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LE TEMPS DE L’ ANNEXION, de 818 à 845

Abbaye de Landevennec
Photo EC / Ar Gedour (droits réservés)

 

La période d’annexion, de 818 à 845, entre la mort de Morvan et le rejet de la domination franque par Nominoé, apporta des mutations cruciales dans les domaines religieux, social et administratif. Ce furent la liquidation de la chrétienté celtique, la prise de pouvoir par un épiscopat romano-franc et l’introduction de la féodalité.

Ces mutations allaient de pair et sont donc étroitement imbriquées, mais pour la clarté de l’exposé, il convient de les présenter analytiquement.

LA CREATION DES EVECHES ROMANO-FRANCS EN BASSE-BRETAGNE

On sait que les diocèses territoriaux étaient étrangers à la chrétienté britto-iroise. Les évêques étaient aussi chefs de communautés monastiques et les moines -baglogion- assuraient le culte dans les églises dépendant de leurs congrégations. Suivant la règle romano-franque, les évêques devaient administrer des circonscriptions de la même manière qu”un administrateur civil.

Il s’agissait donc, en 819, de choisir un site cathédral et de délimiter un territoire diocésain. On constate que, dans cinq cas sur six, le site cathédral  choisi fut celui d’une abbaye chef de congrégation. On n’a pas fait l’inventaire des abbayes cathédrales qui n’ont pas été promues,  -telle celle de Gaël-St Mewen-, qu’elles aient subsisté ou disparu.  Il est remarquable  que Landévennec ne soit pas du nombre, alors que son abbé était devenu l’ initiateur de l’opération.

 

SAINT-MALO

Concernant le territoire diocésain échu à Saint-Malo, on doit s’arrêter sur le contraste dans le traitement d’Alet et celui de Dol. Le premier se trouva doté d’un vaste territoire cohérent, alors que le second eut un noyau cathédral exigu régnant sur une dispersion de paroisses analogue au semis de paroisses desservies à l’époque monastique. Cette situation s’explique par les circonstances du 9ème siècle. Dès avant 818, l’abbé de Sant-Mewen de Gaël, Haelocar, cumulait cette charge avec celle d’abbé-évêque de Saint-Malo d’ Alet. Son abbaye avait bénéficié des libéralités de Charlemagne.

En effet, si le fils de Pépin ne régnait pas sur la Bretagne, il y avait des hommes de confiance. L’un de ceux-ci  était Rorgon, vicomte  breton d’ Alet, qui avait épousé Rothuld, seconde fille de Charles (décédé en 810). Beau-frère du futur empereur Hlodovicus, Rorgon   avait la meilleure des introductions chez les Francs.  Il en avait fait profiter l’abbé-évêque d’ Alet.

Ayant hérité du trône, en 816,  Hlodwic  renouvelle les dispenses judiciaires attribuées par son père à Saint-Méen. La création de l’évêché d’ Alet  donnait à Rorgon  prétexte à en revendiquer l’administration civile, d’autant plus que sa famille avait aussi un domaine dans le pays de Lanouée.  Ainsi l’évêché d’ Alet englobait la zone d’influence de Saint-Méen.

Concurremment à ces opérations, Rorgon est nommé comte de Rennes.

 

DOL

L’abbé de Saint-Samson de Dol, de son côté, avait de solides relations chez les Francs, du fait des nombreuses paroisses succursales qu’il détenait dans l’Avranchin, le Cotentin, et jusqu’à l’estuaire de la Seine, héritage de saint Samson. On ne lui contesta donc pas ses paroisses disséminées. On en ajouta même, tel le Loquénolé de la côte du Trégor, que son nom rattache à Landévennec. L’abbaye de Saint-Jacut  fut  incluse dans cet évêché. On ignore le nom du dernier abbé de Saint-Samson. Le premier évêque romain de Dol connu est Salocon, qui fut destitué par Nominoé en 847.

