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Les missions catholiques en Afrique aux XIX° et XX° siècles

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

Force est de constater qu’aujourd’hui, en Afrique, en Afrique francophone qui constituera la limite géographique de notre étude, la religion catholique est très inégalement répartie.
Pour quelles raisons ?
L’Afrique noire subsaharienne, animiste, s’est, bien avant le XIX° siècle, ouverte au christianisme et même si, aujourd’hui, les sectes d’origine évangélistes comme le harrisme se sont développées avec succès, le catholicisme y semble parfaitement intégré avec un clergé indigène de qualité avec lequel il faut compter, tant localement qu’au niveau de l’Église universelle.
Tandis qu’en Afrique du nord, où le christianisme était initialement très présent aux premiers siècles de son développement, le catholicisme, face à un islam de conquête, se contente de la portion congrue avec une présence limitée et timide  qui ne touche que les populations d’origine européennes, désormais marginales depuis les indépendances.
Pourquoi cette disparité ?
Pourtant le message évangélique est identique au nord comme au sud du Sahara qui constitue une frontière naturelle bien identifiée, un peu comme celle que forme la mer méditerranée entre le sud de l’Europe et le nord de l’Afrique.
S’agirait il alors d’un mode d’inculturation différent ?
Il convient de tenir compte de plusieurs facteurs : d’abord le milieu naturel, différent entre le nord et le sud, ensuite la façon dont ces régions d’Afrique ont été pénétrées par les français : c’est l’histoire de la colonisation depuis la conférence de Berlin en 1884/85  jusqu’aux indépendances, dans les années 1960, qui constitueront les deux bornes chronologiques de notre étude.
Il restera, enfin, à évoquer la question de l’inculturation de la religion catholique aussi bien auprès des populations à dominantes animistes que dans les pays à majorité musulmane, le missionnaire apparaissant, dans l’un et l’autre cas, comme un colon civilisateur, mais avec une vocation bien spécifique : apporter la bonne nouvelle du Christ ressuscité, religion monothéiste, révélée par les écritures et la tradition qui les éclaire, née, comme l’Islam au VI° siècle, au moyen orient, mais qui s’est développée à Rome, en Europe occidentale.

I – Les données géographiques et humaines

Elles sont loin d’être homogènes et sont susceptibles d’expliquer la différence de résultats dans l’implantation de la religion catholique en Afrique francophone.
On peut distinguer trois régions : le nord et le sud séparés par le désert du Sahara

A) l’Afrique du Nord

La population autochtone est de race blanche, le climat est méditerranéen, la faune et la flore sont du même type qu’en Europe du sud, bref, les européens s’y acclimatent facilement ainsi qu’ils l’ont d’ailleurs fait pendant de nombreux siècles jusqu’au VII° siècle et la conquête arabe des omeyyades, venus du moyen orient, sectateurs d’une nouvelle religion conquérante : l’islam.

B) le Sahara

C’est un désert qui se caractérise autant par la rareté des précipitations (5 mm par an à Reggan) que par l’élévation des températures diurnes (57° à Tindouf) avec, donc, des conditions de vie extrêmes : y vivent des populations nomades, les targuis, qui parlent et écrivent une langue originale, le tamashek. Les oasis, où l’on peut trouver l’eau nécessaire à toute vie humaine et animale, en général fossile, gérée de façon très élaborée (les foggaras) , sont cultivées par d’anciens esclaves, de race noire, les harratins, qui paient rançon (le 1/5° de la récolte) au propriétaire blanc du nord, d’origine arabe ou berbère ; le Sahara constitue donc aussi un lieu de rencontre entre populations arabes musulmanes du nord et noires animistes du sud .

C) l’Afrique sub-saharienne

C’est l’Afrique noire, de la couleur de la peau de ses habitants, au climat tropical, chaud et humide, à la nature exubérante et prolifique, mais dangereuse pour l’européen qui peine à s’y habituer. C’est un véritable continent, mais quasiment vide de population, en tout cas, très inégalement répartie, vivant selon leurs ethnies, en clan, plus ou moins structuré, constituant une « famille » développée à l’excès. Animistes, ces populations rendent ainsi hommage à la création qui les entoure, ils développent un attachement particulier aux ancêtres , c’est une civilisation orale que chantent les griots, une cosmogonie qui les familiarise à la métaphysique, comme chez les dogons  ou les abidjis .

