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[CARTE BLANCHE POUR NOEL] Rencontre avec Yvonne et Féli au bord de l’Oust (par Don Diego Del Boro)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Comme l’an passé, Ar Gedour laisse la plume à des lecteurs et à des contributeurs ponctuels, vous permettant par leurs mots de vous plonger dans l’esprit de Noël. La carte est totalement blanche… seul le thème est imposé : Noël. Ici, c’est Don Diego Del Boro qui offre sa plume.

En descendant vers la rivière, Jacques croisa quelques ombres, le visage masqué, couvertes jusqu’aux oreilles, un bonnet sur la tête, une écharpe autour du cou, les yeux dans les godasses. La peur et le froid avaient tétanisé les Malestroyens. Rares étaient ceux qui se permettaient encore quelques sorties à la tombée de la nuit. Ils invoquaient auprès de leurs proches un besoin de bouger pour se réchauffer. Les coupures d’électricité étaient devenues courantes, plongeant les foyers dans le noir et l’isolement. S’ils étaient tétanisés, il était anesthésié. Aucun sentiment. Nul ressentiment. Dans son grand manteau bleu, tête nue et décoiffée, Jacques transportait un vieux bouquin jauni et déchiré et une bouteille d’eau en plastique remplie de vin chaud. Dans ce monde à l’envers, les fantômes pouvaient le dévisager quand il était incapable de les identifier. Ils les entendaient juste murmurer quand il passait à leur hauteur. Son esprit était déjà ailleurs quand il s’approcha de la maison éclusière en direction de la Née. Le mouvement de l’eau agitait naturellement les ondes de son cerveau, charriant depuis des mois les mêmes pensées métaphysiques. « Le temps est une vue de l’esprit qui ne connaît pas de frontières. La naissance et la mort sont deux miracles insondables. Entre ces deux écluses, la vie s’écoule balisée par des hauts et des bas, des changements de niveaux de perception… »

Don Quichotte et Sancho Panza !

Embarqué dans ses considérations existentielles, le pèlerin d’eau douce ne remarqua pas le ragondin qui le suivait depuis son arrivée sur le chemin de halage. Plouf ! Un coup de queue de l’animal le fit revenir sur terre et lui épargna de chuter sur un banc. Seule la nuit était tombée quand il accepta cette invitation providentielle à s’asseoir. Si sa conscience était brûlante, ses pieds et ses mains étaient gelés. Pour neutraliser ce choc thermique il sortit de sa poche la bouteille de vin chaud. D’humbles gorgées en généreuses rasades, son corps se dénoua pour s’apaiser totalement. Son regard s’était fixé sur les circonvolutions aquatiques du rongeur, comme des projections de sa conscience libérée de sa boîte crânienne. Elle planait au dessus de l’eau quand il aperçut quatre petites lumières s’avancer vers lui.  « C’est quoi ce truc ? Deux chats perdus ? Des extra-terrestres ? » Un homme efflanqué accompagné d’une femme grassouillette vinrent le rejoindre sur le banc. « Quel drôle de couple : Don Quichotte et Sancho Panza ! » Don Quichotte s’installa à sa gauche, Sancho Panza à sa droite. Pris entre deux feux, Jacques était définitivement réchauffé ! Les yeux de l’homme brûlait d’une intensité rare, ceux de la femme étaient d’une clarté lunaire.

« Alors Pierrot, tu rêvasses ! » La drôle de bonne femme engagea drôlement la conversation. « Je m’appelle Jacques en fait, mais Pierrot ne me dérange pas. On dit souvent que je suis dans la lune ! » Don Quichotte n’était pas d’humeur à mouliner. Il s’engagea directement sur les grands plateaux étrangers aux banalités d’usage. « Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Que celui qui a des yeux les ouvre et regarde, car les temps approchent. » Jacques ne pouvait pas s’empêcher de sourire, à la fois amusé et captivé par les paroles d’un croyant tombé du ciel. « D’habitude, les témoins de Jéhovah sont accoutrés autrement et n’interpellent pas les mécréants dans la rue. » Obéissant, il garda les yeux bien ouverts sur la révélation annoncée. «  Je vois au Midi des races affaissées sous je ne sais quelle malédiction : un joug pesant les accable, elles marchent courbées. » Jacques songea aux fantômes égarés qu’il venait de rencontrer.  «  La Peur s’en alla de cabane en cabane… Et il se passa des mystères étranges. Et il y eut des chaînes, des pleurs et du sang. Les hommes effrayés s’écrièrent : le meurtre a reparu dans le monde. Et ce fut tout, parce que la Peur avait transi leur âme et ôté le mouvement à leurs bras.  Et ils se laissèrent charger de fers, eux et leurs femmes et leurs enfants. Et ceux qui avaient dit, « nous sommes rois »,  creusèrent comme une grande caverne. Et ils y enfermèrent toute la race humaine, ainsi qu’on enferme des animaux dans une étable. »

