QUAND FOI ET CULTURE SONT INSEPARABLES

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Nous publions ci-après l’Allocution de Monseigneur Serand, Evêque de Saint-Brieuc et Tréguier en la Basilique de N.D de Bon-Secours, à l’occasion du XV e Congrès du Bleun-Brug, le 10 septembre 1925. Malgré son ancienneté, cette allocution, à quelques mots près, et en faisant la part de ce qui est dans le contexte de cette allocution est propre à l’époque, elle est une parfaite synthèse de ce que peut- être une véritable « Inculturation ».

Une allocution que nous aimerions bien entendre  dans nos églises.

Un cantique populaire dit : « Catholique et Bretons toujours » Vous avez fait de ces deux mot votre devise, vous avez lié les deux causes de la Foi catholique et de la Bretagne. Mais pourquoi donc liez-vous la cause catholique et la cause bretonne ? Sont-elles si inséparables et ne pourrait-on, sans inconvénient, les dissocier ? Vous savez bien que des groupements dont on ne saurait nier qu’ils sont vraiment dévoués à la cause bretonne se refusent à adopter votre formule et, cédant à l’esprit du jour, prétendent qu’il faut dégager cette cause de toute considération confessionnelle, parce que c’est le meilleur, l’unique moyen d’aboutir dans l’action. Et à première v4073085381ue, on serait tenté de croire qu’ils n’ont peut-être pas tort. La croyance, en effet, n’a que des rapports lointains avec le caractère particulier d’un peuple. La croyance catholique, qui est ici en cause, et c’est le propre de cette croyance, d’après sa définition même, est de convenir à tous les peuples. A première vue, oui, mais quand on veut y regarder d’un peu plus près, combien vite et clairement on s’aperçoit qu’ils ont tort et que c’est vous qui avez raison, et qu’il n’est pas possible de laisser la question catholique sans que la question bretonne soit immédiatement en danger de mort »

« Une chose est certaine, c’est que depuis quinze siècles, le catholicisme s’est installé chez nous ; c’est qu’il a pris possession  des esprits et des cœurs. Il a façonné les habitudes, non seulement des individus, mais des familles, du village, de la société entière, il est à la base de toute une foule de phénomènes de la vie sociale bretonne qui ne s’expliqueraient pas sans lui. Au visage physique de la Bretagne, il a donné une note à part qui ne peut se maintenir qu’avec lui. Ce visage par nos côtes incomparables et par la mer, par nos rivières et leurs merveilleuses vallées, par nos bois et nos forêts, par nos landes, leurs ajoncs, genêts d’or et bruyères ; il est aussi constitué par tout ce que la main de l’homme a édifié sur notre sol. Et si, quelles que soient les variations que peut subir la croyance religieuse sur ce sol, les premiers éléments que je viens de citer doivent demeurer.

Faites disparaître sur ce territoire ce qui est spécifiquement catholique, et voilà immédiatement que disparaissent nos clochers et nos églises à l’architecture si particulière qui exprime si bien le caractère du Breton qui réclame pour s’épancher devant Dieu dans la prière, quelque chose de ramassé, de discret, d’intime, de demi-mystérieux. Et ces magnifiques calvaires, un de nos plus beaux trésors, et qui nous appartiennent si bien qu’en vain nous chercherions rien de pareil d’un bout à l’autre du monde. Et les croix qui se dressent le long de nos chemins, aux carrefours ou sur les talus, et les petites chapelles qui ont été édifiées partout en l’honneur de la Vierge Marie ou des Saints. La Bretagne serait-elle encore la Bretagne quand on aurait supprimé tout cela ? Qui donc oserait le prétendre ?