 

SAINT-BRIEUC

A la congrégation  de Brieuc fut dévolu le siège du nouvel évêché de l’ouest de l’ancien territoire des Coriosolites. Il réunit les deux pagi de Penthièvre et Goëlo, mais aussi une portion du pagus de Quintin. On y reconnait  la zone féodale où  dominera la famille de Penthièvre, issue de la lignée de Iudikael. C’est aussi, à l’ouest, le secteur d’apostolat de Saint Hodoc (Plouézec, Plouec, Ploeuc, Saint Théo –Saont-Heoc-), manifestement annexé à la nouvelle entité.

 

TREGUIER

Le siège de l’évêché de Tréguier échut à celui de la congrégation de s. Tudwal. Son territoire réunit trois pagi : le Pagus Tricorius, le Pagus Ciuitatis-ou Pagus Lexiuius et le Pagus Castelli.  Territoire modeste, comparé à la dispersion des dédications au fondateur de l’abbaye-mère, de l’Ile Tudwal en Mor Terwyn (Mer d’Irlande), à l’Ile d’ Yeu.

 

LEON

L’évêché de Léon a un territoire bien délimité constitué de deux pagi.  Il a toute l’apparence d’un diocèse classique. Cependant sa toponymie révèle une grande diversité. Paul-Aurélien, outre la cathédrale, a cinq dédications dans l’évêché, mais il en a quatre à l’extérieur. Les dédications à des fondateurs d’autres congrégations sont très présentes: Tudwal, Iltud, Conoc, Alar, Iahoa, sans oublier saint Mathieu, et Nep, frère de Gildas, connu comme évêque d’Avranches.

Le Léon avait donc de nombreux pères spirituels, et de son côté la “famille” de Paul Aurélien n’était pas cantonnée au Léon. N’est-ce pas Potolius (>Pedel) qui a donné son nom à Guipel (*Uicus Potoli), dans le pays de Rennes ?

Mais le pays avait surtout une famille de tigerni, les Wiuhomarch, difficile à soumettre, qui ne sera pas ébranlée par les Norois et qui détint même la crosse épiscopale. La création du diocèse fut ici aussi une opération politique où l’occupant franc s’efforça de s’assurer la faveur des chefs locaux.

 

KEMPER-CORENTIN

L’évêché de Corisopitum est plus vaste et complexe. Outre la Haute-Cornouaille maritime (ouest de l ’Ellé), il comprend les pagi littoraux de Cap Cavall, Cap Sizun et des Ports (Porthoed=Porzay), le pagus du Faou (de Fouea “La Tanière), entre l’ Awn et son affluent l’ Eles,  le Pagus Castri, Pow-Chaer, qui tous faisaient partie de la Ciuitas des Osismiens. Mais, plus au Centre-Est il englobait la plus grande partie du pagus “Quintin” (*Pagus Cantinus), qui devait être terre vénète, et d’autres localités du Poutrocoet, au NE du Blavet.

 Cette bizarre excroissance orientale doit s’expliquer par les péripéties politiques.  En 753, Pépin le Bref avait attaqué et occupé le Bro-Weroc. Dans cette situation, l’évêché de Vannes  avait dû se soumettre aux canons de l’église romano-franque. Mais l’occupation militaire n’avait pas atteint le cours nord du Blavet. Le pays entre Blavet et Out   était resté dans la norme celtique, les paroisses étant desservies par les moines des diverses “familles”. La “famille” de Gwennolé  y avait bonne place, si l’on se réfère au culte de ce saint  dans  le secteur du Haut-Blavet.

Au début du 9ème siècle, la souveraineté bretonne (exprimée par le titre de Wletic, était  représentée par la famille des Morvan, dont le domaine propre était le *Pagus Foueae, entre Aune et Elorn -limite marquée par la tour de guet de Roch- Morvan. L’abbaye de Landevennec, établie sur la rive de l’Aulne,à  moins d’une heure de bateau de la résidence de Morvan, avait le fleuve comme chemin familier pour approcher du Haut-Blavet. Le service spirituel et le pouvoir matériel étaient ainsi conjoints en Bretagne centrale, dans la partie de la ciuitas non occupée par les Francs en 753.  De 753 à 818 la résidence spirituelle était Landévennec, la gouvernance relevait du Faou.

