Que serait aujourd’hui la Bretagne si le christianisme n’avait pas été là ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 10 min
Illustration Ar Gedour (DR)

Notre précédent article « Certains milieux bretons ont-ils un problème avec la religion ? » ayant été très plébiscité, et contré par des argumentaires qui tombent rapidement dans les poncifs sans pour autant répondre à la question que nous posions, nous continuons sur notre lancée…

Le titre de cet article peut sembler provocateur, mais il permet surtout de mesurer combien l’histoire réelle d’une société est souvent plus complexe que les récits idéologiques que l’on tente parfois de lui substituer.

La Bretagne s’est formée, pendant plus de quinze siècles, dans un environnement profondément marqué par le christianisme. Cela ne signifie pas que toute la culture bretonne s’y réduit, mais les recherches historiques montrent que l’organisation sociale, le paysage parsemé d’édifices religieux, les traditions et une part importante de l’imaginaire collectif ont été structurés dans ce cadre. Qu’on le veuille, ou non !

Il convient d’ailleurs de rappeler une distinction souvent oubliée dans les débats contemporains : la Bretagne historique n’existe pas depuis l’Antiquité. Avant le haut Moyen Âge, la péninsule correspond à l’Armorique gallo-romaine. La Bretagne telle que nous la connaissons apparaît réellement entre le Ve et le VIIe siècle, au moment des migrations brittoniques venues de Grande-Bretagne, qui apportent avec elles leur langue, leurs structures sociales et leur culture propre.

Lorsque des populations brittoniques venues de Bretagne insulaire s’installent en Armorique entre le Ve et le VIIe siècle, elles apportent avec elles leur langue et une culture déjà largement christianisée, qui va profondément structurer la vie religieuse de la Bretagne médiévale. Les traditions liées aux saints fondateurs – Patern, Malo Korantin, Pol Aurélien, Samson, Tugdual, Brieg – témoignent de cette implantation. Ce christianisme ancien n’était d’ailleurs pas une simple importation extérieure : il s’est développé dans un environnement culturel celtique et a souvent intégré des éléments de tradition locales. Les historiens parlent parfois de « christianisme celtique » pour désigner les formes particulières qu’a prises la vie chrétienne dans les régions brittoniques entre le Ve et le VIIe siècle, caractérisées notamment par l’importance des monastères et des fondations locales, mais également une inculturation forte. Comme le dit Alan Stivell dans son album ‘Raok dilestra : « an iliz keltieg oa an tamm ispisial : un tamm drouiziezh ‘zo bet mesket e-barzh! » L’historien Bernard Merdrignac rappelle à juste titre que ces figures hagiographiques correspondent souvent à de véritables réseaux de fondation monastique et paroissiale qui ont structuré le territoire breton (Bernard Merdrignac, Les saints bretons entre légende et histoire, Presses universitaires de Rennes, 2008).

Au fil du Moyen Âge, la paroisse devient l’unité centrale de la vie sociale. Elle organise les rites de passage, les solidarités locales et une grande partie des rassemblements collectifs. L’historien Michel Lagrée souligne que pendant des siècles « la paroisse constitue le cadre fondamental de la sociabilité bretonne » (Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne 1850-1950, Fayard, 1992). Si l’on tente d’imaginer une Bretagne où cette structure n’aurait jamais existé, il faut imaginer un territoire dont les villages, les calendriers collectifs et les institutions locales auraient évolué selon des formes très différentes.

Le paysage lui-même porte cette histoire. La Bretagne compte plusieurs milliers d’églises, chapelles, calvaires et fontaines sacrées. Les enclos paroissiaux du Finistère, construits pour beaucoup aux XVIe et XVIIe siècles, illustrent une société où la communauté paroissiale investissait dans des ensembles architecturaux monumentaux. L’historien de l’art André Mussat montre que ces constructions reflètent à la fois la piété et la puissance collective des paroisses bretonnes (André Mussat, L’architecture religieuse en Bretagne, Ouest-France, 1997).

Les traditions populaires s’inscrivent elles aussi largement dans ce cadre. Les pardons, ces pèlerinages annuels dédiés à un saint, sont à la fois des manifestations religieuses et des événements sociaux majeurs. Les ethnologues ont montré que ces rassemblements mêlaient dévotion, musique, danse et rencontres communautaires. Donatien Laurent rappelle que les grands rassemblements festifs de la société traditionnelle bretonne étaient souvent liés au calendrier religieux, ce qui nuance fortement l’idée d’une opposition structurelle entre culture populaire et religion (Donatien Laurent, La chanson populaire bretonne et la société traditionnelle, Presses universitaires de Rennes, 1989).

