Saints bretons à découvrir

« La question laïque dans la France contemporaine, anatomie d’une controverse » : une conférence du Professeur Philippe Portier

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

Les mercredis de la Basilique d’Hennebont, le 17 juillet 2019

Ils ont fait fort les Amis de la Basilique : pour la conférence inaugurale de cette saison, ils ont réussi à faire venir « Le » spécialiste de la question sur un thème d’une parfaite actualité qu’il maîtrise tout particulièrement.

Il faut dire qu’entre plusieurs qualités diverses et variées le Professeur Philippe Portier est breton, originaire de Vannes, et qu’il est venu en voisin ayant accepté de quitter momentanément sa villégiature estivale pour animer cette première conférence d’un cycle qui s’avère d’un cru particulièrement riche.

Je le soupçonne d’avoir choisi lui-même le titre de sa conférence tant celle-ci m’est apparue soigneusement élaborée, coulant de source, exposée sans notes, tel un cours magistral de la rue Saint Guillaume.

Je vais essayer de vous en résumer les grandes lignes.

I – S’il est vrai que l’occurrence « laïcité » se retrouve beaucoup plus souvent aujourd’hui dans les médias et le discours politique qu’il y a, ne serait-ce qu’une 20aine d’année, il existe bien une « laïcité » typiquement française qui s’explique historiquement

A – il y a eu tout d’abord à partir de la fin du XVII° siècle, puis au XVIII°, le « siècle des lumières », qui s’est conclu par la révolution de 1789, un changement de mentalité tout autant que de régime politique : c’est le « tournant de la modernité ».

Alors que l’homme, créature de Dieu était jusqu’alors en totale dépendance de son créateur envers lequel il n’était débiteur que de « devoirs », on le voit acquérir une stature propre, différenciée, devenir titulaire de droits : avec ce concept des « droits de l’homme », l’homme moderne va acquérir une autonomie qui lui fera prôner comme vertu première la liberté qui, dans l’âge chrétien, n’avait pour objet que « d’obéir à Dieu »

«  Le Tout-Puissant peut déterminer jusque dans le cœur des hommes le mouvement

même de leur volonté, de telle sorte qu’il accomplit par eux ce qu’il veut accomplir par eux, et même alors ses œuvres sont toujours inspirées par la justice la plus rigoureuse. » (Saint Augustin, « de la grâce et du libre arbitre », Ch 21, N° 42)

B – Ce « tournant de la modernité » s’est traduit par un « changement dans l’idée du pouvoir » : Le roi, sacré à Reims, oint de l’huile de la Sainte Ampoule, ne tient son pouvoir et donc sa légitimité que de Dieu seul auquel il a à rendre des comptes.

Désormais, c’est le peuple qui est souverain, il s’exprime par son vote en élisant ses représentants ; la démocratie – pourtant de règle de longue date dans les monastères – donne le pouvoir au citoyen qui n’a plus à se référer à Dieu.

 

II – La question se pose alors, dans ce monde moderne qui entend se construire sans Dieu, de savoir ce que l’on fait de Dieu, des Eglises, des croyants. Surtout s’il apparait qu’il est inutile de faire l’impasse, que les religions sont, en définitive, des composantes incontournables, voire nécessaires sinon à la cohésion, du moins au fonctionnement de la cité.

A – La réponse trouvée se trouve dans la notion de « laïcité » – terme d’origine monastique désignant les non-clercs, ceux des moines qui n’étaient pas ordonnés prêtres, les frères lais, les « laïcs » – moyen trouvé pour faire vivre ensemble croyants et non croyants, en faisant appel à deux principes

1°) la liberté de conscience qu’affirme l’article X de la déclaration des droits de l’homme et des citoyens de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »

2°) la neutralité religieuse de l’Etat qui se tient à l’écart de toute croyance religieuse

En France, ce régime s’est construit en deux temps : tout d’abord par le concordat de 1801 – encore en vigueur en Alsace-Moselle – qui fait des cultes des auxiliaires de la puissance publique : l’Etat soutient les institutions religieuses en même temps qu’il les contrôle. Ceci jusqu’à la loi du 9 décembre 1905 « concernant la séparation des Eglises et de l’Etat » – L’alsace et la Moselle étant, depuis le traité de Francfort du 10 mai 1971, terre du Reich, et ce, jusqu’au traité de Versailles du 28 juin 1919 – dont les « Principes » énumérés au titre 1° sont les suivants :

Article 1 : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes.

Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.

Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.