La mort de Morvan  mit fin à ce pouvoir axé sur la vallée de l’Aulne . Dans le pays occupé et annexé,  la lignée de Cornouaille  apparait comme dynastie comtale, gouvernant aussi le pays du Faou. Le nouveau diocèse se présente comme domaine du comte. Comme Rorgon à Alet, le Comte de Cornouaille était acteur bénéficiaire de l’opération ecclésiastique.

La puissance  des Morvanides du Faou étant brisée, les tigerni de Cornouaille étaient dans la situation d’élargir leur domaine, en  créant un comté-diocèse englobant le pagus du Faou, le Pagus Castri (Poher)  et le territoire vénète resté libre de 753 à 818.

De la date la promotion de  Kemper  au rang de capitale de la  Cornovia et de siège d’un diocèse aussi étendu que bizarrement dessiné, ceci est la source de bien des confusions.

L’évêché de Kemper n’a pas un abbé-évêque pour fondateur putatif. Corentin s’est trouvé promu évêque sans doute parce qu’il était le saint local de Corisopitum, près de  l’estuaire de l’Odet. Il est resté l’un des saints bretons qui ont le moins de dédications, et lorsque Corentin a été substitué à un autre saint, comme à Saint-Connan, il est clair que cela  participe à l’opération de création du diocèse.

 

LISTES  EPISCOPALES

Inutile de s’attendre à ce que le catalogue des évêques  soit celui des congrégations des “fondateurs” éponymes. Aucune n’avait survécu à l’autodafé de 818.

Les listes sont des compositions ad hoc visant à créer un passé aux  innovations. On y trouve les noms de saints locaux de peu de renom, correspondant à l’extension territoriale du diocèse, et des noms de saints de “familles” occultées. S’y ajoutent des noms de remplissage qui ne suffisent pas à donner une chronologie vraisemblable.

Ainsi, à Saint-Malo, on rencontre Maelmon, pratiquement inconnu, mais aussi Iudicael, qui fut moine à saint-Méen.

A Dol, la Vie de s. Samson lui mentionnant un successeur, Leucherius. Il a donc place dans la liste, mais on le fait précéder de Magloire et de Budoc, dont la vraie place est  évidemment ailleurs.

A Saint-Brieuc on n’a pas composé de liste.

A Tréguier la liste donne un saint local, Pebrcat,   Rivelen (écrit aussi Ruelin), dont le nom est historiquement connu chez des laïcs,  Cunual (=Konwal) ,  honoré localement en Trégor , et un bon lot de remplissage.

Dans le Léon on a affaire à une élaboration touffue. Deux saints fondateurs de congrégations se trouvent rangés comme successeurs de Paul Aurélien: Goueznou, et Iahoeu (Iahoa=Jaoua=Joevin),  joints à des saints locaux : Goulven, Houardon, Ténénan.  Tïernvael “noble prince” a été choisi dans une  litanie, ou plutôt emprunté à la Vie de s. Samson. Cetomerinus est une pièce de musée, car ce nom n’est pas un anthroponyme, mais un toponyme “district de l’ estuaire” : qui pro quo. On verra plus loin  l’accord avec la Vita Pauli Aureliani.

Kemper n ‘était pas le siège d’une famille monastique. Un saint local : Corentin, se trouva donc promu premier évêque. Rappelons que , selon sa Vita, il aurait  été consacré par s. Martin de Tours, trépassé le 11.11.397.

 

La liste épiscopale du Cartulaire de Kemperlé, voix officieuse des Comtes de Cornouaille, lui donne pour successeur un saint Gueroc (absent dans le Cartulaire de Kemper). C’est bien le nom historique célèbre Weroc, qui sera repris dans la lignée de Cornouaille après Alain Barbe-Torte. On ne connait aucun culte à un saint Gweroc.

Le troisième successeur, Benedic, est un nom emprunté à la lignée comtale (Benedic, évêque et comte, fils du comte Budic).

Le second (ou premier)  successeur,  Alorius, en breton Aler, mais connu sous les formes Alar, Alor, Alan, l’un des plus invoquée des saints bretons, mais dont le siège n’a pas  été identifié (peut-être Lanmeur ?). Il est compté une seconde fois sous le nom d’ Alan.

