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La traite du matin

Ar Gedour, c’est aussi des tranches de vie. En cette semaine du Salon de l’Agriculture, Yves Daniel nous fait vivre la traite du matin.

« Fais le tour, Tom, fais le tour !… » Le petit chien que l’on avait libéré du garage où il avait passé la nuit, bien au chaud, connait bien son affaire : le voilà qui descend le chemin à toute vitesse, la queue battant l’air humide de la nuit qui s’estompe ; on n’aperçoit bientôt plus qu’une petite tache blanche tout en bas, le long de la rivière qu’il a traversé à la recherche des vaches les plus éloignées pour les inviter à remonter vers les bâtiments.

Quelques aboiements, pour la forme, les bêtes savent qu’il est bientôt l’heure de la traite et les voilà qui se mettent en branle, les unes après les autres, elles se rejoignent pour remonter lentement, pesamment, à la queue leu leu, en file indienne, du pacage où elles ont passé la nuit.

Dans le bas de la vallée on dirait encore des taches un peu plus claires qui se mettent curieusement à se mouvoir à l’approche de Tom que sa vélocité rend difficile à suivre des yeux dans l’obscur lointain.

Ce matin, je vais donner un coup de main à ma fille pour la traite.

Elle vient d’obtenir son diplôme agricole et a été embauchée aussitôt en qualité de salariée pour un remplacement  chez un éleveur voisin.

Paysanne dans l’âme, elle est déterminée à accorder sa vie de tous les jours avec sa vocation de toujours : elle a 30 ans et trois enfants dont des jumeaux, à la maison.

A 6 h et demi nous avons quitté son domicile pour rejoindre l’exploitation où nous sommes arrivés à la nuit noire : il est 7 heures, le ciel blanchit à peine à l’horizon, vers l’est.

Aussitôt la porte ouverte, le chien nous a filé entre les jambes : c’est Tom ; il faut savoir où se trouve l’interrupteur électrique, Marie-Laure le sait, je la suis vers la laiterie, ne pas oublier de brancher la canne sur le tank, sinon tout le lait se répandra sur le sol, débrancher le circuit de lavage de l’installation sinon le produit ira se mélanger au lait dans le tank, il y a un tas de gestes à effectuer et Marie Laure s’acquitte de sa tâche avec une conscience qui m’impressionne, ce n’est pas possible, elle a fait ça toute sa vie ! ….

Tout lui semble au point, nous quittons les bâtiments pour aller chercher les bêtes qui sont au pré, ne pas oublier de barrer tel chemin pour éviter que les bêtes ne s’aventurent de ce côté, ne pas oublier d’ouvrir tel autre passage opportun permettant l’accès à la salle de traite et le retour vers les prés par une autre voie.

Surtout ne pas prendre d’initiative, je suis docilement, admiratif de la sûreté de geste dont fait preuve Marie-Laure ; ce matin, elle mène un troupeau de 62 vaches allaitantes ; elle a fait ça hier et demain, elle recommencera, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ce qui est assez rare en pareille époque de l’année : nous sommes en plein mois de juin et le temps est au beau fixe, ce qui est tout aussi rare sous nos cieux bretons, il faut bien  le reconnaître.

Le jour commence à pointer, la brume stagne au fond de la vallée en émoussant les contours tandis que les crêtes arborées se découpent en ombre chinoises sur le ciel clair qui bleuit.

Je me joins à sa contemplation et partage avec elle la joie primitive des premiers matins du monde que nous vivons souvent sans nous en rendre compte, surtout pour ceux qui ont la chance de se lever tôt.

C’est ce qu’elle aime dans son travail et je la comprends.

« 55, 56, 57 … » ; il en manque, elle les a comptées et recomptées, toutes, au fur et à mesure qu’elles remontaient, poussées par Tom, en m’en nommant quelques-unes : « Marguerite, Belle, Sophie… »

« Allez Tom, fait le tour, va chercher ! » et le chien de faire demi-tour et redescendre à la quête des retardataires qu’il bouscule de la voix en aboyant faisant mine de les mordre au jarret, elles se mettent à courir, mais pas trop longtemps.

Avec celles qui sont restées à l’étable et celles qui sont malades ou prêtes à vêler, le compte y est.