Cela ne signifie pas pour autant que la Bretagne aurait été une société uniformément religieuse ni qu’elle n’aurait transmis aucun héritage plus ancien. De nombreux chercheurs reconnaissent que certaines traditions populaires peuvent conserver des traces d’un fonds culturel préchrétien, parfois qualifié – de manière plus ou moins approximative – de « paganisme celtique ». Des lieux naturels, certaines fêtes saisonnières ou des symboliques anciennes ont pu survivre sous des formes transformées.

Parce qu’on ne serait pas chrétien, doit-on pour autant rejeter cette âme profondément marquée par la culture chrétienne ? Imaginer une Bretagne sans christianisme impliquerait déjà d’imaginer un paysage différent, une autre organisation sociale, une autre toponymie – car de nombreux lieux portent le nom de saints – et une mémoire collective profondément transformée. Jusque dans les costumes bretons. Jusque dans ce qu’on porté les plus de 12 000 missionnaires bretons de par le monde.

Sans le christianisme, la péninsule armoricaine aurait évidemment continué d’être habitée. Mais la Bretagne telle que l’histoire l’a façonnée – dans ses institutions, son paysage, sa mémoire et une grande partie de sa culture – aurait probablement été si différente qu’il n’est pas certain que nous parlerions aujourd’hui de la Bretagne au sens où nous l’entendons.

L’identité bretonne ne se réduit certes pas au christianisme, mais l’histoire montre qu’elle s’est largement développée dans ce cadre.

Religion, pouvoir et liberté : dépasser les simplifications

Dans les débats contemporains, on rencontre souvent une affirmation radicale de la part de libertaires revendiqués : le christianisme aurait « asservi » les peuples et empêché leur épanouissement culturel. Cette idée repose parfois sur des expériences historiques réelles, mais présentée de manière globale et absolue elle simplifie fortement la réalité. L’histoire des sociétés montre que les institutions religieuses ont parfois été associées à des structures de pouvoir, mais elle montre aussi qu’elles ont pu jouer des rôles très différents selon les contextes.

Il est vrai que, dans certaines périodes, le christianisme a été utilisé comme instrument de légitimation politique, comme d’autres idéologies avant ou après lui. Dans l’Europe médiévale comme ailleurs, les pouvoirs politiques ont parfois trouvé dans la religion un appui symbolique à leur autorité. Mais cette instrumentalisation relève d’abord des dynamiques humaines et politiques, et non nécessairement de la nature même de la foi.

Il faut également rappeler que la christianisation de la Bretagne ne correspond pas au modèle d’une religion imposée par un empire extérieur. Dans ce cas précis, le christianisme arrive en grande partie avec les populations brittoniques elles-mêmes, déjà largement christianisées lorsqu’elles s’installent en Armorique. La religion fait donc partie de leur culture au moment même où se constitue la Bretagne historique.

Les religions ne sont pas des entités abstraites qui agiraient indépendamment des sociétés humaines. Elles sont toujours vécues, interprétées et organisées par des individus et des institutions. Les dérives autoritaires ou les formes de contrôle social que l’on peut observer dans certaines périodes historiques proviennent largement de cette dimension humaine. La sociologie des religions souligne que toute institution influente – religieuse, politique ou idéologique – peut être utilisée pour légitimer un ordre social ou un pouvoir donné (Rodney Stark, The Rise of Christianity, Princeton University Press, 1996).

Dans le christianisme lui-même, les textes fondateurs mettent plutôt l’accent sur la liberté intérieure et la dignité de la personne. La lettre de Paul aux Galates affirme par exemple : « C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés » (Galates 5 :1). Les historiens des religions rappellent souvent que la tradition chrétienne contient à la fois des dynamiques institutionnelles et des courants spirituels orientés vers la transformation intérieure et la liberté personnelle (Karen Armstrong, The Case for God, Knopf, 2009).

Cela ne signifie évidemment pas que l’histoire des institutions chrétiennes soit exempte d’ombres. Comme toutes les institutions humaines, elles ont pu connaître des dérives graves, parfois criminelles, que l’histoire récente a également mises en lumière dans différents pays. Reconnaître ces réalités est nécessaire, mais les transformer en clé unique d’interprétation de quinze siècles d’histoire revient à ignorer l’ensemble des autres dimensions culturelles, sociales et spirituelles qui ont également marqué ces sociétés.