Les autres noms sonnent bien, mais n’ont pas de porteur ecclésiastique connu. Il n’y a pas de saint local.

 

VIES DES SAINTS FONDATEURS  PUTATIFS

En 818 la Vie de s. Samson existait en manuscrit hors de la Bretagne.  Elle  échappa ainsi à l’autodafé. Devenue la plus ancienne (et l’ unique) Vie de saint breton, elle servit de source et de modèle aux Vies de saints dans une chrétienté romano-franque.

Saint Samson avait pratiqué son apostolat au-delà des limites de l’administration bretonne, en Neustrie. Le roi franc Hildbert  (Childebertus) avait tiré avantage de lui faciliter la tâche. Après 818, l’empereur franc était pour un temps maître absolu, et l’on attendait donc des “évêques fondateurs” qu’ils soient présentés au moins aussi complaisants que Samson, vis à vis des potentats mérovingiens, prédécesseurs des “empereurs très chrétiens”, ou bien qu’ils aient la caution de hauts représentants de l’église romaine, tels que Martin de Tours ou Germain l’ Auxerrois.

Les cinq Vitae ainsi concoctées après l’annexion ont donc comme caractères communs le manque de sources écrites (sauf exceptions ponctuelles) et l’introduction de garants politiques ou religieux, au prix de dérapages chronologiques. Aussi, avant de chercher si une Vita a une valeur historique, il faut déterminer ce qui relève du “cahier des charges” de l’hagiographe, ce qui constitue l’ emballage du produit, le label obligatoire.

Saint Malo n’échappe pas au visa “Childebertus“, qui contredit un des synchronismes avec saint Colomban.

Saint Brieuc va à Paris chercher un Germain qui veut être l’Auxerrois à qui on attribue l’éducation d‘Iltud et de Patric (qui sont du 4ème siècle).

L’hagiographe -compilateur- de Tudwal copie mot pour mot la Vita Samsonis pour introduire le Breton du 5ème siècle chez le roi franc du 6ème siècle

Saint Pol Aurelien se voit de même affublé d’ une promotion hildbertienne, grâce à quoi de zélés historiens carolingistes ont fait de son cousin Withur (Victor frère d’Ambrosius Aurelius) un vassal du roi de Neustrie.

La Vita de Corentin assure sa légitimité carolingienne en l’envoyant à Tours se faire consacrer par Saint Martin lui-même. Le trépas de Martin en 397 n’avait pas arrêté le progrès hagiographique.

L’opération précipitée de création de diocèses pseudo-anciens entraîna ainsi une série de mystifications. Tout comme les fausses décrétales du pseudo-Isidore, forgées de même au milieu du 9ème siècle par le même milieu bénédictin, elles ont été reçues comme part des nouvelles normes, et ont pollué l’histoire religieuse et séculière. Le procès des décrétales est entendu, mais notre décodage de l’histoire des Bretons  est inédit.

En résumé, les six diocèses territoriaux de Brittania Inferior ont été créés sur le modèle de diocèses de type romano-franc (dit “gallo-romain”) pour remplacer la gestion monastique “en semis”, propre à la chrétienté celtique. Cette réforme a été l’un des volets de l’élimination de cette chrétienté, allant jusqu’à nier son existence.

Les territoires ainsi délimités ne sont ni hérités de l’Armorique celto-romane, ni façonnés par l’administration bretonne, mais résultent des circonstances du 9ème siècle dans une société en voie de féodalisation.

NOTA   BENE

Les abbayes de fondation celtique dans les Marches, les trois diocèses de la Britannia Superior,   occupées par les Francs, telles que Saint-Gildas de Rhuys, Saint-Arthal (Martin) de Vertou, – on ignore  de quelle communauté faisait partie Witcar, l’envoyé de Hlodwic auprès de Morvan-  ont pu, éventuellement,  conserver leurs règles jusqu’en  816. En cette année, le nouvel empereur fit imposer partout la règle bénédictine, ce qui causa parfois des complications.

 

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l’origine géographique des Bretons armoricains et sur l’histoire linguistique de la Bretagne.

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