Chaque année, Halloween revient avec ses citrouilles, ses squelettes et ses inévitables polémiques. Chaque année aussi, les mêmes arguments ressortent des tiroirs, parfois avec davantage de poussière que les décorations elles-mêmes. Et si, pour une fois, nous laissions Halloween vivre sa vie pour nous occuper de la nôtre ?
Il faut reconnaître à Halloween un talent remarquable : cette fête réussit à faire parler d’elle jusque dans les milieux qui la détestent. À peine les premières citrouilles apparaissent-elles dans les vitrines que les publications indignées commencent à fleurir. On dénonce l’américanisation des esprits, le mercantilisme, la fascination pour le macabre ou la disparition de nos traditions. Les réponses ne tardent pas, chacun convoquant l’histoire, les Celtes, les druides, les chrétiens ou les marchands de bonbons pour défendre sa position. Le tout recommence l’année suivante, avec une régularité qui ferait pâlir d’envie bien des organisateurs de pardons.
Le plus amusant est peut-être que nous participons nous-mêmes à cette mécanique. Les médias chrétiens, Ar Gedour compris, ont consacré quantité d’articles aux origines d’Halloween, aux confusions avec Samain, à la Toussaint et aux traditions bretonnes entourant les défunts. Ce travail de clarification n’était pas inutile. Il a permis de rappeler des distinctions historiques et religieuses souvent négligées. Mais une question finit par se poser : combien de fois faudra-t-il encore expliquer les mêmes choses avant d’admettre que nous avons peut-être fait le tour du sujet ?
Ce n’est pas Halloween qui nous oblige à publier chaque automne un nouvel article sur Halloween. C’est nous qui choisissons de lui consacrer autant d’attention.
Une indignation qui tourne parfois en rond
Il existe une forme de confort dans la dénonciation. Elle rassemble ceux qui pensent déjà comme nous, procure le sentiment rassurant d’avoir défendu l’essentiel et dispense parfois de se demander ce que nous pourrions construire à la place. On identifie ce qui ne va pas, on rédige quelques paragraphes vigoureux, on recueille des approbations et l’on retourne à ses occupations. Jusqu’au prochain 31 octobre.
Ce mécanisme ne concerne évidemment pas les seuls catholiques. Notre époque semble particulièrement friande des indignations saisonnières, ces controverses que l’on ressort à intervalles réguliers et dont les protagonistes connaissent par avance les arguments. Halloween, comme Noël, est devenu l’un de ces rendez-vous où chacun retrouve son rôle. Aux uns de défendre la liberté de s’amuser, aux autres de rappeler les racines chrétiennes de la Toussaint, à quelques spécialistes autoproclamés d’expliquer que tout remonterait aux Celtes. Les véritables historiens ont parfois du mérite à continuer leur travail dans ce vacarme.
Mais pour les chrétiens, cette habitude soulève une difficulté particulière. Une foi qui possède une vision de l’homme, de la mort, de la sainteté et de l’espérance peut-elle se contenter de commenter les fêtes des autres ? Si notre expression publique se réduit trop souvent à dire ce que nous refusons, il ne faut pas s’étonner que nos contemporains peinent à comprendre ce que nous proposons.
Car enfin, la Toussaint n’est pas une opération de communication destinée à corriger Halloween. Elle existait avant que les citrouilles sculptées ne deviennent familières dans les supermarchés français et continuera d’exister indépendamment de leur succès commercial. Sa signification ne dépend ni des déguisements ni des vitrines. Il serait temps de lui rendre cette autonomie.
Nous parlons beaucoup des saints. Les connaissons-nous encore ?
Prenons une question toute simple : combien de catholiques seraient capables de raconter la vie de cinq saints autrement qu’en récitant quelques éléments appris au catéchisme ? Et combien pourraient expliquer à un adolescent pourquoi l’Église célèbre à la Toussaint une foule innombrable de saints, dont la plupart n’ont jamais figuré dans aucun calendrier ?
La question mérite mieux qu’une réponse embarrassée. Nous disposons d’un patrimoine spirituel immense, d’une littérature remarquable, de témoignages humains parfois bouleversants et d’une tradition qui ne manque ni de figures étonnantes ni de personnalités difficiles à ranger dans des catégories convenables. Pourtant, nous savons parfois mieux dénoncer les sorcières en plastique que faire découvrir des hommes et des femmes dont l’existence pourrait réellement intéresser nos contemporains.
En Bretagne, le contraste est également perceptible. Nous évoquons volontiers les saints fondateurs, les grandes figures missionnaires, les pardons et les chapelles. Mais connaissons-nous toujours l’histoire des communautés qui les ont fait vivre ? Savons-nous distinguer ce qui relève de l’histoire, de l’hagiographie et de la tradition populaire ? Et surtout, sommes-nous capables de parler de sainteté sans nous réfugier systématiquement dans un passé idéalisé ?
