à l’existence, et la fraternité chrétienne est fortifiée à l’intérieur de chaque communauté de foi et de sacrement, et à l’intérieur des communautés (assemblées sacramentelles locales et églises locales) du monde entier unies entre elles pour former la communio ecclesarium, toujours en union vivante avec cette Église qui “préside à la communion universelle de la charité” (SC 41 ; LG 21, 22).

      Mais à son tour, l’Église fait l’Eucharistie, “Ecclesia facit eucharistiam” : car si le Verbe n’est pas proclamé (cf. Rm 10, 14-15), s’il n’y a personne pour célébrer le mémorial de la Pâque du Seigneur par le sacrement, obéissant à son commandement, il n’y a pas d’Eucharistie “réalisée” dans le temps et dans l’espace. Ainsi l’Eucharistie a besoin, pour sa réalisation, du service ministériel de l’Église. C’est ce ministère qui “rassemble les fidèles, proclame le Verbe, rompt et partage le pain”.

      A cette citation du Père de Lubac, il convient donc de ne pas oublier les premiers mots de l’encyclique Ecclesia de Eucharistia : “L’Eglise vit de l’Eucharistie”… mais encore faut-il bien comprendre que l’Eucharistie est bien plus qu’un rassemblement de chrétiens pour partager le pain, et la “dramaturgie sacrée” développée dans cet article nous aide à entrer dans ce Mystère. L’Eucharistie édifie l’Eglise et la fait vivre, parce qu’elle consolide l’unité du corps du Christ. Dans Ecclesia de Eucharistia, Jean Paul II prend appui sur la Première Lettre aux Corinthiens (1 Co 10, 16-17), pour évoquer l’« efficacité unificatrice » de la participation au banquet eucharistique (n. 23). Et cette unité est mise en relation avec le don de l’Esprit : « C’est le divin Paraclet qui raffermit l’Église par la sanctification eucharistique des fidèles » (n. 23). On comprend ainsi très bien pourquoi, du moment où l’Eucharistie n’est plus considérée comme “source et sommet de la vie chrétienne” ou qu’elle est vidée de sa substance, la communauté ecclésiale elle-même en pâtit. Localement et universellement.

      Vous l’avez compris, il n’est pas question dans cet article d’opposer la forme ordinaire à la forme extraordinaire, mais de s’interroger sur l’articulation de cette dramaturgie sacrée poussant à mieux comprendre l’action qui se déroule sous nos yeux, les deux formes du rit romain étant à même de s’enrichir mutuellement pour peu qu’on tende à saisir l’esprit de la liturgie.

      Pour terminer, vous dites que la liturgie ancienne ne dit rien sur le mystère de l’Eglise qui célèbre l’eucharistie. Or il n’en est rien : rien que le Canon romain de l’ancien missel est resté une prière eucharistique du nouveau missel. Dans celle-ci, la prière eucharistique I, le prêtre se tourne vers le Père et lui présente l’offrande « pour l’Église sainte et catholique », afin qu’elle soit rassemblée dans l’unité – de même d’ailleurs que le demandait l’antique Didachê – et qu’il la guide par le pape, l’évêque de la communauté au sein de laquelle se célèbre l’eucharistie et à travers « tous ceux qui gardent la foi catholique transmise par les Apôtres ».
      Mgr Nicolas Bux ajoute à ces propos que

      “dans le même temps, on rappelle au Père ceux qui sont présents à la célébration et ceux qui offrent : « Pour eux, nous t’offrons et eux-mêmes t’offrent », c’est-à-dire que l’on évoque le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun. En second lieu, on affirme que la messe est célébrée en communion avec la Vierge Marie et tous les saints, l’Église céleste, dont on demande l’intercession. En troisième lieu, on invoque de Dieu « la puissance de [sa] bénédiction » pour les dons soient consacrés : ce qui est référé au Saint-Esprit. Il est d’ailleurs prouvé que le canon romain, en son noyau, serait antérieur à la définition du concile de Constantinople de 381. Du reste, une autre prière eucharistique antique, l’anaphore copte de Sérapion, contient une épiclèse au Verbe.

      Pour revenir au Canon romain, après la consécration, on fait mémoire au Père du Fils et de son mystère pascal, offrant son Corps et son Sang dont le sacrifice agréé, préfiguré par celui d’Abel, d’Abraham et de Melchisédech. On demande que l’offrande soit portée sur l’autel du ciel depuis celui de la terre. Suit l’intercession pour les défunts, à savoir l’Église qui se purifie, et l’intercession pour l’Église terrestre et célébrant en ce lieu. La grande prière se conclut par la glorification trinitaire et par l’Amen des fidèles. De cette prière, qui dose savamment la foi personnelle et la foi communautaire, émerge ainsi une ecclésiologie trinitaire, ou bien de communion qui descend du ciel, avec les notes d’unité, de sainteté, de catholicité et d’apostolicité” (cf interview Mgr N. Bux)

      Ajoutons enfin que, à la fin de l’Offertoire, tourné vers le peuple, étendant, puis joignant les mains (l’Orate fratres), le prêtre dit: Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise, ce qui est une “traduction” singulièrement amputée et qui pourtant pose cette question ecclésiologique que vous évoquez. En suivant le texte latin original (qui tarde d’ailleurs à arriver en version française), il devrait dire: Priez, mes frères, pour que mon sacrifice qui est aussi le vôtre, puisse être agréé par Dieu le Père Tout-Puissant. L’assemblée répond : Pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Alors qu’on devrait entendre: Que le Seigneur reçoive de vos mains le sacrifice, à la louange et à la gloire de son Nom, et aussi pour notre bien et celui de toute la sainte Eglise. (cf. Mgr Aillet “Un événement liturgique ou le sens d’un Motu proprio”. pp. 69 et 70). Le texte de l’Orate fratres est le même dans les deux formes du rit romain.

      Dire que la liturgie ancienne ne dit rien sur le mystère de l’Eglise qui célèbre l’Eucharistie est donc quelque peu réducteur.

  2. Cet article represente une perspective bien important, et le redacteur dit bien que l’acte de la Messe est un acte en continu.

    On peut aussi souligner une autre difference entre une piece de theatre et la Messe, ce qui est totalement perdu dans la “celebration” horizontale et anthropocentrique des Messes Novo Ordo si souvent infectees des animations banales et notions surplombees d’un repas de partage: une piece de theatre est concu pour rester dans le memoire des hommes pour un petit instant. Par contre, chaque Messe a le but de rester dans le memoire de Dieu le Pere lui meme et de lui plaire completement. On peut donc dire que chaque Messe, bien dite, est un etoile lumineuse qui luit a travers l’eternite. Et la Messe dans l’usus antiquior est raffine pour achiever ce but, sans compromis. Merci JPII et Benoit XVI de nous avoir redonner ce tresor! Pourquoi un tel nombre d’Eveques et Pretres s’obstinent a nous priver de ce moyen de salut?

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