Il suffit parfois de quelques notes pour qu’une assemblée reconnaisse un chant et se mette à chanter avec cœur. En Bretagne, nous avons la chance de posséder un patrimoine religieux d’une grande richesse, avec des mélodies profondément enracinées dans la mémoire collective. Il serait bien regrettable que la fidélité à la liturgie soit présentée comme l’ennemie de cette tradition. Il est tout à fait possible de célébrer en breton, avec de belles mélodies bretonnes, tout en respectant les textes que l’Église confie à l’assemblée.
La question se pose notamment à propos d’un Gloar da Zoue encore chanté dans différentes églises du Finistère, comme nous avons pu le constater sur plusieurs paroisses les semaines passées. Le chant est beau, connu, priant. Sa mélodie est reprise du cantique traditionnel « Ni ho salud, Steredenn vor », et son texte commence ainsi :
Gloar da Zoue e lein an Neñv
ha peoc’h d’an dud war an douar.
Puis viennent quatre couplets : « Bezit meulet Aotrou Doue… », « Ni hoc’h ador Doue an Tad… », « Meuleudi deoc’h, Salver Jezuz… », etc.
Le diocèse de Quimper et Léon lui-même le répertorie sur son site sous le titre « Kantik ar Gloria (Hengounel) », c’est-à-dire « cantique du Gloria traditionnel ». Voilà qui peut d’ailleurs expliquer très simplement pourquoi des équipes liturgiques continuent à l’utiliser : lorsqu’un chant est ancien, familier et présent dans un répertoire diocésain sous la rubrique du Gloria, on peut légitimement penser qu’il convient à cet endroit de la messe. Pourtant, une difficulté demeure.
Le Gloria n’est pas simplement un chant de louange
Dans la liturgie de la messe, le Gloria possède un statut particulier. Il ne s’agit pas simplement de choisir un chant dont le thème serait la gloire de Dieu. La Présentation générale du Missel romain, au numéro 53, est très explicite, à l’instar du Credo : « On ne peut jamais remplacer le texte de cette hymne par un autre. »
Le même numéro présente le Gloria comme une hymne « très ancienne et vénérable » par laquelle l’Église glorifie Dieu le Père et supplie l’Agneau. C’est donc le texte du Gloria lui-même qui doit être chanté. La musique peut évidemment varier, les langues également, et certaines phrases peuvent être reprises musicalement. Mais on ne peut substituer au texte liturgique un autre texte, même très proche dans son inspiration. Or c’est précisément là que se situe la difficulté avec le Kantik ar Gloria (Hengounel).
Un beau cantique, mais une paraphrase
Le texte traditionnel reprend incontestablement les grands thèmes du Gloria : la gloire de Dieu, le Père, le Fils, l’Agneau de Dieu, la supplication, le Saint-Esprit et la gloire du Père. Il ne s’agit donc nullement d’un texte théologiquement étranger à la prière de l’Église. Mais il ne reproduit pas le texte liturgique du Gloria : il le paraphrase, le réorganise et l’abrège. Le Gloria reçu dans le Missel proclame notamment :
« Nous te louons, nous te bénissons, nous t’adorons, nous te glorifions, nous te rendons grâce pour ton immense gloire… »
puis, à la fin :
« Car toi seul es saint, toi seul es Seigneur, toi seul es le Très-Haut : Jésus Christ, avec le Saint-Esprit, dans la gloire de Dieu le Père. Amen. »
Dans le cantique traditionnel, ces éléments sont transformés en vers nouveaux. Certains sont conservés sous une autre forme, d’autres sont déplacés, et plusieurs formulations liturgiques disparaissent entièrement. Ainsi, la triple acclamation finale – « toi seul es saint, toi seul es Seigneur, toi seul es le Très-Haut » – n’y figure pas. Le quatrième couplet s’achève directement sur le Christ vivant « avec le Saint-Esprit […] dans la gloire du Père ». La comparaison peut être faite directement avec les paroles publiées par le diocèse.
Ce chant peut donc être un beau cantique de louange sans être, pour autant, le texte du Gloria demandé par le Missel.
Cette distinction est importante. Il ne s’agit pas de déclarer un chant « mauvais » ou de condamner un patrimoine. Il s’agit simplement de reconnaître qu’un cantique inspiré du Gloria et le Gloria liturgique ne sont pas nécessairement la même chose.
