Saints bretons à découvrir

Un Noël de grand-mère (par Bernard Rio)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

Durant tout le mois de décembre, Ar Gedour offre la plume à divers auteurs pour des chroniques et contes de Noël. Collaborateurs habituels d’Ar Gedour, auteurs connus ou moins connus, contributeurs d’un jour ou réguliers, ils sont là pour vos plonger dans l’univers de Noël, parfois de manière décalée.

Habituellement, nous vous parlons de ses ouvrages. Nous laissons aujourd’hui la plume à Bernard Rio, écrivain que nous ne présentons plus, auteur du Livre des Saints Bretons, de Voyage dans l’au-delà, et de tant d’autres ouvrages dont des romans à découvrir (Les masques irlandais, Un dieu sauvage, etc…) que nous évoquons régulièrement sur Ar Gedour. Il vous offre un conte de Noël différent de ce que l’on peut connaître, dans laquelle la fête de Noël se retrouve prise en étau dans une société mercantile et déshumanisée.  Toute ressemblance avec une situation…

« Investissement unique, revenus élevés, garanties pour son capital, défiscalisation optimisée… » Guillemette Natas n’avait pas pensé à un tel volume de retour sur son mailing de fin d’année. La barre des 6% sur un fichier ciblé de clients avait été franchie ce matin. Deux épargnants venaient de céder à la tentation de transférer une partie de leur pactole dans le programme immobilier des « Pierres pour demain ». La directrice et présidente du conseil d’administration des « Bons vieux jours », un Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes situé dans la communauté de communes Douar-Mor, allait augmenter de 15 % sa capacité d’accueil en 2022 et tendre son rendement vers les 7% après impôts. Pour assurer le succès de cette opération lucrative, elle devrait programmer un rachat à court terme de chambres médicalisées dans les établissements concurrents, via une holding. Le montage était simple. Il suffisait de jouer au yoyo avec les cours. Cela ne poserait pas de problèmes compte-tenu de la trésorerie de l’établissement. La courbe des décès 2021 étant dans la moyenne pluriannuelle, le recours au Rivotril, bien qu’autorisé par le Ministère de la Santé, ne devrait pas non plus être nécessaire pour assurer une rotation optimale des places. Guillemette Natas avait le sourire. Tout se passait bien, très bien même depuis qu’un pangolin avait frayé sur le marché de Wuhan, défrayé la chronique et effrayé la population, notamment les séniors et leurs légataires. Le malheur des uns ne fait-il pas le bonheur des autres depuis que l’homo sapiens sapiens a stabilisé la bipédie ?

Les confinements et l’obligation du pass sanitaire avaient également modifié les habitudes des visiteurs dont le nombre s’était sensiblement réduit au fil des mois. Les résidents de l’EHPAD des « Bons vieux jours » étaient presqu’autant à l’isolement que les détenus de la maison d’arrêt de Ploemeur. Néanmoins il avait fallu expulser deux d’entre eux dont les familles prétendaient réclamer des « droits ». Les litiges avaient été réglés manu militari. Les non-vaccinés d’office étaient partis se faire voir ailleurs. Guillemette Natas arguait de la réglementation en vigueur pour imposer le nouvel ordre sanitaire aux résidents et à leurs familles. Certes, il y avait encore à régler le cas de la locataire de la chambre 89, une nonagénaire qui avait perdu la tête dont l’un des enfants, non vacciné pour raison médicale -il était traité pour un cancer récalcitrant – réclamait périodiquement un droit de visite. La veille, il avait tenté de voir sa « maman » avant Noël et avait joué dans le registre de l’apitoiement. « Il n’y a pas d’exception », lui avait fait répondre la directrice par le cerbère masqué, posté à l’entrée de l’établissement. Le bougre n’avait pas dépassé le sas de désinfection. Il avait pleurniché pendant une heure devant la porte, puis, pris d’un accès de colère, il avait hurlé des insanités à son encontre. Déplorable spectacle que cet individu qui ne savait pas se tenir. De toute façon, sa mère avait perdu la raison. Elle ne reconnaissait ni Paul ni Jacques. Pourquoi son fils insistait-il « pour l’embrasser une dernière fois » ? De toute façon, les embrassades étaient interdites à l’intérieur de l’établissement par mesure de sécurité. Chacun devait respecter les gestes barrières. Tout visiteur s’engageait d’ailleurs par écrit à ne pas enlever son masque, à ne pas embrasser ou serrer la main du résident et à se tenir à une distance réglementée d’un mètre. La police municipale déboula cinq minutes après le signalement du forcené par l’EHPAD des bons vieux jours, et embarqua l’olibrius.

