Les mois noirs sont là et la question de nos fins de vie plane sur les jours sombres de novembre. Notre relation à la mort est ainsi exhumée au moins une fois l’an.
La peur de la mort accompagne l’homme depuis qu’il a conscience de sa finitude. Cette peur, universelle, fonde une grande part de la culture, des rites et des croyances. Si les sociétés traditionnelles ont su donner à la mort un cadre symbolique à travers la religion et les rituels, le monde contemporain, sécularisé et médicalisé, tend à la reléguer dans le silence et l’intimité. Pourtant, à la fin du mois d’octobre et au début de novembre, la société semble renouer, sous des formes multiples, avec cette présence des morts : Halloween, fête populaire et profane, côtoie la Toussaint et la Commémoration des fidèles défunts, célébrations religieuses du souvenir et de la prière.
Ces trois temps, bien que d’origines différentes et de niveaux différents, traduisent un même besoin : rendre pensable la mort, apprivoiser l’inévitable et intégrer les disparus à la continuité du vivant. Ils illustrent en fonction des époques la manière dont la culture, le rite et la mémoire se répondent pour conjurer l’effroi qu’inspire la finitude humaine. Tremen ‘ra pep tra… toute chose passe !
La mort, objet de peur et de symbolisation
La mort, réalité inéluctable, suscite à la fois fascination et rejet. L’homme, conscient de sa fin, tente sans cesse de lui donner sens. Dans la pensée antique, Épicure et Lucrèce cherchaient à rationaliser la peur en rappelant que «la mort n’est rien pour nous». Mais la raison ne suffit pas à apaiser le vertige métaphysique de la disparition. C’est pourquoi toutes les civilisations ont inventé des formes de médiation : mythes, rituels, sépultures, prières, qui permettent d’intégrer la mort à la vie sociale et symbolique.
Les fêtes de la Toussaint (1er novembre) et de la Commémoration des fidèles défunts (2 novembre) s’inscrivent dans cette logique. Si la première célèbre la « communion des saints », c’est-à-dire la multitude des vivants et des morts unis dans l’espérance, la seconde invite à prier pour ceux qui ne sont plus. Ces célébrations instaurent un rapport apaisé à la mort : non plus la fin absolue, mais le passage et la continuité du lien. En se rendant à la messe ou dans les cimetières en déposant des fleurs, les vivants accomplissent un double geste : rendre hommage aux disparus et s’ancrer eux-mêmes dans une filiation symbolique. Le cimetière devient alors un espace de mémoire partagée, où la mort s’humanise par le souvenir.
Halloween : la dérision comme forme profane d’exorcisme
Face à ces rites spirituels et solennels, Halloween représente une autre approche de la mort, non pas sacrée, mais ludique. Héritée de la fête celtique de Samhain, moment de passage entre le monde des vivants et celui des morts, Halloween transforme la peur en spectacle. La mort y est travestie, caricaturée, ridiculisée. Les déguisements sont d’une atroce laideur plastique, mais les enfants qui se déguisent en squelettes ou en fantômes rejouent, sans le savoir, un antique rituel de domestication du mystère : en se déguisant en morts, on cesse d’en avoir peur. Du moins c’est ce qu’on s’efforce de croire…
Cette mise en scène constitue une véritable catharsis collective. En riant du macabre, la société – pour qui les fins dernières sont laissées de côté – se permet d’affronter, sous une forme détournée, ce qu’elle refoule le reste du temps. Le crâne, la tombe ou la citrouille sculptée de Jack O’Lantern deviennent des symboles neutralisés : objets esthétiques et festifs, vidés de leur charge tragique. Ce processus de désacralisation n’est pas une négation de la mort, mais une autre manière de la penser : la mort comme motif culturel, comme objet de jeu et surtout comme figure apprivoisée.
Ainsi, Halloween et la Toussaint, loin de s’opposer, peuvent être perçues comme les deux faces d’un même besoin humain. L’une rit de la mort pour la désamorcer et tenter d’exorciser la peur ; l’autre s’incline devant elle pour la transfigurer. L’une illustre l’horizontalité de la société, et l’autre sa verticalité. Mais toutes deux contribuent à maintenir un lien entre les vivants et l’invisible, entre le corps et le souvenir, entre la peur et la foi.
Mémoire, rituel et expérience du deuil
Le geste de se rendre au cimetière le 1er ou le 2 novembre s’inscrit dans une temporalité du deuil et de la transmission. Ce déplacement n’est pas seulement un acte de piété, mais un moment de réinscription du vivant dans une lignée : en honorant les morts, chacun mesure sa propre appartenance à une continuité, à une histoire. Le cimetière devient un lieu de méditation sur le temps et la fragilité, un espace où la mort cesse d’être rupture pour devenir mémoire.
On peut donc critiquer la prééminence que prend aujourd’hui l’Halloween du XXIème siècle (qui n’a plus grand chose de commun avec la fête druidique) comme événement commercial, mais il est intéressant d’aller plus loin. Dans cette perspective, la Toussaint et Halloween participent en effet, chacune à leur manière, à une pédagogie de la mort. L’une invite au recueillement et à la prière, l’autre au rire et à la distance symbolique. Mais toutes deux témoignent d’une même nécessité anthropologique : rendre la mort vivable en la transformant en expérience partagée.
À la croisée du sacré et du profane, du souvenir et du jeu, les célébrations de la fin octobre et du début novembre expriment une tension fondamentale : celle d’une humanité qui ne cesse de chercher à apprivoiser la mort sans jamais la comprendre tout à fait.
Halloween, la Toussaint et la Commémoration des fidèles défunts forment ainsi – chacun à son niveau – un triptyque révélateur : rire, prier et se souvenir sont trois façons de résister à l’angoisse de la disparition. Par le déguisement ou la prière, par le rire ou le silence, les vivants inventent des formes pour parler aux morts et, ce faisant, pour continuer à vivre avec eux. Tout en se rassurant face à leur propre vision de la mort.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


Bonjour,
Bon et bel article
Cdt
Jacques P. Robert