Désormais, chacun chez soi : l’Etat ne subventionne plus, conséquemment, il ne contrôle plus. Les cultes auparavant officiellement reconnus (catholique, luthérien, réformé, juif) perdent leur statut public pour être réduits à de simples associations privées que la loi de séparation vient régir quand elles ne relèvent pas tout simplement du droit commun des associations que la récente loi du 1° juillet 1901 vient d’organiser :

Article 1 : L’association est la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices. Elle est régie, quant à sa validité, par les principes généraux du droit applicables aux contrats et obligations.

Article 2 : Les associations de personnes pourront se former librement sans autorisation ni déclaration préalable, mais elles ne jouiront de la capacité juridique que si elles se sont conformées aux dispositions de l’article 5.

B – la laïcité d’aujourd’hui est-elle celle issue de la loi de séparation de 1905 alors que l’on assiste à une reconfiguration des paysages religieux, qu’est préconisé le « vivre ensemble » et que le législateur comme le juge sont tenus de recomposer un contexte juridique, législatif et jurisprudentiel, adapté, destiné à y répondre ?

Une délibération s’instaure autour du concept « laïcité » tenant compte à la fois d’une sécularisation approfondie des mœurs et des modes de vie et de l’effondrement de la pratique religieuse qui en résulte, ceci quelle que soit la religion considérée.

 Par ailleurs, le droit positif s’écarte de plus en plus des préconisations traditionnelles issues des religions : divorce banalisé et institution du Pacte Civil de Solidarité (PACS) mais mariage « pour tous », dépénalisation de l’avortement considéré comme un droit fondamental de la femme mais consécration d’un droit à l’enfant par le recours à la procréation médicalement assistée (PMA) en attendant la gestation pour autrui (GPA), droit de mourir dans la dignité et euthanasie : « affaire » Vincent Lambert, etc…

Il apparait rapidement que, sur ces questions « sociétales » essentielles, les catégories religieuses ne sont plus pertinentes en tant que telles, au point qu’une frange d’entre elles va refuser carrément cette évolution : c’est la radicalisation d’une minorité qui va revendiquer son identité et exiger d’être reconnue dans sa différence religieuse.

Cette revendication identitaire n’est pas le propre de l’islam, elle concerne également le judaïsme orthodoxe des Haredim, le christianisme évangélique, et même chez les catholiques, les charismatiques et plus généralement les tenants d’une « nouvelle évangélisation », prosélytisme dont la violence est généralement absente, ce qui n’est pas le cas de l’islam.

C – Dans ce nouveau contexte, il appartient aux pouvoirs publics de faire se tenir ensemble le principe d’égalité avec la revendication d’une différence. La notion de laïcité va évoluer en balançant tantôt vers une laïcité « pluraliste » pour faciliter l’intégration des extrêmes, tantôt vers une laïcité « moniste », autoritaire, au risque de favoriser le communautarisme.

C’est ainsi que l’on assiste à une reconfiguration des normes juridiques où, au nom de la laïcité, le monde politique et le monde religieux vont se réconcilier tels don Camilo et Peppone.

Que ce soit dans le cadre du financement des écoles privées ou le régime fiscal des legs et donations, l’Etat subventionne et, dans la mesure où il subventionne, il contrôle !

Le monde politique et le monde religieux se rejoignent ainsi devant la peur partagée de la dangerosité des Eglises ou du moins des utilisations déviantes qui peuvent en être faites avec le recours toujours possible à la violence ainsi que du culte qu’elles organisent même s’il apparait nécessaire au bon fonctionnement de la société.

Comme le « pharmakon » chez Homère, cette drogue qui, mêlée au vin, permet tantôt à Hélène de consoler son époux Menelas et Télémaque, le fils d’Ulysse, du chagrin causé par la disparition de celui-ci, tantôt à Circé, la magicienne, de rendre amnésiques les compagnons d’Ulysse qu’elle avait transformé en porcs, l’expression du religieux dans la sphère publique apparait aussi nécessaire que dangereux et rend indispensable son contrôle.

Reste que ceux qui se prétendent « religieux » le sont en réalité de moins en moins tandis que ceux qui se disent « athées » ne le sont plus tout à fait.

Avec grâce et compétence le conférencier s’est prêté au jeu des questions avant que la soirée ne s’achève dans le temps imparti autour du verre de l’amitié.

Mercredi prochain, 24 juillet à 20 h 30, c’est Pierre-Yves Le Priol, l’heureux auteur du fameux livre « la foi de mes pères, ce qui restera de la chrétienté bretonne » qui s’y colle.

Gageons qu’il saura y faire : d’ailleurs, je leur trouve à tous les deux un petit air de famille….

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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