Saints bretons à découvrir

À la Toussaint, nos saints bretons sont-ils devenus des étrangers ?

Amzer-lenn / Temps de lecture : 7 min

Ils ont leurs statues dans nos églises, leurs noms sur nos clochers et leurs pardons lorsque revient l’été. Mais à la Toussaint, quand l’Église convoque l’immense peuple des bienheureux, nos vieux saints bretons semblent parfois condamnés à demeurer dans l’ombre. Jusqu’à leurs cantiques que nous avons laissés dormir.

Il y aura bientôt dans nos églises bretonnes cette belle solennité de la Toussaint. Les cierges brûleront sur les autels, les chasubles blanches annonceront la joie du Ciel, et les chorales entonneront avec conviction Dieu, nous te louons. Ailleurs, ce seront Les saints et les saintes de Dieu ou quelque autre cantique que nos assemblées connaissent suffisamment pour le chanter sans regarder les feuilles. Tout cela sera fort beau. On aura prié avec ferveur, célébré dignement la communion des saints, et chacun regagnera sa maison avec le sentiment du devoir accompli. Mais où donc étaient nos saints bretons ?

Je ne parle pas de leurs statues. Elles seront là, bien entendu, sur leurs consoles de pierre, parfois dans la pénombre d’un bas-côté. Saint Yves continuera de tendre sa main de justice, sainte Anne veillera sur l’enfant Marie. Saint Corentin demeurera dans sa cathédrale, et les vieux fondateurs de nos chrétientés contempleront cette assemblée dominicale à laquelle ils ont pourtant donné tant de leur vie. Ils auront leur place dans les murs. C’est dans nos voix que je les chercherai.

Nous avons une étrange manière d’aimer nos saints. Nous les sortons volontiers aux jours de pardon, lorsqu’il faut redonner au village sa mémoire et à la procession ses bannières. On les promène sur les chemins, on raconte leurs miracles, on fleurit leurs statues. Les plus chanceux retrouvent même, l’espace d’une célébration, le vieux cantique qui leur fut consacré. Puis on les reconduit dans leur chapelle, on replie les bannières et l’année paroissiale reprend son cours, comme si ces hommes de Dieu avaient rempli leur office saisonnier.

La sainteté bretonne serait-elle devenue une affaire de calendrier touristique ?

Je force le trait, sans doute. Il existe des paroisses où l’on continue de prier fidèlement ces saints,  des prêtres qui connaissent leur histoire, des chantres qui se battent pour que les chants bretons retrouvent leurs places devant l’autel. Je connais la peine qu’il faut parfois se donner pour réunir quelques voix et apprendre un cantique ancien à une assemblée peu familière de la langue. Mais c’est précisément parce que cette fidélité existe que notre indifférence ordinaire m’irrite.

Car enfin, de qui parlons-nous ? De ces hommes et de ces femmes dont la mémoire a façonné la géographie spirituelle de notre pays. Qu’on laisse de côté les récits merveilleux dont les siècles ont enveloppé leurs existences, les traversées fabuleuses et les prodiges dont la critique historique peine à retrouver la trace. Leur culte a traversé les générations. Nos ancêtres les ont invoqués, ont marché jusqu’à leurs fontaines, leur ont confié leurs malades. Et nous voici, leurs héritiers, si peu pressés de les faire entrer dans cette grande fête où l’Église chante justement l’universalité de la sainteté. Je songe surtout à nos cantiques.

Nous possédons dans ce pays des chants qui ont porté la foi de générations entières. Certains sont rudes, d’autres d’une douceur presque douloureuse. Ils ont été composés pour être priés, avec des mots qui appartenaient à la vie quotidienne de ceux qui les chantaient. Et voilà qu’à la Toussaint, nous semblons parfois condamnés à choisir entre les mêmes refrains français, comme si l’inspiration chrétienne s’était arrêtée aux frontières de notre répertoire habituel.

Je n’ai certes rien contre Dieu, nous te louons. C’est un beau chant, digne de la fête qu’il accompagne. Mais faut-il qu’il règne avec une telle assurance qu’aucune voix bretonne n’ose venir lui répondre ?

