Pourquoi certains sont-ils contre la venue du Cardinal Sarah à Sainte Anne d’Auray ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 4 min

La venue annoncée du cardinal Robert Sarah, envoyé spécial du pape Léon XIV pour présider les célébrations du Grand pardon à Sainte-Anne-d’Auray les 25 et 26 juillet 2025, suscite des réactions contrastées. Si la majorité des personnes interrogées semblent enthousiastes, d’autres semblent voir les choses différemment sur les réseaux et dans la presse. Ainsi, un commentaire d’un lecteur publié dans Ouest-France a retenu l’attention : sous couvert d’un désaccord théologique et liturgique de la part de ce commentateur, il semble surtout révéler des arrière-pensées problématiques, teintées de racisme latent et de réflexes néocoloniaux qui laissent perplexes.

L’auteur du commentaire s’étonne et s’indigne du choix du cardinal guinéen, qualifiant son retour par la « grande porte » de déconcertant. Il insiste sur le fait qu’un autre légat aurait été « plus légitime », questionnant implicitement la légitimité d’un prélat africain à représenter l’Église dans un haut lieu de pèlerinage breton. Cette réaction – comme celles que l’on voit fleurir sur les réseaux sociaux – laisse poindre une inquiétante hiérarchisation implicite des origines géographiques dans l’Église, comme si l’Afrique ecclésiale était inapte à porter un message universel ou à présider une célébration dans un sanctuaire européen. Histoire de mettre un coup d’arrêt à de telles arguties, un point de vue – qui n’engage que l’auteur de cet article – s’impose.

Au-delà de la critique du positionnement doctrinal du cardinal Sarah – qualifié de « tradi », voire associé à « la fachosphère » histoire de le mettre à l’Index – ce qui interpelle, c’est le ton condescendant et suspicieux vis-à-vis d’un prélat qui, qu’on adhère ou non à ses convictions, est un homme d’Église respecté à l’échelle mondiale. En citant certains propos du Cardinal Sarah, sans mise en contexte ni nuance, l’auteur du commentaire, qui n’a certainement pas lu ses écrits ni les actes du Concile Vatican II, construit une opposition caricaturale entre une Église « ouverte » post-Vatican II (supposément incarnée par le pape François) et un représentant « anachronique » venu du Sud.

Mais plus grave encore est cette phrase, que l’on retrouve également chez certains usagers de Facebook : « Parmi tous les cardinaux qu’il a créés, n’y aurait-il pas un légat plus légitime ? » Elle trahit une vision pour le moins ethno-centrée de la légitimité dans l’Église, comme si le cardinal Sarah – par son origine ou son profil conservateur – ne pouvait incarner dignement le message du successeur de Pierre.

Ce type de discours, trop souvent banalisé, s’inscrit dans une logique qu’on pourrait pleinement qualifier de néocolonialisme doux : on attend des figures venues d’Afrique qu’elles soient « représentatives » d’un certain catholicisme convenable, conciliant, exotique si possible, mais certainement pas prescriptrices, ni dépositaires d’une autorité doctrinale. Quand un prélat africain s’écarte de ce rôle assigné, il est qualifié de « déconcertant », d’ancré dans le passé, voire d’illégitime.

L’Église est pourtant, par essence, universelle. Elle ne peut, sans contradiction, revendiquer sa catholicité et refuser à certains de ses membres – en raison de leur continent d’origine ou de leurs convictions – le droit de parler en son nom, d’autant plus quand c’est le Pape lui-même qui en a fait son légat. Refuser au cardinal Sarah le droit de présider une célébration en Bretagne, ce n’est pas simplement s’opposer à un courant théologique : c’est entretenir l’idée que certaines voix, venues du Sud, ne devraient pas avoir de poids sur la scène ecclésiale occidentale. Certains commentaires laissent ainsi transparaître ce regard exotisant, qui accepte la présence de figures africaines dans l’Église tant qu’elles restent symboliques ou folkloriques — mais rechigne à leur accorder une pleine légitimité doctrinale ou institutionnelle. Un peu comme on accepte des bretons plus ou moins de bonne grâce qu’ils chantent quelques cantiques lors d’un pardon et se mettent occasionnellement en costume d’antan, pourvu qu’ils s’en tiennent à ce rôle assigné.

La critique de l’orientation liturgique ou doctrinale d’un prélat est bien entendu légitime dans une Église vivante. Mais quand cette critique flirte avec des relents de rejet culturel ou racial, elle perd sa crédibilité et blesse l’unité du corps ecclésial. Le Grand pardon de Sainte-Anne-d’Auray est un formidable moment de rassemblement, de fraternité, de mémoire et de foi, et il n’y a nul doute à ce que chacun, au-delà de ses sensibilités, puisse trouver sa place dans cette célébration des 400 ans des apparitions de sainte Anne à Yvon Nicolazic.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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2 Commentaires

  1. Pebezh gouennelourien ! (ha soñjal e vezont embannet gant Kornô-Gall, biskoazh kement-all !)

  2. Les premiers Pères de l’Eglise étaient africains. L’Eglise est universelle , mettre l’accent sur l’origine du Card Sarah n’est pas fondamentale . Ce qui frappe est sa doctrine qui résonne comme celle des chrétiens de toutes les époques !

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