Langage et lucidité : pour une compréhension éclairée du monde

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

Dans un monde saturé d’informations, de débats et d’opinions, l’enjeu n’est plus tant de parler que de comprendre. Nous vivons à une époque où tout se dit, tout se commente, mais où l’essentiel se perd souvent : le sens. Cette perte de sens, loin d’être anodine, ne tient pas seulement à la complexité du monde ; elle vient aussi, plus sourdement, d’une mauvaise maîtrise des mots et des concepts. Or, quand le langage se brouille, la pensée s’égare, et avec elle, notre rapport au réel.

Aujourd’hui, le monde en est touché. Nous constatons régulièrement sur les réseaux sociaux comme sur les blogs (y compris Ar Gedour) que certains commentateurs apportent leurs affirmations soit directement depuis les manchettes -les titres- sans aller jusqu’à lire les articles concernés, ou encore qu’ils commentent les concepts non en tentant de voir ce que veut dire le chroniqueur mais par un biais idéologique qui n’a pas été voulu. Récemment, nous disions que le pouvoir est chez ceux qui disent ce que les mots veulent dire. Aujourd’hui, continuons notre analyse.

Les mots façonnent le monde

Les mots ne sont pas de simples étiquettes collées sur les choses mais ils sont les instruments par lesquels nous découpons, interprétons et comprenons le réel. Dire, c’est déjà penser. Ce qui signifie que dire nécessite déjà une réflexion. Mais si les mots que nous utilisons sont flous, galvaudés, ou empruntés sans réflexion préalable, nos pensées deviennent elles-mêmes imprécises. C’est ainsi que les discussions publiques, politiques ou médiatiques s’enlisent souvent dans des querelles d’opinions sans fondement, parce que les interlocuteurs ne parlent pas le même langage, au sens fort du terme.

La polysémie – cette capacité d’un mot à signifier plusieurs choses – est une richesse du langage, mais aussi une source de confusion. “Liberté”, “progrès”, “justice”, “nature”, « identité » : autant de mots qui, selon les contextes, portent des significations différentes, parfois opposées. Et faute de les interroger, nous croyons nous comprendre alors que nous parlons d’autre chose.

Pour éviter cette dérive, il est nécessaire de retrouver ce que la philosophie enseigne depuis Socrate : l’art de définir les termes avant de débattre, et d’avoir une rigueur de penser dans l’analyse des concepts.  Loin de porter atteinte à l’intégrité des mouches, l’analyse conceptuelle n’est pas une coquetterie intellectuelle mais la base de toute compréhension véritable. Penser, c’est distinguer.
Distinguons le savoir de la croyance, le fait du jugement, l’opinion de la connaissance. Ces distinctions, si élémentaires qu’elles paraissent, sont devenues rares dans le flot de discours contemporains où tout se vaut, et où la nuance est souvent perçue comme une faiblesse.

La nuance, ou la sagesse du clair-obscur

Certains pourraient arguer que Dieu vomit les tièdes, et qu’il est dit « que votre oui soit oui, et que votre non soit non ». Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, la nuance n’a rien à voir avec l’indécision. C’est la lucidité d’une pensée qui accepte la complexité et de voir au-delà des mots. Dans un monde où le discours se polarise, où chaque idée semble devoir être “pour” ou “contre”, “bon” ou “mauvais”, la nuance réintroduit la profondeur. Or cette profondeur demande du temps, de la lenteur, de la lecture, un bagage culturel (notamment philosophique) permettant une pensée éclairée, et surtout un certain courage : celui de ne pas céder à la simplification. Car la simplification donne de l’écho aux discours, mais affaiblit la vérité qu’ils portent.

C’est souvent dans cette zone grise, entre le blanc et le noir, que se loge la vérité humaine. Pour autant, cette zone grise ne doit pas devenir un refuge pour l’ambiguïté. La nuance authentique ne consiste pas à tout relativiser ; elle cherche plutôt à éclaircir. Elle est ce moment de discernement nécessaire avant de pouvoir dire un “oui” ou un “non” juste, en ayant une conscience claire du sujet. C’est dans ce sens qu’on peut entendre les mots de Jésus : « Que votre parole soit ‘oui’ si c’est ‘oui’, ‘non’ si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » (Mt 5,37). Cette parole ne rejette pas la complexité du réel, mais le double discours et le mensonge. Elle rappelle que la vérité ne se trouve pas dans le bavardage ou la confusion, mais dans la parole droite, claire, et épurée de tout artifice. Ainsi, la nuance ne s’oppose pas à la clarté évangélique : elle y conduit.
Elle n’est pas un ajout de mots – ce “plus” inutile dénoncé par le Christ – mais le travail intérieur qui permet à la parole d’être vraie. En ce sens, la nuance devient un acte de probité intellectuelle et spirituelle : elle prépare la vérité pour qu’elle puisse être dite simplement, mais justement.

L’éthique intellectuelle : le courage de comprendre

Enfin, toute pensée claire suppose une forme d’éthique. Chercher à comprendre demande une honnêteté intérieure, un effort pour résister à la tentation d’avoir raison trop vite, et une certaine objectivité même si chacun peut avoir un biais de par son chemin de vie.  L’éthique intellectuelle, c’est ce souci de vérité qui nous pousse à vérifier, à douter, à reconnaître nos limites, à ne pas tordre le réel pour qu’il confirme nos opinions. C’est aussi une notion de respect : respect du texte, respect de la parole de l’autre et respect du monde lui-même.

Si les sociétés contemporaines souffrent d’incompréhension, c’est peut-être moins faute d’informations que faute de formation. Une formation non pas technique, mais philosophique, celle qui apprend à nommer les choses avec justesse, à distinguer les concepts avec rigueur, à penser avec nuance et à parler avec honnêteté. Car le monde ne devient clair que pour ceux qui ont appris à voir (à l’instar de saint Gildas, celui qui sait voir). Mais pour voir il faut d’abord apprendre à penser. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons, collectivement, retrouver le sens des mots, et par là même, le sens du monde.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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Un commentaire

  1. « Many people come looking, looking. Some people come and see ».

    Parole de sherpa népalais, fondée sur l’observation du comportement des visiteurs occidentaux…

    En clair, il y aurait les amateurs de carte postale (ou d’exotisme), perçus comme englués dans une superficialité trop évidente, et ceux, plus ouverts à la rencontre, plus rares aussi, qui portent une intériorité décelée par la population autochtone.

    Passer d’un profil à l’autre, peut demander du temps – celui de l’approfondissement et de l’expérience – et un certain esprit d’aventure…Le voyage est sans doute à ce prix…

    Un himalayiste américain a fait de cette parole le titre d’un ouvrage en anglais (« Many people come looking, looking.. »), que l’on trouvait dans les librairies de Kathmandou, voici plusieurs décennies

    « Kalz a dud zo o teurel ur sell, ur sell. Un nebeud a dud zo o welout. »

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