Il existe pourtant Gouel en holl sent, également connu sous le titre Sent ag en Neañv, ce vieux cantique vannetais composé par le père Jacques Larboulette. Voilà un chant qui a sa place à la Toussaint et dont les paroles célèbrent précisément les saints du Ciel, comme le si connu Kantik ar Baradoz, le cantique du Paradis attribué à saint Hervé. Nul besoin d’aller les chercher au fond de quelque manuscrit inaccessible. Leurs paroles, leur partition et leur enregistrement sont disponibles pour ceux qui voudraient le reprendre.

Alors qu’attendons-nous ?

Que le dernier chanteur qui en connaît l’air ait rejoint les saints qu’il célébrait ? Que nos chorales aient définitivement perdu le goût de ces mélodies ? Nous savons apprendre des chants nouveaux lorsque les circonstances nous y invitent. Nous trouvons des répétitions pour préparer Noël, des musiciens pour les grandes messes. Il doit bien rester quelque courage pour accorder à notre propre tradition une place dans la prière commune.

On me dira que l’Église est universelle et que la Toussaint ne saurait devenir une fête régionale. Quelle curieuse objection ! L’universalité catholique aurait-elle besoin que tous les peuples chantent de la même manière pour demeurer unis ? Je croyais, moi, que sa grandeur tenait précisément à cette multitude de voix montant vers le même Seigneur. Le breton ne retranche rien à la louange de l’Église. Il y apporte le timbre particulier d’un peuple qui a lui aussi appris à connaître le Christ.

Nos saints n’ont jamais demandé qu’on les oppose à ceux du reste du monde. Ils ont trouvé leur place dans cette foule immense que personne ne peut dénombrer. Mais pourquoi faudrait-il oublier leurs noms pour mieux célébrer ceux des autres ?

Je voudrais qu’à la Toussaint, dans une église du Léon, du Trégor ou du pays de Vannes, on entende à nouveau ces vieilles invocations. Que la procession d’entrée au rythme de la litanie des saints accueille les bannières de nos saints locaux. Que la prière universelle fasse une place aux saints du pays, que l’homélie rappelle quelque figure de notre histoire chrétienne, et qu’un cantique breton monte sous les voûtes sans avoir besoin de s’excuser d’être là.

Il suffirait parfois d’un seul chant. D’une mélodie reprise patiemment, avec une traduction livrée sur une feuille pour ceux qui ne comprennent pas la langue. Et je suis convaincu qu’il se trouverait dans l’assemblée quelqu’un pour reconnaître un air entendu autrefois, peut-être à la messe d’un pardon ou dans la bouche d’une grand-mère.

Nous parlons beaucoup de transmission dans nos paroisses. Nous cherchons comment rejoindre les jeunes générations, comment leur faire découvrir une foi qui ne leur est plus familière. Mais que leur donnons-nous à entendre de cette Bretagne chrétienne dont nous avons reçu les églises ? Des noms gravés dans la pierre et des statues qu’ils traversent sans les regarder ? Nos saints méritent mieux que cette existence de personnages secondaires dans leur propre pays. La Toussaint devrait être pour eux une journée de retrouvailles.

Je rêve d’entendre, au milieu d’une assemblée ordinaire, les premières notes de Kantik ar Baradoz ou de Sent ag en Neañv. Il y aurait sans doute quelques hésitations. Les plus jeunes chercheraient les paroles sur leur feuille. Des anciens retrouveraient le chemin d’une mélodie qu’ils croyaient perdue. Et peut-être que cette prière, chargée de tant de voix disparues, prendrait à nouveau chair au milieu de nous. Alors saint Hervé pourrait bien sourire dans sa nuit, et saint Corentin reconnaître quelque chose du peuple dont il fut le pasteur.

Nos saints bretons ne demandent pas qu’on leur érige de nouveaux monuments. Ils en ont suffisamment, et certains tombent déjà en ruine. Il serait temps, simplement, qu’à la fête de tous les saints, nous nous souvenions de les inviter.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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