Briser les nouveaux murs

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

« All in all, it was just another brick in the wall. » La génération qui a aujourd’hui entre soixante-dix et quatre-vingts ans a grandi avec cette phrase. Elle a vu dans The Wall un hymne à la liberté, un cri de révolte contre l’autorité, contre l’école qui formate, contre la société qui enferme. C’était le temps des slogans, des pavés et des utopies. On ne voulait plus de murs. On voulait respirer. Au moment où j’écris cet article, j’ai un morceau du mur de Berlin à mes côtés, relique d’une histoire qu’on croit passée. Mais cinquante ans plus tard, la question se repose : les murs sont-ils vraiment tombés, ou simplement repeints ? Et surtout : ne sommes-nous pas en train de bâtir d’autres murs, plus subtils, plus idéologiques, mais tout aussi infranchissables ?

Les anciens rebelles devenus gardiens du temple

Loin de moi l’idée de stigmatiser une génération et vous savez comme moi l’importance que nous avons chez Ar Gedour pour la dimension transgénérationnelle. Il n’en demeure pas moins qu’il faut parfois nommer pour avancer. Celle qui fut la génération de Mai 68 aimait à se présenter comme celle de la tolérance et de la liberté. Elle a brisé les carcans moraux, abattu les tabous, ouvert les portes du dialogue entre les sexes, entre les peuples, entre les cultures.
Mais aujourd’hui, une partie de cette génération regarde avec suspicion ceux qui, à leur tour, remettent en cause le modèle qu’elle a imposé. Voire même ceux qu’elle pense voir remettre en cause ce modèle parce que leur prisme est différent. Comme si la liberté qu’elle avait revendiquée pour elle-même devait s’arrêter aux frontières de ses propres certitudes.

Ce qui était jadis une révolte contre l’autorité est devenu, peu à peu, une autorité morale, et ceux qui criaient « il est interdit d’interdire » sont parfois devenus les premiers à dicter ce qu’il est permis de penser, d’aimer ou de dire. Ils ont abattu les murs des églises, mais élevé ceux des idées. Ils ont rejeté les dogmes religieux, pour inventer de nouveaux dogmes culturels et sociétaux.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’un procès générationnel. Beaucoup de femmes et d’hommes de cette époque continuent à douter, à écouter, à s’émerveiller, à échanger et à transmettre. Mais le paradoxe est là : la génération de la liberté s’est figée dans son propre récit. Elle se voit toujours comme la jeunesse du monde, alors qu’elle peine parfois à reconnaître celle qui vient après elle.


Un monde prisonnier du manichéisme

Le vrai poison de notre époque, c’est la simplification. Nous ne savons plus penser la nuance, la complexité, la lenteur. Nous rangeons tout et tout le monde dans des boîtes bien ordonnées : progressiste ou réactionnaire, traditionaliste ou moderniste, croyant ou athée, homme ou femme, jeune ou vieux, écolo ou productiviste, urbain ou rural…. Et, comme à l’école de The Wall, on apprend aux enfants à bien réciter la leçon, à lever la main du bon côté, sous peine d’exclusion symbolique. Cette grille binaire ne laisse plus place à la rencontre.

Dans les paroisses, dans les associations, dans les milieux culturels, on observe la même crispation : les anciens reprochent aux jeunes leur impatience, leur radicalité, leur manque de respect des formes, une impression de retour à ce qu’ils ont combattu ; les jeunes reprochent aux anciens leur rigidité et leur autorité cachée derrière un vernis d’ouverture. Et chacun se renvoie le miroir de l’intolérance, persuadé d’incarner, lui, le vrai esprit de liberté.

Mais la liberté sans écoute mutuelle n’est qu’un slogan. Et la tolérance qui ne supporte pas la contradiction devient une forme raffinée d’exclusion.


