On le dit disparu de nos vies, relégué dans les églises désertées et les souvenirs d’une civilisation vieillissante. Pourtant, au milieu des hommes qui ne l’attendent plus, le Christ demeure cette présence dérangeante dont aucune époque n’a réussi à épuiser le mystère.
Il paraît que Dieu s’en va. La nouvelle est ancienne, presque aussi vieille que les hommes qui la répètent. On nous avait promis sa disparition avec les progrès de la science et les grandes victoires de la raison. Nous devions enfin respirer, débarrassés de ce Père importun qui surveillait nos consciences. Il y eut des livres pour célébrer sa mort, des philosophes pour organiser ses funérailles et des générations entières qui apprirent à vivre sans prononcer son nom. Je ne sais s’il faut admirer tant de persévérance. Voilà des siècles que l’on enterre Dieu et l’on trouve encore des hommes pour s’inquiéter de sa présence.
Mais à quoi ressemble donc cette humanité qui s’est crue délivrée du Ciel ?
Je la rencontre dans les trains du soir, le visage bleui par les écrans, les paupières lourdes, le corps secoué par le mouvement des voitures. Un homme regarde défiler les images d’une guerre lointaine avant de passer aux photographies de vacances d’une inconnue. Il sourit à quelque sottise, répond à un message, puis laisse retomber son téléphone sur ses genoux. Derrière la vitre, les faubourgs s’éteignent dans la pluie. Je ne sais rien de lui. Peut-être est-il parfaitement heureux. Je songe seulement à cette quantité effrayante d’existences que nous pouvons désormais observer sans jamais rien connaître de leur vérité.
Nous avons conquis d’extraordinaires libertés, et je serais le dernier à regretter les époques où la misère tenait lieu de vertu. Mais notre siècle a une façon bien à lui de traiter les tourments humains. Il les découpe, les mesure, leur cherche une explication et finit par leur proposer quelque remède à acheter. On vous apprend à mieux dormir, à retrouver confiance, à organiser votre bonheur. Tout cela peut rendre service, assurément. Mais j’aimerais voir ce que valent ces sages conseils dans la cuisine d’un homme qui vient de perdre sa femme.
Il est rentré de l’hôpital avec ses vêtements dans un sac en plastique. La maison sent encore son parfum. Sur la table traîne une ordonnance devenue inutile, et il faudra bientôt prévenir les parents, choisir un cercueil, retrouver des papiers dont elle seule connaissait la place. Cet homme ne prie peut-être plus depuis l’enfance. Il a même pu passer sa vie à rire des curés. Qu’importe, à cette heure ? Je voudrais seulement qu’il puisse entendre autre chose que le bruit de son réfrigérateur, sentir près de lui une présence qui ne lui demande pas d’être courageux.
C’est dans cette cuisine que je cherche le Christ.
Je le cherche là davantage que dans certaines cérémonies où son nom revient à chaque phrase sans que l’on sente beaucoup sa proximité. Nos églises ont leurs usages, leurs querelles et leurs gens de bonne volonté qui s’épuisent à maintenir vivante une communauté toujours fragile. Je les connais assez pour ne pas les accabler. Mais quelle tentation de faire de la foi une affaire de spécialistes ! Nous nous disputons quelquefois avec une ardeur magnifique sur la meilleure manière d’honorer Dieu, tandis qu’un homme souffre à deux rues de là sans que personne ait pensé à frapper à sa porte.
Le Nazaréen, lui, fréquentait une société autrement mal élevée que nos assemblées paroissiales. Il s’asseyait chez des gens de mauvaise réputation, touchait les malades dont chacun se détournait, supportait les questions imbéciles de ses disciples. Les puissants lui demandaient des comptes, les foules réclamaient des miracles, et ses amis les plus chers comprenaient fort peu de chose à ce qu’il venait accomplir. Il avait le goût des hommes, jusque dans leur médiocrité. On le voit s’emporter contre les marchands installés dans le Temple, puis accueillir une femme que les gens respectables auraient volontiers livrée aux pierres. Il ne savait guère se conduire selon les convenances.
Nous avons pris l’habitude de le représenter avec une douceur impeccable, le regard baissé et les cheveux soigneusement disposés sur les épaules. Pourtant, il y avait en lui de quoi effrayer tous les pouvoirs. Il parlait du Royaume à des pauvres qui n’avaient presque rien, et lorsqu’on voulut le faire taire, il continua jusqu’au supplice. On lui cracha au visage. Des soldats jouèrent avec ses vêtements. Sa mère dut regarder mourir ce fils dont on lui avait annoncé la grandeur. Rien, dans cette mort, ne ressemblait à la fin glorieuse d’un fondateur de religion.
J’ai souvent pensé à Marie après la mise au tombeau. L’Évangile ne raconte guère ces heures où les proches du condamné durent affronter son absence. Où alla-t-elle ? Qui lui donna à boire ? Quels gestes accomplissait-on, dans cette Jérusalem pleine de pèlerins, après avoir vu son enfant mourir sur une croix ? Nous savons ce que la foi proclame de la Résurrection. Il n’empêche que le Vendredi saint eut ses heures de chair meurtrie, et que la mère de Jésus connut cette douleur pour laquelle aucune mère ne trouve de nom.
Comment annoncer un tel Dieu à des hommes qui n’en veulent plus ?