C’est pourquoi réduire l’histoire religieuse à un simple récit d’asservissement relève souvent d’une simplification excessive, voire d’une mauvaise foi . Les sociétés humaines sont faites de tensions, d’équilibres et de contradictions. La Bretagne traditionnelle en offre un exemple clair : le clergé a parfois condamné certaines pratiques festives, mais les pardons, les fêtes paroissiales et de nombreux rassemblements populaires se déroulaient dans un cadre religieux partagé par la majorité de la population.

Affirmer de manière générale que « le christianisme a asservi » sans tenir compte de cette complexité historique revient souvent à adopter une lecture réductrice de l’histoire. On peut y voir une forme de paresse intellectuelle : plutôt que d’examiner les sources, les contextes et les évolutions sur la longue durée, on remplace l’analyse historique par un slogan idéologique. Or l’histoire réelle est plus exigeante. Elle montre que les traditions religieuses, comme toutes les grandes institutions humaines, peuvent être utilisées de différentes manières selon les époques et les sociétés.

Et c’est précisément pour cette raison que les sociétés démocratiques modernes ont choisi la laïcité : non pour effacer l’histoire religieuse qui a façonné les peuples (même si cela a été très tentant de la part de ceux qui faisaient part d’un fondamentalisme laïc presque religieux) mais pour garantir que cette histoire ne devienne pas une contrainte pour les consciences. La laïcité bien comprise permet aux croyants comme aux non-croyants de partager un même espace civique sans que la foi – ou l’absence de foi – ne devienne un critère d’appartenance.

Dans le cas de la Bretagne, les recherches historiques indiquent surtout que le christianisme a constitué l’un des cadres majeurs dans lesquels la culture, les institutions locales et les traditions populaires se sont développées pendant plus d’un millénaire.

La Bretagne n’a jamais été le produit d’un récit simple. Elle s’est construite dans la rencontre entre héritages anciens, christianisme très ancien et traditions populaires. Ceux qui prétendent expliquer cette histoire par un seul facteur – qu’il soit religieux ou antireligieux – ne simplifient pas seulement le débat : ils simplifient l’histoire elle-même.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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2 Commentaires

  1. Sans le Christianisme, la Bretagne n’aurait tout simplement pas existé. La Bretagne a été créée, chrétienne, avant même le baptême de Clovis. Elle est issue de la rencontre des pensées celtiques et druidiques et du Christianisme. Ainsi, l’âme de la Bretagne tient dans la perception d’un silence habité, perçu dans une chapelle ou dans la nature, dans des lieux dénués de bruits de fonds. Plus encore, percevoir ce silence habité plein d’un amour infini qui n’est autre que Dieu. Les chants Bretons, la manière de parler et de vivre se sont faites sur ce mélange subtil de la perception de cette nature et de ce « silence habité ». C’est ainsi que l’âme Bretonne est toujours tirée entre joie et mélancolie, essayant toujours d’atteindre cette présence infinie…C’est pourquoi, quand des bretonnants se coupent de cette âme bretonne, leur manière de parler et leur manière d’être paraissent être sèchent comme du bois mort. (Re) trouver l’âme Bretonne? Rien de plus simple: allez seuls dans une chapelle, dans une forêt, une clairière, au bord de la mer, à Huelgoat, au menez Hom, à la pointe du Van….ou tout simplement là où vous vous sentez le mieux. Faites le silence total en vous. Ne pensez plus et laissez-vous porter. Ce que vous ressentirez est cette âme de Bretagne, ce silence habité, à la fois petit, subtil et infiniment grand: la présence du Créateur en lequel est toute créature, et qui est présent dans toute créature.

  2. Yves de Boisanger

    Quels superbes témoignages ! chacun d’eux mériterait de longs commentaires et, certainement, quelques nuances mais, tels qu’ils sont, ils témoignent bien du fait historique selon lequel c’est la migration monastique du VIème siècle qui a fait naître la Bretagne. S’il fallait désigner un évènement fondateur parmi tous, ce serait le concile du Menez Bré qui a écarté Conomore et, avec lui, la tentation d’une construction purement humaine à l’instar de celle des Francs.
    Parler des « paroisses », c’est escamoter les « Plou » qui, eux, ne relèvent pas de diocèses encore inexistants.
    Si le christianisme breton ne correspond pas à un modèle imposé de l’extérieur, il n’en est pas moins vrai qu’il s’est heurté à ce dernier dès son origine et que toute son évolution, jusqu’à aujourd’hui, en est profondément marqué. L’évènement marquant serait alors l’abandon par l’abbaye de Landévénnec de « la règle des Scotts » au profit de celle de Saint Benoît … c’est à dire au profit de la couronne de France à travers l’archidiocèse de Tours.
    On en revient à la demande de Sainte Anne dont on ne méditera jamais assez l’étonnante précision chiffrée.

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