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Conciles, pape et conciliarisme : une question ancienne, toujours sensible

Amzer-lenn / Temps de lecture : 9 min

Dans l’Église catholique, la question de l’autorité – qui décide en dernier ressort ? –  a suscité, au fil de l’histoire, des réponses diverses selon les contextes. Au cœur de ces débats se trouve le conciliarisme, une doctrine ancienne souvent mal comprise, parfois invoquée de manière imprécise aujourd’hui. Au vu de l’actualité ecclésiale, on s’aperçoit même que des échos de conciliarisme existent encore. Pour éviter les contresens, il est essentiel de rappeler ce qu’est réellement le conciliarisme, les textes qui l’ont porté ou combattu, et pourquoi, malgré son ancienneté, les interrogations qui lui ont donné naissance continuent de résonner dans les débats contemporains, notamment autour de la synodalité, dont nous avons traité précédemment.


Le conciliarisme : une doctrine liée exclusivement aux conciles œcuméniques

Le conciliarisme est une doctrine ecclésiologique selon laquelle un concile œcuménique, c’est-à-dire une assemblée représentant l’Église universelle, détient une autorité suprême dans l’Église, supérieure à celle du pape, au moins dans certaines matières fondamentales : la foi, la réforme de l’Église ou encore la résolution de crises majeures. Il est essentiel de souligner un point souvent ignoré : le conciliarisme ne concerne jamais de simples conciles locaux, nationaux ou synodes, mais uniquement le concile œcuménique compris comme l’expression de l’Église tout entière.

Cette doctrine apparaît dans un contexte historique exceptionnel : le Grand Schisme d’Occident (1378-1417), lorsque plusieurs papes rivaux revendiquent simultanément la légitimité. Dans une telle situation, aucune autorité pontificale isolée ne paraît capable de résoudre la crise. C’est dans ce contexte que le concile de Constance adopte le décret Haec sancta (6 avril 1415), qui affirme :

« Ce saint concile de Constance […] tient son pouvoir immédiatement du Christ ; chacun, de quelque état ou dignité qu’il soit, même papale, est tenu de lui obéir dans ce qui concerne la foi, l’extirpation du schisme et la réforme de l’Église. » (Haec sancta, session V)

Cette affirmation, formulée dans un contexte de crise exceptionnelle, sera par la suite l’objet d’importantes discussions quant à sa portée doctrinale et canonique. Elle ne sera jamais reçue comme une définition dogmatique de l’Église universelle.

Deux ans plus tard, le décret Frequens (9 octobre 1417) cherche à rendre cette solution durable en prescrivant la réunion régulière de conciles généraux :

« Les conciles généraux doivent être célébrés fréquemment et à des temps déterminés. » (Frequens, session XXXIX)

L’objectif est de faire du concile un instrument permanent de réforme et de vigilance au service de l’Église. Même à son apogée, le conciliarisme ne soutient donc jamais qu’un synode local ou une Église nationale puisse juger le pape. Son audace consiste uniquement à attribuer cette capacité au concile œcuménique, en tant qu’expression de l’Église universelle.


De Constance à l’époque moderne : le rejet progressif du conciliarisme

Une fois le schisme résolu, l’Église prend conscience que la solution exceptionnelle adoptée à Constance ne peut devenir une règle permanente sans modifier profondément sa structure. La papauté entreprend alors de clarifier progressivement la doctrine. En 1460, le pape Pie II publie la bulle Execrabilis, qui condamne explicitement l’appel d’une décision pontificale à un concile général :

« Nous réprouvons et condamnons comme erronée et détestable la pratique d’en appeler du Pontife romain à un concile général. » (Execrabilis, 18 janvier 1460)

Ce texte vise directement la pratique conciliariste : le concile œcuménique ne peut être un tribunal supérieur au pape. Cette orientation est confirmée quelques décennies plus tard par le Ve concile du Latran (1512-1517), qui affirme que l’autorité du Pontife romain est constitutive de la validité même d’un concile œcuménique. À partir de là, le conciliarisme est rejeté comme doctrine générale de l’Église.

Toutefois, cette clarification ne signifie nullement que le pape serait conçu comme une autorité extérieure ou « au-dessus » de l’Église. La doctrine catholique affirme au contraire que le pape est dans l’Église et pour l’Église, comme successeur de Pierre et principe visible de son unité. Il n’est pas au-dessus de l’Église, mais il exerce en son sein une primauté de juridiction au service de la communion.

Cette tension réapparaît encore en 1682 avec la Déclaration des Quatre Articles du clergé de France, qui affirme notamment la supériorité des conciles œcuméniques sur le pape dans certains domaines. Cette position, appelée gallicanisme, n’est pas un conciliarisme médiéval au sens strict, mais elle en reprend l’une des intuitions fondamentales. Elle sera condamnée par Rome et ne recevra jamais de valeur doctrinale universelle.

Une précision utile

L’autorité d’un concile œcuménique ne signifie pas pour autant que tous les textes qu’il promulgue possèdent le même degré d’autorité doctrinale. Un concile peut définir des dogmes, enseigner de manière authentique la foi, promulguer des dispositions disciplinaires, adopter des réformes liturgiques ou proposer des orientations pastorales. Tous ces actes relèvent du magistère de l’Église, mais ils n’ont pas tous la même portée théologique.

