Saints bretons à découvrir

Que reste-t-il de Bleimor ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Le 14 juin, une invitation avait été lancée par la première Auray pour fêter les 80 ans des Scouts Bleimor, en invitant les anciens à les rejoindre. Au championnat des sonneurs de Gourin, ce samedi 5 septembre, le Bagad Bleimor s’est reformé pour fêter ses 70 ans, offrant au public une prestation hors du temps après 30 années sans jouer ensemble, avec une qualité musicale montrant qu’il n’a rien perdu de ses années d’or. Aujourd’hui, la 1ère Auray se retrouvait à Sainte Anne d’Auray, et c’est un des chefs qui a lu en breton une des lectures de la messe d’installation du nouveau recteur dans une basilique comble. De belles initiatives de rencontres que nous ne pouvons que souligner. Récemment, le magazine Istor Breiz a consacré un dossier à l’aventure Bleimor et il est vrai que ce nom fait partie du roman breton, voire de la légende. Dans le monde culturel breton, quand on entend Bleimor, on pense essentiellement au bagad. Quant au monde du scoutisme européen, de moins en moins de scouts savent encore qui est PGK, ces initiales gravées derrière chaque boucle de ceinture.

Aujourd’hui, Bleimor appartient sans aucun doute à l’histoire. Dissous depuis plusieurs décennies au sein des Scouts et Guides d’Europe, le mouvement scout, dont il ne reste plus que le brevet éponyme au sein de l’AGSE, continue pourtant d’être évoqué dès lors qu’il est question du renouveau culturel breton de l’après-guerre, du scoutisme breton ou encore de certaines figures qui ont marqué la Bretagne contemporaine. Le Bagad Bleimor, lui, existe toujours sous sa forme associative issue de sa séparation d’avec le mouvement scout, même s’il est plus ou moins en sommeil. Mais cette permanence dans les mémoires invite à une question simple : que reste-t-il aujourd’hui de Bleimor ?

Fondé en 1946 à Paris par Perig et Lizig Géraud-Keraod, Bleimor naît dans un contexte particulier. De nombreux Bretons ont quitté leur terre natale pour rejoindre la région parisienne. Le déracinement est réel, mais la volonté de transmettre une identité bretonne l’est tout autant. Le scoutisme apparaît alors comme un cadre privilégié pour former des jeunes capables d’assumer à la fois leur foi chrétienne, leur identité bretonne et leur engagement dans la société.

Mais Bleimor ne naît pas dans un désert. Le mouvement s’inscrit dans un environnement où se croisent acteurs culturels, militants bretons, artistes, éducateurs et hommes d’Église. Parmi ceux qui gravitent autour de cette aventure figure notamment Herry Caouissin, qui avait fondé l’Urz Goanag Breiz, et dont les liens avec les milieux bretons de l’époque et avec les fondateurs de Bleimor témoignent de la proximité de ces différents réseaux. Cette génération partage alors une même préoccupation : transmettre une langue, transmettre une culture, transmettre une foi, transmettre aussi une certaine idée de la responsabilité. Avec une vision. Au fil des années, Bleimor devient ainsi bien davantage qu’un simple groupe scout. Le mouvement constitue un véritable lieu de formation humaine et culturelle dont l’influence marquera durablement plusieurs générations.

Les historiens ont souvent souligné le rôle joué par Bleimor dans les parcours de nombreuses personnalités bretonnes, impactant jusqu’à aujourd’hui les monde culturels et religieux bretons. Certains deviendront musiciens, passant par le Bagad Bleimor ou la Telenn Bleimor, dont certains de renom, comme Stivell. D’autres deviendront chercheurs, écrivains, journalistes, professeurs de musique, responsables associatifs ou acteurs du renouveau culturel breton. D’autres encore s’engageront dans la vie ecclésiale ou dans le service de leurs communautés locales. Tous n’auront pas suivi les mêmes chemins ni conservé les mêmes convictions. Mais beaucoup reconnaîtront avoir reçu à Bleimor quelque chose qui les a durablement marqués.

Cette influence est d’ailleurs difficile à mesurer précisément car elle ne s’est pas transmise principalement par des structures, mais par des personnes. L’histoire de Bleimor n’est peut-être pas tant celle d’une organisation qui aurait survécu à travers ses institutions, que celle d’un héritage qui s’est transmis de génération en génération par les rencontres, les engagements et les initiatives qu’il a inspirés.