Je sais bien, on me dira : Mais lors même que les esprits se détacheraient de la croyance catholique, tout cela demeurerait, on le conserverait avec soin. On le conserverait ? Ah ! et comment ? comme un monument d’un passé disparu, comme une pièce d’archéologie ? Je suppose qu’on y réussisse, mais tout cela ainsi transformé proclamerait, c’est évident, la révolution morale qui se serait opérée chez nous déjà ; tout cela proclamerait déjà que la Bretagne ne serait plus la Bretagne. Mais on n’y réussira pas, car vous savez bien que où l’âme s’est envolée, le corps se désagrège bientôt et tombe en poussière. La Foi catholique, c’est l’âme de toutes choses, c’est elle qui leur donne la vie ; elle est absente, tout s’effritera fatalement.

Et ce ne sera pas seulement les édifices extérieurs qui s’en iront, ce sera l’intérieur de la maison bretonne qui sera modifié à en être méconnaissable. Cet intérieur suppose, depuis quinze siècles, un crucifix, une statue de la Vierge Marie, de Sainte Anne ou de quelque saint ou sainte en particulière vénération dans la région. Supprimez la croyance catholique, il n’y a plus rien de tout cela.

Les Pardons sont une des caractéristiques de chez nous. Nulle part ils ne se retrouvent avec la note qu’ils ont en terre bretonne, avec leurs foules à la fois recueillies et joyeuses, avec leurs splendides processions, avec leurs drapeaux et bannières. Que deviennent-ils si le souffle catholique ne les anime plus ? Ce qu’ils deviennent ? De ces assemblées vulgaires et banales, comme on en voit partout, où l’on danse, où l’on chante, où l’on s’amuse sans grâce et sans beauté, où l’on s’animalise de plus en plus au lieu de trouver le coup d’aile qui emporte vers les hauteurs.

ruines landevennecEt croyez bien que rien n’échappera à cette ruine de ce qui est spécifiquement breton : le costume, parce que la forme en est dictée par les idées particulières à un pays, et que, nous venons de le dire, la disparition de la Foi catholique entraîne la disparition de tout ce qui marque la Bretagne d’un trait particulier.

La langue, parce qu’elle est l’expression d’une pensée à part et qu’il n’y a plus de pensée à part à exprimer là où l’on a supprimé tout ce qu’il y avait de plus caractéristique d’une région. Oui, vous avez raison de dire : « Catholiques et Bretons » Pourquoi ? Oh ! c’est très simple : parce qu’il s’inspire d’une idée de fidélité : Conserver son pays avec sa physionomie propre pour ne pas se perdre dans une masse où rien ne le distinguerait. Assurément, le Breton se garde de le fermer à tout progrès ; il consent à ce qu’il évolue, mais d’une évolution qui ressemble à l’évolution des plantes dans la nature, c’est à dire, d’une évolution par assimilation à soi-même. Il veut qu’il se continue identique tout en se développant. Où la trouvera-t-il cette doctrine ? Le catholicisme la lui fournira incontestablement et avec toutes les conditions qu’il peut désirer. Dans tous les systèmes philosophiques qui se sont partagé le monde, c’est une suite ininterrompue de contradictions qui se heurtent les unes aux autres. Là, ne cherchez plus l’évolution qui conserve la même maison, en la développant et en l’améliorant sans cesse ; non, c’est la révolution qui ne se lasse pas de démolir, pour construire une maison nouvelle et toujours ruineuse.

Observez et vous verrez si les faits ne justifient pas ces remarques. Tous ce qui est inspiré de l’esprit laïque ou neutre, tout ce qui écarte le caractère confessionnel, quoi qu’on fasse, a bientôt fini de tourner à l’hostilité contre tout ce qui est traditionalisme, régionalisme, nationalisme. Je puis donc le répéter : oui, vous avez raison de lier les deux causes catholique et bretonne, autour de vos drapeaux, autour de votre devise « Feiz ha Breiz »

Dans cette allocution qui a été prononcée il y a presque un siècle, tout est d’actualité : l’attachement indispensable aux traditions, à la langue bretonne et ses richesses dans l’expression de la Foi, cette fameuse inculturation. L’osmose entre la Foi, les traditions, les paysages, le patrimoine qui font l’identité de la Bretagne. L’avertissement que sans cette fidélité à nos racines, cette Foi mourra, et sans cette foi, nos racines mourront aussi.

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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