II – La colonisation française

Déjà au XVII° et XVIII° siècles les navigateurs européens et, notamment français, avaient établis sur la côte atlantique de l’Afrique noire des comptoirs pour commercer avec les indigènes, tandis que les relations avec l’Afrique du nord, colonie émancipée de l’empire ottoman, se limitaient principalement aux razzias qu’effectuaient les pirates arabes sur les côtes nord de la Méditerranée. C’est, notamment, pour y mettre fin que le roi Charles X a décidé d’y intervenir militairement.

A) la conquête de l’Afrique du nord

Commencée en 1830 par le bombardement d’Alger par l’Amiral Duperré, la conquête de l’Algérie s’achèvera par la prise de la smalah d’Abdel Kader en 1847 par le général Bugeaud. Dès 1848, l’Algérie est divisée en trois départements français.
Prétextant des troubles en Kroumirie, l’armée française, venue d’Algérie, pénètre en Tunisie en 1881 ; le traité du Bardo qui suivra, a pour objet d’établir, pacifiquement, les règles du protectorat français sur le gouvernement beylical tunisien.
La crise d’Agadir, en 1911, provoquée par une canonnière allemande, un des prémisses de la première guerre mondiale, sera le prétexte, pour l’armée française appelée par le sultan pour mater une révolte, d’occuper le Maroc. Le protectorat sur l’empire chérifien sera conclu par le traité de Fès en 1912.
C’est donc dans les bagages de l’armée française que les missionnaires catholiques s’installeront en Afrique du Nord, principalement pour assurer une présence religieuse auprès des colons européens de tradition catholique.

B) les expéditions exploratrices en Afrique noire

Outre la côte atlantique, l’Afrique apparaît aux européens comme un immense continent dont une large partie ressort encore de la catégorie des « terra incognita », ce qui ne manque pas d’aiguiser la légitime curiosité de ceux qui ont soif d’aventures et qui sont suffisamment entreprenants pour braver tous les dangers . C’est par les fleuves que se fera la pénétration des colonnes exploratrices ouvrant ainsi la voie à une colonisation présentée comme une entreprise civilisatrice.
Ainsi, autant la conquête de l’Afrique du Nord a été militaire, celle de l’Afrique noire s’est révélée pacifique. On notera que – mutatis, mutandis – le processus d’indépendance se fera brutal au nord, particulièrement en Algérie, alors qu’au contraire, l’émancipation de l’AOF et de l’AEF sera, sauf pour la Guinée, le résultat de négociations politiques progressives qui laissera la place à la « françafrique ».

C) le rôle des missionnaires

Pour les populations indigènes, le missionnaire blanc, apparaît, aux côtés du militaire et du colon, comme un personnage revêtu d’une mission civilisatrice spéciale : apporter, en remplacement de la religion traditionnelle, l’islam, ou bien celles des ancêtres, une nouvelle : la sienne qui est aussi celle du militaire et du colon.
Dieu merci, le missionnaire ne vient pas avec sa seule nouvelle religion monothéiste, révélée par la bible, comme le conquérant arabe des siècles passés, Allah et son Coran, il vient avec les connaissances techniques de son pays et de son temps qui font aussi de lui, non seulement un pasteur, mais aussi un enseignant, un infirmier, un agronome, etc…. Autant occupé de la vie religieuse de ses compatriotes que de celle des populations autochtones.
Le missionnaire est confronté à une substructure religieuse avec laquelle il va devoir composer, particulièrement en Afrique du nord, où l’Islam est solidement implanté depuis de nombreux siècles, faisant partie intégrante de sa propre civilisation.
Il a le choix entre deux attitudes, celle dictée par l’évangile de Mathieu, (10, 16) : «Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups; soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes » et celle préconisée par Saint Paul dans sa 2° lettre à Timothée (4, 2) : « proclame la Parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, menace, exhorte, toujours avec patience et souci d’enseigner ».

Il lui faudra, en réalité, composer sans cesse avec l’une et l’autre attitude, selon les circonstances.

III – la confrontation religieuse dans un milieu essentiellement musulman.

A) le colonisateur est foncièrement laïc et anticlérical.

C’est le comble de la situation : alors que la métropole se déchristianise lentement après une période révolutionnaire qui a vu se développer une crise religieuse sévère, à la veille de la proclamation du « dogme » de la séparation de l’Église et de l’État en 1905, vont y prospérer des vocations missionnaires de la part de prêtres et religieux, vocations que vont promouvoir à la fois le Vatican , ce qui parait normal, et les gouvernements successifs de la III° République pour qui « l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation » . Le missionnaire est donc appelé à jouer un rôle « politique » au profit de son pays d’origine, ce qui est mal augurer de sa nécessaire inculturation, mais il sera appelé à évoluer nécessairement pour conserver sa crédibilité….