La Bretagne, miroir des tensions et des transmissions

Peut-être que la Bretagne, avec sa mémoire longue et son identité multiple, peut nous offrir une leçon à méditer.
Ici, plus qu’ailleurs, les générations se côtoient encore. Certains grands-parents parlent encore breton, les enfants comprennent quelques mots, les petits-enfants le redécouvrent à travers les écoles Diwan ou par la musique.
Les églises cohabitent avec les festoù-noz, les croix de granit avec les drapeaux de manif’, la foi ancienne avec la ferveur écolo. C’est une terre où les mondes se superposent, parfois se heurtent, mais continuent à dialoguer. Ou devraient. Car même ici, les murs se dressent.
Entre catholiques « de tradition » et paroisses « de renouveau », entre défenseurs du patrimoine et militants culturels, entre Bretons enracinés et néo-ruraux venus chercher un idéal de vie, on retrouve les mêmes lignes de fracture que partout ailleurs. Chacun revendique son authenticité, son héritage, sa vision du vrai monde (breton ou non). Celui d’hier, celui d’aujourd’hui, ou celui de demain.

Mais le véritable esprit breton, celui qui a résisté aux siècles, aux interdits, aux empires, c’est justement l’art de traverser les murs sans les renier. Le granit, ici, ne sert pas qu’à bâtir ; il sert aussi à tenir. Et tenir, ce n’est pas s’enfermer. C’est rester debout, enraciné, sans cesser d’accueillir le vent du large.

Apprendre à dire “nous”

La génération de The Wall nous a appris à dire “non”. Non à l’autorité aveugle, non à la morale imposée, non à la guerre, non aux carcans. Ce “non” a peut-être été vital, fondateur, nécessaire. Mais aujourd’hui, il nous faut peut-être apprendre un autre mot, plus difficile encore : “nous”.

Dire “nous”, ce n’est pas renoncer à soi, ni se dissoudre dans le consensus. C’est reconnaître que le monde n’appartient ni à ceux d’hier, ni à ceux de demain, mais à la conversation entre les deux. C’est admettre que le jeune militant écolo et le vieux paysan, le prêtre de campagne et l’artiste contemporain, le traditionaliste et le moderniste, ont chacun une parcelle de vérité et que c’est en les faisant dialoguer que naît le réel. Pas en s’excommuniant les uns les autres pour des portraits brossés à l’inconnu. Briser les murs, aujourd’hui, ce n’est pas rejouer la révolte contre les anciens, ni mépriser la mémoire. C’est oser la réconciliation, non pas au sens mou du terme, mais au sens fort : celui d’une rencontre qui bouscule et transforme.

Le dernier mur

Peut-être que le dernier mur à abattre, c’est celui de la certitude. Celui qui fait croire à chaque génération qu’elle détient la clé du monde, qu’elle a tout compris, qu’elle est la plus lucide. Ce mur-là ne se voit pas ; il est dans nos têtes, dans nos conversations, dans nos réseaux sociaux. Il sépare les camps, les âges, les visions du monde et empêche toute construction de la paix : chez nous et dans le monde. 
Or il suffit parfois d’un geste simple pour en faire tomber un morceau : une discussion sans caricature, un repas partagé, un atelier, une messe, un fest-noz… ou une lecture commune de The Wall.

Parce que, finalement, la leçon de Pink Floyd n’était pas seulement un cri de colère. C’était aussi un appel à ne pas se laisser enfermer, ni par les institutions, ni par les idéologies, ni même par sa propre révolte. Et si nous sommes condamnés à bâtir des murs, alors tâchons au moins d’y percer des fenêtres.

Dans le dernier acte de The Wall, quand le mur s’effondre, ce n’est pas la victoire d’un camp sur un autre. C’est la libération d’une conscience. Peut-être est-ce cela, notre tâche à tous : apprendre, à travers les âges, à faire tomber nos propres murs.
Non pour revenir à un passé idéalisé, ni pour courir vers un futur désincarné, mais pour reconstruire ensemble un espace commun, celui du doute, du dialogue et du partage. Et si la génération de 68 a crié “Liberté !”, peut-être à nous, aujourd’hui, de répondre : “Écoute.”

À propos du rédacteur Stella Gigliani

L'une des touches féminines d'Ar Gedour. Elle anime en particulier la chronique "La belle histoire de la semaine".

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Un commentaire

  1. Merci pour cet éclairage pertinent …et inattendu à partir d’une chanson des Pink Floyds.
    Oui, c’est bien cela, avoir l’humilité d' »apprendre, à travers les âges, à faire tomber nos propres murs. »
    A greiz kalon.
    René

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