« Nous avons parlé de la France »

Jacques se tourna vers la femme qui n’avait pas ouvert la bouche. Et il se demanda subitement si ces deux personnages ne l’avaient pas pris pour un pauvre mendiant désespéré.  « Les mendiants ? Je les connais depuis que je suis toute petite quand j’étais chez mes grands-parents. Ils venaient sonner à la porte pour demander la charité. » Cette femme avait-elle le don de lire dans les pensées ? « Comme mon frère ici présent, les pauvres ont rempli toute ma vie. » Sans s’en rendre compte, Jacques dévisageait son interlocutrice, frappé par ses yeux aussi bleus que son corps était noirci par la disgrâce. On aurait dit un vieux sapin de Noël surmonté de deux boules de cristal épargnées par les affres du temps. Mince ! Il avait oublié son don de télépathie ! « Je n’ai pas toujours été aussi moche tu sais. J’étais même très mignonne quand j’étais petite. »  Son histoire était l’histoire inversée du portrait caché de Dorian Gray chargé de dissimuler la laideur de son âme : elle avait sacrifié sa beauté sur l’autel des malheurs de l’humanité. «  La nuit, il m’arrive de scruter les peuples. » Seuls ses yeux et son sourire lumineux avaient étaient épargnés. Et en dépit de ce corps déformé par de multiples douleurs, il émanait de son être une parfaite harmonie. «  J’ai souvent rencontré le Seigneur sur ce banc. J’ai aussi rencontré Marie. Je dormais, puis tout à coup, ouvrant les yeux, j’ai vu une grande lumière. Je me suis aussitôt levé et la Sainte Vierge est apparue. Comme Je m’agenouillais elle me dit de remonter dans mon lit. Ce que j’ai fait. Et elle s’est assise sur le rebord de mon lit. Nous avons parlé durant une heure environ. Nous avons parlé de la France. Elle me dit qu’en France nous n’aimions pas assez son Fils et c’est pour cela que les choses allaient mal… »

Jacques voulait soulever entièrement le voile sur ce monde et son anagramme terrifiant. « Et le démon ? Vous l’avez rencontré ? » Elle releva son habit pour lui présenter les traces étonnamment profondes de ses griffes. Seule une créature malfaisante pouvait laisser sur le corps de telles cicatrices. « Ma vie a été tissée d’incompréhensibles choses. Elles sont toujours un enchaînement des desseins d’Amour de Dieu sur moi. Moins je comprends, plus j’aime, moins je raisonne, plus il m’aime. »

Son frère d’âme acquiesça du regard avant de reprendre la parole. « Et je compris qu’il devait y avoir un règne de Satan avant le règne de Dieu. Et je pleurai et j’espérai. Et la vision que je vis était vraie, car le règne de Satan s’est accompli, et le règne de Dieu s’accomplira aussi. Et ceux qui ont dit « nous sommes rois », seront à leur tour renfermés dans la caverne avec le serpent. Et la race humaine en sortira. Et ce sera pour elle comme une autre naissance, comme le passage de la mort à la vie. »

Don Quichotte fit tourner une dernière fois son moulin en plongeant ses yeux dans les yeux du pèlerin. «  Ne soyez pas comme les moutons qui lorsque le loup a enlevé l’un d’eux, s’effrayent un moment et puis se remettent à paître. Car, pensent-ils, peut être se contentera-t-il d’une première ou d’une seconde proie. Et qu’ai-je affaire de m’inquiéter de ceux qu’il dévore ? Qu’est-ce que cela me fait à moi ? Il ne me restera que plus d’herbe. En vérité, je vous le dis : ceux qui pensent ainsi en eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la Bête qui vit de la chair et de sang. »

Don Quichotte et Sancho Panza firent leurs adieux au mendiant et levèrent les voiles en direction du monastère où ils avaient tant donné. D’une même voix : « Je crois maintenant qu’il est temps d’intervenir ! »

Le ragondin n’avait pas quitté les lieux. Plouf ! Un nouveau coup de queue tira le dormeur du banc de son sommeil. A ses pieds, la bouteille de vin chaud, totalement vide, avait été investie par des fourmis. « Combien de temps j’ai dormi ? ». Jacques consulta sa montre avant d’essayer de retrouver un peu de dignité en position assise. Les fourmis avaient également gagné ses jambes. Féli et Yvonne s’étaient subitement évanouis quand il s’était réveillé. ll vérifia si « Les paroles d’un croyant » étaient toujours dans sa poche, avant de jeter sa bouteille dans la poubelle. « Il faut vraiment que je fasse une pause sur le vin chaud ! » Mais bon, c’est pas tous les jours Noël !

Don Diego del Boro

Remerciements : Félicité de Lamennais et Yvonne Beauvais (Mère Yvonne-Aimée)

À propos du rédacteur Redaction

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