« J’aime quand les choses sont en ordre », déclara à haute voix la directrice en visionnant la scène filmée par les caméras de surveillance ? La famille de la pensionnaire 89 avait été informée dès le lendemain qu’une plainte allait être déposée à l’encontre de ce fils indigne pour outrages et menaces aggravées. « Je ne m’appelle pas le Père Noël et je ne crois pas au Bon Dieu » avait conclu Guillemette Natas.

Hormis cet incident survenu la veille, le 24 décembre s’annonçait sans stress et sans surprise dans le meilleur des établissements pour personnes âgées dépendantes de la ville et de la périphérie. Tout était sous contrôle. En raison d’une énième vague virale, l’Agence de Santé avait préconisé la suppression des visites aux personnes les plus vulnérables. Le Préfet avait obtempéré à l’avis administratif sans poser de questions. Un arrêté départemental avait été promulgué. L’exception était un régime formidable. Elle permettait toutes les fantaisies administratives, les plus incohérentes et les plus inadéquates. Soixante ans de planification sur le modèle marxiste avaient lessivé les cerveaux des citoyens et contribuables persuadés de la philanthropie laïque et obligatoire. Au terme de cette digression, Guillemette Natas s’interrogeait sur l’opportunité d’un petit cadeau de Noël pour clore le scandale de la veille. Elle souriait méchamment en songeant à son idée perverse.

« Saint Rivotril, venez-nous en aide », susurra-t-elle en appelant sa spécialiste des opérations particulières. La nuit de Noël devrait être fatale à la pensionnaire 89 dont la santé chancelante n’était pas éternelle.

Un problème de moins pour Guillemette Natas, une place libérée pour un futur résident. La directrice appréciait solder les comptes des emmerdeurs et faire le bonheur des familles dans le désarroi. Guillemette Natas incarnait la providence républicaine. Elle avait l’oreille du Préfet dont elle hébergeait la mère adorée. Elle dînait ce soir chez le Procureur de la République dont la jeune épouse était son amante. Elle régnait sur son établissement et sur la toile où son blog rassemblait des milliers d’amis. Elle était admirée. Elle était enviée. Elle était désirée. Elle était aimée. Elle était la Reine de Saba. La vie était presque belle. Demain, elle contresignerait le registre des décès. Mourir à Noël, n’était-ce pas une digne fin pour une vieille dame ?

En quittant son bureau, Guillemette Natas était fière de sa décision. Elle se sentait enjouée. Elle adorait qu’on la craigne et qu’on lui dise merci. Elle ressemblait à ses pairs disséminés dans toutes les strates de la société, insensibles et inflexibles avec les faibles, zélés et obséquieux à l’égard des puissants. Guillemette Natas avait le sourire aux lèvres lorsqu’elle s’éloigna pour passer la soirée en bourgeoise compagnie.

Le monde pouvait cependant être imparfait. Ainsi la chronologie de la soirée du vendredi 24 décembre 2021 ne fut pas linéaire. Personne ne se rendit compte de l’instant où le temps se dissipa ou se contracta. Que se passa-t-il à l’EHPAD des « Bons vieux jours » entre 23h55 et 0h55 ?

C’est un appel téléphonique à la Brigade Territoriale de Gendarmerie de Keranna, située à trente-trois kilomètres de là, qui sonna le branle-bas. Un automobiliste, qui rentrait chez lui, avait vu la chapelle de Notre-Dame de Vérité toute illuminée. Après réflexion, il avait fait demi-tour, avait stationné son véhicule au bord de la route et poussé la porte de la chapelle. A l’intérieur, un prêtre aussi chenu que ses fidèles célébrait la messe :

« Aujourd’hui la lumière resplendira sur nous, car le Seigneur nous est né. On l’appelle : Dieu admirable, Prince de la Paix, Père du Monde Nouveau. Son règne n’aura pas de fin.

La foule composée d’une centaine de personnes âgées répondait en chantant à l’unisson :

« Le Seigneur est Roi, il s’est revêtu de majesté ; le Seigneur s’est revêtu de force, il a pris son armure. Gloire au Père ».

D’où venaient-ils ? Comment étaient-ils parvenus jusqu’à la chapelle dédiée à Intron Varia ar Wirionez ? Etrange assemblée que celle-ci dans la nuit de Noël ! Le témoin avait appris à dénoncer son semblable. Il ne fit donc que son devoir de citoyen exempt de toute réflexion en indiquant aux forces de l’Ordre la tenue d’une réunion suspecte d’individus non masqués agglutinés  dans cette chapelle afin que cela ne fût pas ignoré de la République.