Il ne suffit pas de conserver des noms de saints sur les panneaux routiers pour transmettre une culture chrétienne. Encore faut-il pouvoir expliquer ce qu’ils signifient, pourquoi certaines figures ont marqué un territoire et en quoi leurs itinéraires peuvent encore provoquer des questions aujourd’hui. Cela demande davantage de travail qu’une publication indignée sur les réseaux sociaux, mais le résultat pourrait être autrement fécond.
Et si notre problème était ailleurs ?
On peut trouver Halloween commercial, superficiel ou culturellement envahissant. On peut aussi y voir une occasion de divertissement familial sans grande conséquence. Ces appréciations ne sont pas nécessairement inconciliables, parce que les pratiques et les intentions diffèrent considérablement. Inutile de transformer chaque enfant déguisé en vampire en symptôme d’une crise civilisationnelle.
Il serait peut-être plus utile de nous demander pourquoi certaines propositions chrétiennes peinent à susciter l’intérêt. Pourquoi tant de personnes ignorent-elles la signification de la Toussaint ? Pourquoi la question de la mort devient-elle embarrassante dans nos conversations, alors même que la foi chrétienne prétend offrir une espérance face à elle ? Pourquoi nos communautés, qui ont tant à dire de la communion des saints et de la fraternité, donnent-elles parfois l’impression de parler surtout à ceux qui les fréquentent déjà ?
Ces interrogations sont moins agréables qu’une dénonciation du commerce des costumes. Elles nous obligent à examiner nos propres habitudes, notre langage et notre capacité à accueillir ceux qui ne partagent pas nos références. Elles demandent également de reconnaître que la transmission religieuse ne se décrète pas. On ne convainc pas une génération de s’intéresser à la Toussaint en lui expliquant uniquement qu’elle aurait tort de célébrer autre chose.
La foi chrétienne possède pourtant une proposition singulière : l’homme n’est pas destiné au néant, la sainteté ne se confond pas avec une perfection inaccessible et la mort n’a pas, dans l’espérance de la résurrection, le dernier mot. Voilà de quoi nourrir des conversations autrement plus passionnantes que le procès annuel des citrouilles.
Encore faut-il accepter de les engager réellement, sans présumer que nos interlocuteurs connaissent le vocabulaire religieux ni qu’ils attendent une leçon de morale.
Laisser les citrouilles tranquilles
Nous pourrions donc prendre une résolution assez simple pour cette fin octobre : parler davantage de ce qui nous anime que de ce qui nous agace. Ce serait l’occasion de redécouvrir la Toussaint pour elle-même, de raconter des vies, de réfléchir à notre rapport à la mort, de rencontrer ceux qui vivent dans la solitude et de nous demander ce que signifie concrètement l’espérance chrétienne dans une société qui ne la partage plus nécessairement.
Il n’est pas interdit, bien entendu, de porter un regard critique sur Halloween. Ou de réfléchir à l’héritage druidique. L’exercice reste légitime lorsqu’il apporte des informations nouvelles, corrige une erreur ou permet d’examiner une évolution culturelle. Mais il n’y a aucune obligation à recommencer indéfiniment la même bataille. Une tradition suffisamment solide pour traverser les siècles ne devrait pas avoir besoin de se sentir menacée par chaque nouveauté commerciale.
Quant aux enfants qui sonneront demain aux portes pour réclamer quelques bonbons, on peut raisonnablement espérer qu’ils ne soient pas tous engagés dans une entreprise de déchristianisation de l’Occident. Certains auront simplement trouvé là une bonne occasion de rencontrer leurs voisins et de remplir un sac de friandises. Il existe des périls plus considérables.
Peut-être même pourrions-nous profiter de cette soirée pour leur ouvrir la porte avec le sourire, sans leur imposer une conférence sur les origines de Samain ou sur le mal-fondé d’un Halloween aux accents de Contes de la Crypte. L’histoire des religions a ses exigences, mais il faut reconnaître que le seuil d’une maison, face à trois enfants déguisés qui attendent des bonbons, n’est pas toujours le lieu idéal pour les satisfaire.
Demain, les citrouilles auront leur soirée. Dimanche, la Toussaint sera célébrée dans nos églises. Si trouille un jour, tous saints le suivant. Nous pouvons parfaitement vivre ces deux réalités sans transformer la première en obsession ni réduire la seconde à une réaction.
Après tout, si nous avons vraiment quelque chose à annoncer, pourquoi consacrer autant d’énergie à parler de ce que font les autres ?
Laissons donc Halloween à Halloween. Nous avons une Toussaint à vivre.
Ar Gedour Actualité spirituelle et culturelle de Bretagne