Aujourd’hui encore, de nombreux anciens de Bleimor, qu’ils soient issus des générations fondatrices ou de la tentative de revival des années 2000, se retrouvent engagés à divers niveaux dans la culture bretonne, dans le patrimoine, dans la musique, dans le monde associatif, dans la transmission de la langue bretonne ou encore dans la vie de l’Église en Bretagne. Tous n’ont pas conservé l’intégralité des convictions qui animaient le mouvement à ses origines. Certains se sont éloignés de sa dimension confessionnelle. D’autres demeurent profondément engagés dans la vie chrétienne. Mais chez beaucoup subsiste une empreinte commune : le goût de l’enracinement breton, le sens du service, l’importance accordée à la transmission et la conviction qu’une culture vivante doit être vécue avant d’être étudiée.

C’est peut-être là que réside l’héritage le plus profond de Bleimor. Non pas dans des bâtiments, des archives ou même une organisation, mais dans une manière d’être et de regarder le monde.

L’histoire de Bleimor ne s’est d’ailleurs pas totalement arrêtée avec la disparition du mouvement originel. Au début des années 2000, plusieurs anciens et sympathisants ont tenté de raviver cette flamme. A l’époque, parmi les initiatives, une cheftaine avait créé une clairière Bleimor en Loire-Atlantique. De cette période sont nés de nouveaux liens, de nouvelles initiatives et de nouvelles vocations. Les Gedourion ar Mintin figurent par exemple parmi les fruits de ce renouveau. Modeste par son ampleur, cette expérience a néanmoins permis à une nouvelle génération de découvrir et de s’approprier certains aspects de l’héritage Bleimor.

Aujourd’hui, le nom de Bleimor demeure présent dans le monde scout à travers le brevet culturel breton proposé au sein de la Fédération des Scouts d’Europe. Ici ou là, des projets d’unités ou de groupes inspirés par cet héritage voient également le jour, comme à la 1ère Auray. Ces initiatives restent modestes mais témoignent d’un intérêt qui ne s’est jamais totalement éteint.

L’héritage de Bleimor se retrouve également dans des initiatives qui ne relèvent plus directement du scoutisme. Bagadoù, associations culturelles, projets de transmission patrimoniale, médias, publications, événements ou actions locales poursuivent parfois, sans toujours le revendiquer explicitement, des objectifs qui ne sont pas étrangers à ceux des fondateurs : faire vivre la culture bretonne, transmettre un patrimoine spirituel, relier mémoire et engagement.

L’auteur de ces lignes ne prétend pas être extérieur à cette histoire. Par son grand-père Herry Caouissin, créateur d’Ololê et proche de plusieurs acteurs des débuts de Bleimor, par ses parents tous les deux Bleimor, mais également par son propre parcours au sein des Gedourion ar Mintin issus du renouveau des années 2000, il se reconnaît lui-même comme l’un des bénéficiaires de cette transmission. Ce n’est sans doute pas un hasard si le nom d’Ar Gedour apparut d’abord sous la forme d’un modeste irrégulomadaire destiné aux Gedourion ar Mintin avant de devenir le média et la petite galaxie que l’on connaît aujourd’hui.

Les contextes ont profondément évolué depuis l’époque des fondateurs. Le scoutisme n’occupe plus la même place dans la société, les moyens de communication ont changé et les préoccupations des nouvelles générations ne sont plus celles de l’après-guerre. Pourtant, certaines interrogations demeurent étonnamment proches : comment transmettre un héritage ? Comment faire vivre une culture sans la figer ? Comment conjuguer enracinement et ouverture ? Comment permettre à la foi chrétienne de continuer à dialoguer avec l’histoire et l’identité bretonnes ?

À sa manière, Ar Gedour s’inscrit dans cette recherche. Non comme l’héritier officiel d’un mouvement presque disparu, mais comme l’un des lieux où continuent de s’exprimer, avec les moyens du XXIe siècle, certaines des intuitions qui ont présidé à sa naissance.

Alors, que reste-t-il de Bleimor ? Peut-être moins un mouvement qu’un esprit, moins une organisation qu’une transmission, moins une structure qu’une question toujours ouverte. Nul ne peut prédire ce que sera son avenir. Mais tant qu’il se trouvera des hommes et des femmes pour croire que la culture bretonne mérite d’être transmise, et que la foi peut s’incarner dans une histoire comme dans une terre particulières, alors quelque chose de Bleimor continuera sans doute son chemin, sous des formes nouvelles, avec d’autres visages et peut-être là où on ne l’attend pas.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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