Les voilà toutes regroupées en troupeau serré devant la salle de traite, une dernière fois Tom donne de la voix pour presser les dernières et permettre ainsi de fermer la barrière derrière elles toutes.

Les 12 premières se sont installées naturellement, perpendiculaires au quai en ciment, l’arrière train au-dessus de nos têtes, nous faisant face, si l’on peut dire, la traite peut commencer.

J’ai revêtu une blouse blanche, enfin blanche d’origine, maintenant tout à fait grise, mais propre, j’observe les gestes professionnels de Marie Laure et sans poser de question, je m’efforce à l’imiter.

Tout d’abord il convient de nettoyer le trayon avec un linge propre, enlever la terre ou la bouse dans laquelle la bête s’est, par inadvertance certainement, couchée pour ruminer et s’endormir, puis le désinfecter avec un produit idoine ; enfin, c’est la premier jet, à la main, pour enlever définitivement  du canal du trayon toutes les impuretés qui pourraient nuire à la qualité du lait et provoquer, au moment de la paie, des pénalités de la part de l’organisme collecteur.

Le premier jet,  je n’y arrive pas toujours et Marie Laure doit venir à la rescousse.

Enfin, on pose les griffes et, par aspiration, chacun des 4 trayons disparait dans la bouche de la machine qui laisse voir le lait passer à chaque pulsation de la pompe.

Non, pas celle-là, un coup de peinture bleue sur le jarret signale la présence d’une mammite qui rend le lait de cette bête impropre à la consommation humaine, hors de question qu’il aille dans le tank sous peine de contaminer la totalité du lait qui s’y trouve depuis la dernière traite. Alors, il faut débrancher la griffe du circuit pour le brancher sur un pot prévu à cet effet, il ira nourrir les petits veaux tout à l’heure et même la chatte de la maison et ses petits.

Les vaches en attente de leur tour me regardent comme je les observe, avec attention, leurs gros yeux me contemplent sans expression apparente, manifestement elles ne me connaissent pas ; j’en apostrophe une en lui demandant : « tu veux ma photo ? »

Elle secoue sa grosse tête sans me répondre ; puis, avec dédain, elle envoie la tête en arrière pour se gratter les reins d’un bon coup de langue.

Bon, vous avez l’air malines, toutes, à me regarder ainsi, bande de Prim’holstein sans cornes !

Les cornes manquent, mais combien elles devaient être dangereuses lors des manipulations, notamment au moment de la traite ! J’ai tort de me moquer, sans doute auraient-elles préférer les garder, leurs cornes !

Quelques minutes de tranquillité, tout va bien, je remémore le pays, « la terre promise », où coulent le lait et le miel, productions immédiatement consommables que l’on retire à l’animal en vertu d’un contrat non-dit et immémorial : « je te donne, à ton gré, mes petits et le lait que je produis pour les nourrir, en échange de quoi tu t’occupes de nous, tu nous héberges, nous nourris et nous soignes ».

Il ne faut pas rêver trop longtemps dans une salle de traite : je suis tiré de mes pensées par un jet d’excréments liquides et grumeleux qui vient m’éclabousser, j’en ai jusque sur mes lunettes. Il faut passer le jet et la raclette avant la prochaine série.

Les candidates à la traite deviennent de moins en moins nombreuses, les rangs s’éclaircissent, comme le ciel au-dessus de l’aire où les vaches patientent avant de se faire ponctionner et partir vers d’autres horizons que Marie Laure leur avait ouvert, tout à l’heure, par les fils tendus entre les isolateurs, vers des pacages gras et verts que le soleil naissant fait briller à la rosée matutinale.

Voilà, la traite tire à sa fin, les bêtes parties on sent la fraicheur que leur présence animale avait masqué jusqu’à présent, j’échange la blouse contre ma polaire.

Je me réchaufferai vite en passant la raclette avec laquelle, tous les matins et tous les soirs, après la traite, les déjections sont soigneusement nettoyées avant de passer le jet d’eau.

On aime son travail et il faut le faire jusqu’au bout.

Le soleil est maintenant bien haut dans le ciel, la matinée largement entamée et la vie est belle.

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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Un commentaire

  1. merci, Yves, la “bande de prim holstein sans cornes” ne vous gardera pas rancune: elles n’ont pas leur “certif”…

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