Lorsque les gendarmes parvinrent sur les lieux de cette rave-party non déclarée à la Préfecture, ils appelèrent leurs collègues en renfort, ainsi que les pompiers et les ambulanciers afin de ramener, dans leurs chambres stérilisées, les pensionnaires de l’EHPAD des « Bons vieux jours », à l’exception de la résidente de la chambre 89, qui assise au premier rang de la chapelle, les mains jointes et les yeux clos, un sourire angélique sur les lèvres, avait rendu l’âme. A ses côtés, se trouvait un de ses enfants dont le corps sans vie, reflétait le même sentiment de béatitude. Le prêtre avait quant à lui disparu. Nul ne sut donner son identité. L’évêque du diocèse allait entendre sonner les cloches. Quant au moyen de transport utilisé par acheminer les pensionnaires, de l’EHPAD jusqu’à la chapelle. Les inconscients, sans doute en proie à des substances hallucinogènes, évoquèrent un vol céleste entouré d’anges musiciens. Le Préfet ordonna le black-out jusqu’à la fin de l’enquête. Il soupçonnait un coup organisé par des illuminés non vaccinés et opposés au passe sanitaire. Heureusement, les services de l’Etat contrôlaient aussi la presse locale. Il n’y aurait pas de publicité pour les « terroristes ». Il n’y aurait pas de pitié pour ces dangereux rebelles qui compromettaient les efforts loués et louables de l’Etat pour assurer la sécurité de la population.

Les pensionnaires des « Bons Vieux Jours » touchés par la grâce divine priaient sur le chemin du retour. « Dieu tout-puissant, en ce jour où nous fêtons ta bienheureuse martyre Anastasie, permets que nous éprouvions le bienfait de son intercession auprès de toi. »

Fallait-il interpréter cette prière à la Vierge honorée le 25 décembre comme une allusion à la censure, surnommée Anastasie aux ciseaux depuis la IIIe République ? « L’affaire » de Notre-Dame de Vérité ne pouvait qu’entraîner des rebondissements indésirables… Comment maîtriser la parole de vieillards mués en bavards invétérés parmi lesquels figurait la mère du Préfet dont l’embarras frôla l’apoplexie lorsque son directeur de cabinet vint lui apprendre l’horrible nouvelle : son très cher ami Procureur de la République n’avait pas attendu la dinde aux marrons pour brûler les cervelles de son épouse  et de sa maîtresse.

« Une balle de 30-06 Springfield pour chacune d’entre elles », lui confia le commissaire divisionnaire au téléphone. « C’est du calibre pour le sanglier. Elles n’avaient aucune chance et sont mortes sur le coup ».

« Et lui ? »

« La troisième balle lui a fait éclater la moitié du crâne ».

« Bon Dieu », jura le Préfet. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ? Le ménage à trois ne lui déplaisait pourtant pas ? Bon Dieu de Bon Dieu de Bon Dieu ».

Juron ou prière ? Le Préfet devint silencieux. Il se dirigea vers la chapelle vidée de ses ouailles. Seul à l’intérieur, il s’assit pour réfléchir. Pour la première fois depuis des lustres, il ne savait pas quoi faire.

« Alors vous vous posez des questions ? »

Le prêtre était revenu sur les « lieux du crime ».

« Je vais vous faire coffrer », lui répondit-il.

« Attendez que je vous délivre votre message ».

« De quoi parlez-vous ? »

« Monsieur le Préfet, vous êtes convoqué devant le tribunal de Sant Erwan ar Wirionez, ainsi que toute la chaîne des fonctionnaires qui ont transmis et appliqué votre dernier arrêté préfectoral. C’est l’adjuration qui a été lancée la veille de Noël pour le fils de Marie, la vieille dame rappelée à Dieu dans cette chapelle ».

« Comment est-ce possible ? »

« C’est une histoire de Don et de Contre-Don. Le fils a payé de sa vie ses retrouvailles avec sa mère. C’est le don qu’il a offert à sant Erwan. Tel est son choix. Nul ne peut revenir en arrière. L’adjuration a été lancée : « Monsieur sant Erwan ar Wirionez, qui savez le pour et le contre, mettez le droit où il doit être et le tort avec celui qui l’a ».

Cette adjuration arrivera à son terme dans neuf mois, le 26 septembre, fête de saint Côme et saint Damien. Que Dieu ait pitié de vous ».  Le prêtre s’en alla comme il était apparu, dans un mirage. Le Préfet douta de ce qu’il avait vu et entendu. Il douta de la réalité de cette nuit de Noël. Il douta de tout ce qu’il savait. N’était-il pas perché sur une branche d’un arbre vermoulu qui allait s’abattre, un arbre planté le 14 juillet 1790 pour commémorer l’anniversaire d’une Révolution naissante dont il était le garant ? Il pensa que le pire n’était pas de laisser la superstition se propager mais d’y succomber !

Les cloches de la chapelle se mirent à carillonner. Dans les alentours, les chiens aboyèrent, les coqs chantèrent, les hommes se réveillèrent. C’était la nuit de Noël.

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