Cette distinction est particulièrement importante pour comprendre le deuxième concile du Vatican. Parmi ses quatre constitutions, deux sont qualifiées de « dogmatiques » (Lumen gentium et Dei Verbum), car elles portent sur les fondements doctrinaux de l’Église et de la Révélation. Toutefois, cela ne signifie pas que chacune de leurs affirmations constitue une définition dogmatique nouvelle. Comme le rappelait saint Paul VI quelques mois après la clôture du Concile :

« Compte tenu du caractère pastoral du Concile, celui-ci a évité de proclamer sous une forme extraordinaire des dogmes affectés de la note d’infaillibilité. » (Audience générale du 12 janvier 1966)

Comprendre les différents degrés d’autorité des textes conciliaires est indispensable pour éviter deux erreurs opposées : considérer que tout ce qu’enseigne un concile relève d’une définition dogmatique, ou, à l’inverse, penser que son enseignement serait purement facultatif.

Vatican I, Vatican II et les échos contemporains

La clarification la plus décisive intervient avec le concile Vatican I. La constitution dogmatique Pastor aeternus (18 juillet 1870) définit solennellement la primauté de juridiction du Pontife romain :

« Le Pontife romain possède sur l’Église universelle un pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel de juridiction. » (Pastor aeternus, chap. III)

Cette définition exclut toute supériorité d’un concile œcuménique sur le pape, tout en situant cette primauté à l’intérieur de l’Église, et non au-dessus d’elle. Un siècle plus tard, le concile Vatican II reprend la question dans une perspective pastorale et de communion. La constitution Lumen gentium affirme la réalité du collège des évêques, mais précise immédiatement :

« Le collège ou corps des évêques n’a d’autorité que si on l’entend avec le Pontife romain, successeur de Pierre, comme son chef, et jamais sans ce chef. » (Lumen gentium, n° 22)

Vatican II refuse ainsi deux erreurs opposées : celle d’un concile sans pape, héritée du conciliarisme, et celle d’un pape isolé de l’Église. Pour autant, si le conciliarisme appartient désormais à l’histoire, les interrogations qui lui ont donné naissance continuent de résonner. On les perçoit aujourd’hui dans certains débats autour de la synodalité, lorsque l’on s’interroge sur le poids de la consultation, du consensus ou des assemblées dans le processus décisionnel. On les retrouve également, sous une forme très différente, dans les controverses suscitées par la réception du concile Vatican II. Pour certains, un supposé « esprit du Concile » devient le critère permettant de justifier des évolutions (voire des abus) qui dépassent parfois les textes eux-mêmes. Pour d’autres, notamment autour de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, c’est également Vatican II qui devient le point de référence déterminant : non plus pour prolonger son héritage, mais pour en dénoncer les ruptures supposées avec la Tradition. Dans les deux cas, le concile tend à occuper une place disproportionnée dans l’appréciation de la vie de l’Église, soit comme origine de toutes les réformes souhaitables, soit comme origine de la crise contemporaine.

Il ne s’agit évidemment pas d’un retour du conciliarisme médiéval. Les situations sont profondément différentes. Mais les mêmes interrogations demeurent : comment exercer l’autorité dans l’Église ? Comment articuler la primauté du pape, la collégialité des évêques et la participation de tout le peuple de Dieu ? Qui est, au sein de l’Église, le gardien authentique du dépôt de la foi, et comment cette mission s’exerce-t-elle concrètement ? Enfin, comment préserver l’unité sans déplacer le lieu ultime de l’autorité ? C’est parce que ces questions demeurent que le conciliarisme, sans renaître comme doctrine, continue de résonner dans les débats ecclésiologiques contemporains.


En bref

Le conciliarisme est une doctrine ancienne, née d’une crise exceptionnelle et strictement limitée aux conciles œcuméniques compris comme expression de l’Église universelle. Rejeté progressivement par l’Église à travers les bulles pontificales, les conciles et les définitions doctrinales, il appartient désormais à l’histoire.

En revanche, les questions qu’il a fait surgir demeurent d’une étonnante actualité : comment exercer l’autorité dans l’Église ? Comment articuler la responsabilité des évêques, la participation des fidèles et la fidélité au dépôt de la foi ? Qui en est le gardien authentique ?

À ces interrogations, l’Église catholique répond aujourd’hui avec clarté. Le dépôt de la foi est confié à l’Église tout entière (CEC §84-87). Son interprétation authentique est exercée par le Magistère vivant, c’est-à-dire par le pape et les évêques en communion avec lui. Comme successeur de saint Pierre, le Pontife romain est « le principe et le fondement perpétuel et visible de l’unité tant des évêques que de la multitude des fidèles » (CEC §882 ; Lumen gentium, n° 23). Il n’est ni au-dessus de l’Église, ni en dehors d’elle : il exerce, au sein du collège des évêques et au service de la communion ecclésiale, une primauté de juridiction qui assure l’unité de la foi et de la communion.

C’est pourquoi il n’existe ni concile œcuménique sans le pape, ni autorité dans l’Église qui puisse se substituer au Siège de Pierre. Les modalités d’exercice de cette primauté ont pu évoluer au cours des siècles, mais son principe demeure constitutif de l’Église catholique. Si le conciliarisme appartient désormais à l’histoire, les questions qu’il a soulevées continuent d’éclairer, par contraste, la compréhension toujours plus profonde de la mission propre du successeur de Pierre. Elles rappellent aussi que toute réflexion sur l’autorité dans l’Église doit éviter deux écueils opposés : l’absolutisme, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité sans contrepoids, et le relativisme, qui dissout toute autorité dans le consensus ou l’opinion.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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