Une solution bretonne existe déjà
Et c’est ici que la question devient particulièrement intéressante : il n’est absolument pas nécessaire de choisir entre le breton et la fidélité liturgique.
Le diocèse de Quimper et Léon a publié il y a déjà dix ans une autre version, Gloar da Zoue e barr an neñvou, qu’il présente sans ambiguïté comme « une version officielle chantée pour la liturgie en breton ». On y retrouve cette fois les éléments du texte liturgique :
Bezit meulet, bezit trugarekeet, bezit adoret, bezit enoret…
puis :
Rag c’hwi hepken a zo santel.
C’hwi hepken eo an Aotrou.
C’hwi hepken eo an uhel-meurbed, Salver Jezuz…
La partition publiée par le diocèse porte d’ailleurs explicitement la mention « Texte du Missel Romain ». Autrement dit, l’alternative existe déjà : un Gloria en breton, chantable par une assemblée et respectant le texte liturgique.
Il y a même un détail qui mérite d’être relevé. La musique de ce Gloar da Zoue officiel est de Mikael Skouarneg : son nom figure expressément en tête de la partition.
Or le Santel 2 – le « Saint, Saint, Saint » bien connu de nombreuses assemblées bretonnantes – est lui aussi de Mikael Skouarneg. Le diocèse l’indique sur sa page consacrée au Santel, et la partition porte également son nom. Ce n’est donc pas seulement une solution textuellement adaptée : elle s’inscrit aussi dans le même univers musical que le Santel déjà familier de beaucoup de fidèles. Les deux partitions présentent d’ailleurs une parenté mélodique perceptible dès leurs premières phrases.
Il serait tentant d’y voir une volonté du compositeur de donner une cohérence musicale aux différentes parties de l’ordinaire de la messe. C’est tout à fait plausible, mais aucune source retrouvée ne permet de lui attribuer formellement cette intention. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que le Gloria et ce Santel sont bien du même compositeur, et que leur proximité musicale permet de passer de l’un à l’autre sans rompre l’univers sonore de la célébration.
Ne stigmatiser personne, mais faire connaître les bons outils
Il serait particulièrement injuste de transformer cette question en procès de telle paroisse, de tel prêtre, de telle chorale ou de tel animateur. Les habitudes liturgiques se transmettent parfois pendant plusieurs décennies. Une mélodie que tout le monde connaît est naturellement reprise. Et, dans le cas présent, la présence même de l’ancien Kantik ar Gloria dans le répertoire en ligne du diocèse, sous la rubrique du Gloria, peut entretenir une certaine ambiguïté.
Le plus utile n’est donc probablement pas de montrer du doigt ceux qui utilisent encore cette version, mais de mieux faire connaître celle que le diocèse présente explicitement comme officielle pour la liturgie. Car la question dépasse largement un seul chant.
Faire vivre le breton dans nos églises ne consiste pas seulement à conserver précieusement ce qui a été chanté autrefois. Cela signifie aussi permettre à cette langue de porter aujourd’hui, avec justesse, la liturgie de l’Église.
Nous avons la chance de disposer pour cela de musiciens, de traductions et de répertoires de grande qualité.
Alors gardons nos mélodies. Chantons en breton. Transmettons ce patrimoine. Mais lorsque l’Église nous confie un texte précis – le Gloria, le Sanctus, l’Agnus Dei – la beauté la plus juste est peut-être celle qui parvient à unir la tradition musicale de notre pays et les paroles de la prière de toute l’Église.
Dans le cas du Gloria, cette possibilité existe déjà. Il reste simplement à la faire davantage connaître.
Sources principales
- Présentation générale du Missel romain, n° 53, Conférence des évêques de France / Service national de la pastorale liturgique et sacramentelle : le texte du Gloria « ne peut jamais [être] remplacé […] par un autre ».
- Diocèse de Quimper et Léon, Chanter le GLOIRE À DIEU en breton, page publiée le 15 avril 2019 et présentant Gloar da Zoue e barr an neñvou comme une « version officielle chantée pour la liturgie en breton ».
- Diocèse de Quimper et Léon, partition de Gloar da Zoue – n° 2 : « Muzik : Mikael Skouarneg » et « Texte du Missel Romain ».
- Diocèse de Quimper et Léon, Kantik ar Gloria (Hengounel), pour le texte du cantique traditionnel encore présent dans le répertoire diocésain.
- Diocèse de Quimper et Léon, Santel 2 (Mikael Skouarneg) et sa partition.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne

