Saints bretons à découvrir

Mési, deit heb dalé ! (par Pierre-Yves Le Priol)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min

Durant tout le mois de décembre, Ar Gedour publie chroniques et contes de Noël, avec la complicité des collaborateurs habituels d’Ar Gedour mais aussi d’auteurs connus ou moins connus, contributeurs d’un jour pour plonger dans l’univers de Noël. Nous sommes heureux de vous partager leurs contributions.

Aujourd’hui, nous laissons la plume à Pierre-Yves Le Priol (photo ci-contre), journaliste, ancien secrétaire général de la rédaction de La Croix. Il a publié « En route vers Chartres : dans les pas de Charles Péguy » (Le Passeur, 2016) et « La foi de mes pères » (Salvator, 2018).

Je ne fêterai pas Noël en Bretagne, dans quelques jours, car des engagements me retiennent en région parisienne où je réside l’essentiel de l’année. Plusieurs messes en breton seront célébrées loin de moi, cette nuit-là, dans des paroisses du « Bro Gwened ». Et je me demande vers laquelle (Crach, Ploemeur, Pontivy…) m’auraient conduit mes pas si j’avais été au pays, comme souvent à cette période de l’année. Car c’est au cours de ces célébrations, dans la langue de nos pères, que je me sens le plus proche de l’enfant de la crèche. C’est pour moi un besoin du cœur, comme pour bien d’autres : nullement une envie de nous différencier en « baragouinant » nos prières et nos chants, le 24 décembre au soir, mais une façon d’aller à Dieu avec l’héritage reçu de nos pères et tout ce que nous sommes. Comme le dit volontiers le P. Job An Irien, celui qui ne parle pas à Dieu avec son cœur ne fait que bavarder : « an neb ne goze ket gand Doue gand e galon ne ra nemed glabousad ».

Le vieux cantique qui me rendra présent là-bas auprès de vous, par la magie de la musique et la richesse évocatrice de notre dialecte vannetais, est le si poignant « Mesi deit heb dalé » (Messie, viens sans tarder). Une récente newsletter d’Ar Gedour me l’a remis en mémoire, de sorte qu’il a inspiré tout mon temps de l’Avent – avec le texte breton et sa traduction française affichés sur ma table de travail, la partition musicale complète et même un enregistrement accessible en version polyphonique. Les paroles en avaient été composées par un missionnaire de nos campagnes, Jacques Larboulette (Jak an Arboulet, 1806-1892), jésuite originaire de Plouhinec, sur un air emprunté à une complainte du Barzaz Breiz : « La femme du croisé ». J’avais interprété ce chant aux messes de minuit d’autrefois, dans la basilique de Sainte-Anne d’Auray, avec la chorale du petit séminaire : « messie, viens sans tarder pour sauver les pécheurs, descends du ciel, Sauveur plein d’amour » … Et voilà qu’il m’est restitué tel quel et à distance, un demi-siècle plus tard, par le truchement des techniques numériques. L’émotion me monte à chaque écoute…

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« Mesi, deit heb dalé » : ce cantique est parfois considéré comme l’équivalent du très français « Venez divin Messie », mais je le préfère dans sa version bretonne. D’où lui vient donc sa ferveur d’imploration ? Ces vers tout simples, composés pour le 19ème siècle, ne restent-ils pas pertinents pour aujourd’hui ? C’est toute la souffrance des hommes qu’ils expriment, bien au-delà de nos horizons armoricains : les lamentations de la terre entière (« hirvoudeù oll an douar »). Car la misère n’a toujours pas été vaincue ici-bas, un siècle et demi après l’abbé Larboulette. Et la Maison commune – notre petite planète – geint plus que jamais, même si c’est sous de nouveaux périls : délitements sociaux, terrorismes, réchauffement climatique. Les vieux mots choisis pour le dire résonnent avec plus de fraîcheur à mes oreilles qu’un vocabulaire français usé par trop d’emploi : « ankén » (angoisse), « glahar » (affliction), « tioélded » (obscurité). Je découvre en cette occasion que la mélodie de ce chant sacré tient la comparaison avec celle de l’Oratorio de Noël, également présent ces jours-ci dans ma maison et composé par l’un des prédécesseurs de Bach lui-même : l’Allemand Heinrich Schütz.

Ne touchons pas à nos fêtes de Noël, nous en avons besoin pour reprendre souffle au terme de chaque année. Du temps de Larboulette (« an arboulet » : l’homme économe), les gens passaient la longue veillée d’avant minuit à se raconter des histoires, tout en tressant des paniers ou en roulant des chandelles de cire. Le père de famille allait nourrir les bêtes à l’étable car elles ne dormaient pas, cette nuit-là, et étaient censées déblatérer entre elles au sujet de leur maître. Le « tad-koh » racontait aux petits enfants effrayés, devant l’âtre, comment les bourreaux des Saints-Innocents étaient venus chercher l’Enfant-Jésus, des siècles plus tôt, jusque chez nous !

Bien qu’Européen convaincu, il m’arrive de désespérer de l’Europe quand elle semble vouloir supprimer toute trace de cette mémoire-là. J’ai ainsi découvert l’autre semaine qu’un projet de résolution bruxellois, finalement retiré sous le tollé général, recommandait aux fonctionnaires de l’Union Européenne de ne plus se souhaiter les uns aux autres un « joyeux Noël » – de peur de choquer, parmi eux, les oreilles des non-chrétiens. C’est tout simplement navrant car le christianisme apparait constitutif de notre identité commune.

Préservons donc nos fêtes de la Nativité d’une telle volonté d’effacement. Je connais une chapelle de chez moi que la réalisation d’une grande crèche collective permet de rouvrir chaque année aux visiteurs, durant les Fêtes de fin d’année. A nul autre moment, et pas même sous la splendeur des vacances d’été, je ne me sens si bien accordé à notre Bretagne. Un sapin du pays sélectionné dans la forêt voisine, une grosse souche (« ar skod ») fumant dans la cheminée, des santons de chez nous apposés dans la crèche – avec le couple des sonneurs en costumes, la joueuse de harpe portant la coiffe et la lavandière à la fontaine : je me retrouve régulièrement au chaud avec les miens, cette nuit-là, mais ouvert aux dimensions du monde qui souffre et qui geint – « goleit ged en noz du » (couvert par la nuit noire »).  C’est cela l’esprit d’enfance, l’esprit de Noël : croire qu’avec l’incarnation d’un certain nouveau-né emmaillotté dans la paille, entre l’âne et le bœuf, rien ne sera jamais plus comme avant pour l’humanité. Nedeleg laouen d’an holl ! Joyeux Noël à tous.

Pierre-Yves LE PRIOL

 

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