Certainement pas en leur faisant la leçon du haut de nos certitudes. J’ai rencontré, chez des incroyants, une droiture qui me rendait honteux de mes propres accommodements. Il en est qui ne peuvent croire parce qu’ils ont trop vu souffrir, parce qu’une prière d’enfant est demeurée sans réponse ou qu’ils ont trouvé chez les représentants de Dieu une dureté dont ils portent encore les marques. D’autres vivent simplement sans religion. Ils n’en éprouvent aucun manque et seraient fort surpris qu’on leur en invente un. Nous devons leur reconnaître cette liberté sans y chercher aussitôt la preuve d’une blessure secrète.
Je me méfie des chrétiens qui savent trop bien ce qui se passe dans le cœur des autres. Ils vous expliquent l’incroyance avec une assurance que je leur envie presque. À les entendre, celui qui refuse Dieu le chercherait nécessairement sans le savoir. Peut-être. Mais qui nous a donné le droit de parler ainsi à sa place ? La foi ne grandit pas en annexant les consciences. Elle exige de nous une humilité dont nous nous dispensons volontiers dès qu’il s’agit de défendre la vérité.
Il reste que cette vérité, pour un chrétien, possède un visage. Nous ne croyons pas seulement en une force mystérieuse qui gouvernerait l’univers depuis quelque hauteur inaccessible. Nous croyons que Dieu s’est laissé voir dans un homme qui mangeait avec ses amis et connaissait la lassitude des longues marches. Voilà une prétention folle, à laquelle deux mille ans de christianisme ne devraient pas nous avoir habitués. Le Créateur des étoiles aurait connu la faim et l’angoisse devant la mort ! Il aurait accepté de naître au milieu d’un peuple soumis à la domination étrangère, de grandir dans un village sans gloire et de mourir sous les coups d’une justice expéditive.
Quand je contemple un crucifix, je mesure parfois l’inconvenance de notre foi. Nous avons fait de cet instrument de torture un objet familier. Il pend au mur de nos maisons, accompagne les mourants, veille sur les chemins de Bretagne. À force de le voir, nous risquons d’oublier l’horreur qu’il représente. Pourtant, c’est bien ce corps-là que l’Église montre au monde lorsqu’elle parle de l’amour de Dieu. Un corps dont on a percé les mains.
Nos anciens avaient avec cette image une familiarité qui peut nous déconcerter. Dans les chapelles de campagne, les Christs de bois ou de pierre portaient parfois sur leurs visages une souffrance terrible. Les fidèles les regardaient sans détourner les yeux. Ils avaient connu les maladies qui défigurent, les accidents de travail, les hommes disparus en mer. Leurs prières pouvaient être brutales. Quand le malheur s’acharnait, ils réclamaient des comptes au Ciel. Certains revenaient pourtant, le dimanche suivant, s’agenouiller devant celui qu’ils avaient maudit.
Je ne voudrais pas idéaliser leur foi. Elle charriait ses peurs, ses duretés, parfois des croyances auxquelles nous n’avons aucune raison de regretter d’avoir échappé. Mais elle accordait à Dieu une place dans les affaires humaines, jusque dans leur désordre. On pouvait se fâcher avec lui. Il n’était pas réduit à une opinion que l’on conserve ou abandonne selon ses préférences.
Aujourd’hui, je vois des jeunes gens entrer dans les églises, parfois au hasard d’une promenade, et s’arrêter devant les statues dont ils ignorent jusqu’au nom. Ils peuvent être attirés par l’architecture ou simplement par la fraîcheur. Certains découvrent la foi, d’autres repartent sans avoir éprouvé le moindre bouleversement. Je ne veux pas transformer chacun de ces passages en récit de conversion. J’aime seulement imaginer qu’un jour, parmi eux, quelqu’un regardera longtemps ce condamné suspendu au-dessus de l’autel et cherchera à comprendre pourquoi tant d’hommes ont cru reconnaître Dieu dans son visage.
Il faudra alors qu’un chrétien puisse lui répondre autrement qu’avec des formules apprises.
J’aimerais que nous retrouvions cette liberté de parler du Christ comme d’un être aimé. On parle rarement de ceux qu’on aime avec le langage des communiqués. Il y entre de la passion, des souvenirs et parfois du reproche. On ne craint pas toujours de mal dire. Je préférerai longtemps la pauvre prière d’un homme qui se débat avec Dieu aux discours parfaits où l’on ne sent plus rien vivre.
Car je me débats, moi aussi. Je ne comprends pas la patience du Ciel devant certaines souffrances. Il m’arrive de trouver insupportable le silence de Dieu, et je ne puis regarder les malheurs des hommes comme les éléments d’un grand dessein dont il suffirait d’attendre l’heureuse conclusion. Je crois en la Résurrection, mais elle ne rend pas les cercueils moins lourds. Je crois que le Christ a vaincu la mort, et je continue de redouter celle de ceux que j’aime.
Cette contradiction m’accompagne. Je n’ai nul désir de m’en débarrasser à coups de raisonnements pieux.
Il m’arrive, lorsque je passe devant une église encore ouverte, de m’arrêter quelques minutes. La rue continue de gronder derrière les murs. Je m’assieds au fond, sans toujours trouver les mots. Il y a devant moi un crucifix dont le bois a noirci, et dans la pénombre le visage du supplicié se distingue à peine. Je pense à cet homme de la cuisine, à mes propres morts, aux prières demeurées sans réponse. Je voudrais demander tant de choses. Le plus souvent, je me tais.
Alors je regarde celui qui, au jardin des Oliviers, demanda lui aussi que la souffrance lui fût épargnée.
Et je demeure encore un peu auprès de lui.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