B) la population locale est traditionnellement religieuse.

Tandis que les colons vont se révéler tout à fait étrangers aux questions religieuses locales, tant que l’ordre public n’est pas troublé mettant en danger leurs intérêts économiques et financiers, les missionnaires, au contraire, vont se trouver confrontés à des populations foncièrement et traditionnellement religieuses pour qui la poursuite du culte traditionnel constituera un acte de résistance à l’envahisseur étranger, un sursaut de liberté et de fierté face au colonisateur blanc dont le missionnaire apparaît comme une pure émanation.
C’est grâce à la persévérance de missionnaires au charisme certain comme le Père François Libermann (1802-1852), spiritain,  en Afrique noire, le Père Charles de Foucauld (1858-1916), chez les Touaregs  et le cardinal Charles Lavigerie (1825-1892), archevêque de Carthage et fondateur de la société des Pères Blancs , que le message évangélique finira par porter ses fruits, mais d’une façon très inégale au nord et au sud du Sahara en fonction de l‘assimilation réussie ou limitée de chaque missionnaire dans le contexte religieux dans lequel il évolue.

C) le travail nécessaire d’inculturation, sera là aussi, très différent.

1 – En Afrique du Nord, l’islam sunnite, d’ancienne implantation, a fait des États du Maghreb des théocraties où la loi religieuse est loi civile. Le sultan marocain, le dey d’Alger, le bey de Tunis, sont, à l’origine, des chefs religieux et des fonctionnaires vassaux de la lointaine Sublime Porte. Leurs sujets sont tout à fait conscients de leur origine orientale, de l’ancienneté et de la qualité de la civilisation arabo-musulmane qui est la leur et qui n’a rien à envier à celle du colonisateur. Il existe une élite intellectuelle et citadine dont il importe de tenir compte . Le missionnaire devra acquérir la culture d’un cheikh, écrire et parler arabe, s’exprimer en image et par proverbes pour être crédible dans son message, mais il ne baptisera que peu.

2 – En Afrique noire, il existe une chefferie, dont il importe de tenir pareillement compte, et dont les représentants sont plutôt favorables à l’apprentissage de la langue française et des sciences exactes dispensés dans les écoles tenues par les missionnaires.
Des catéchistes, qu’ils auront formés à cet effet, viendront relayer le travail d’évangélisation des missionnaires. Ainsi, assez rapidement, se constituera un clergé local, conformément au vœu, très tôt exprimé, par les papes Grégoire XVI  puis Benoît XV .
En conclusion, s’il faudra attendre 1960 pour voir le premier cardinal Africain,  le premier évêque a été consacré dès le début du XVI° siècle sous le nom de Dom Henrique, fils du roi du Congo, converti par les jésuites portugais. Le premier cardinal africain à la tête d’un dicastère romain sera le béninois Bernardin Gantin (1922-2008), nommé, en 1984, par le pape Jean Paul II, Président de la commission pontificale pour l‘Amérique latine et Préfet de la congrégation des évêques. Le cardinal guinéen Robert Sarah, né en 1945, est actuellement Préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements depuis 2014. Tandis que les recteurs à la tête de nos paroisses rurales, même bretonnes, sont des prêtres originaires d’Afrique noire.
Rien de tout cela en Afrique du nord.
Il faut bien distinguer, en effet, surtout en terre d‘Islam, la conversion théologale, la « métanoia » du cœur qui incite chaque croyant, quelle que soit son appartenance confessionnelle, à se tourner courageusement vers son Dieu, de la conversion confessionnelle qui, pour les chrétiens, conduira au baptême et à l’intégration ecclésiale.
Or, seule, cette dernière est prise en compte dans les statistiques, ce qui est de nature à tempérer l’observation ci-dessus relative aux résultats mitigés de l’activité missionnaire en Afrique et à la disparité entre le nord et le sud du sahara.
En effet, comme Jésus le précise à Nicodème, d’une part : « le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (Jn 3, 8) et à la samaritaine, d’autre part : « en ceci le proverbe est vrai, qui dit : l’un sème, l’autre moissonne » (Jn 4,37).
Il y a un temps pour tout : « un temps pour planter et un temps pour arracher le plant » (Qo 3,2b) et cela, les missionnaires de tous temps et de tous lieux le savent bien !
Et sans doute le travail réalisé par les missionnaires catholiques français au Maghreb n’est-il pas aussi visible qu’en Afrique noire, il n’en est pas moins réel et conserve toute son importance.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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