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PIERRE FRESNAY ET LE FILM « DIEU A BESOIN DES HOMMES »

En 1950, le cinéaste Jean Delannoy, tournait le film « Dieu a besoin des hommes », histoire tirée du roman d’Henri Queffélec, « Un recteur de l’Ile de Sein ». Pierre Fresnay, principal acteur, y tenait le rôle de Thomas Gourvennec, marin de son état et …recteur improvisé de l’île privée de prêtre.

A l’époque, ce film fut à tous égards une révélation, mais aussi un scandale. Ce fut tel qu’il reçut l’hostilité des Iliens, et que le tournage ne put se faire dans les décors naturels de l’île, mais dans les studios de Joinville, où ont  très habilement été  reconstitués  les paysages, le bourg et son église. Si les habitants de l’île de Sein furent si hostiles au tournage du film, c’est uniquement parce que Jean Delannoy prit quelques libertés avec l’histoire vraie (et belle) de ce marin prenant la place d’un recteur qui faisait défaut à l’ile, allant jusqu’à officier dans ce qui est le privilège de celui qui a reçu le sacerdoce. Un film qui retrouve une certaine actualité aujourd’hui.

Nous reprenons ici des extraits de l’analyse du film par Bernard Philippe, paru dans la  revue Bleun-Brug de mars 1951 :

Pierre Fresnay (DR)

« La première impression résumant le film, c’est sa richesse. Pauvreté du milieu humain, humilité du décor, pauvreté de l’action, mais richesse profonde qui atteint ou dépasse les réflexions intérieurs, conscientes ou inconscientes, de la plupart d’entre nous. Voilà ce qui fait de ce film une grande œuvre, et qui explique son succès, l’attirance des foules, pourtant disparates dans leurs mentalités, mais réunies par ce trait : l’humanité.

 « Dieu a besoin des hommes » pose de profonds problèmes religieux. Il les pose sans les résoudre, laissant ainsi le champ indéfiniment ouvert à nos réflexions, aux solutions que nôtre conscience proposerait. Dans quelle mesure l’homme, dans son besoin de Dieu, est-il en droit de se substituer au prêtre, personnage consacré suivant l’ordre établi par Dieu.

Lorsque,  pour une raison, si grave soit-elle, le prêtre vient à manquer, Dieu ne recevra-t-il plus de la communauté humaine le culte qui Lui est dû ? Ce monde devra-t-il vivre sans Lui, ne plus Le servir, et être privé de Lui ?

Dans la réalité, ces problèmes furent résolus : le marin Thomas Gourvennec fut prêtre, et recteur de son île. Valait-il mieux le laisser ignoré. En Bretagne, où cet épisode de la vie de l’île est connu, les modifications apportées par le film semblent regrettables, car la réalité fut plus belle. Dans le film, l’Eglise fait figure d’accusée, de rude justicière, et les Bretons n’y ont pas reconnu son vrai visage. Dans la véritable histoire, l’Eglise a redit à l’humble Ilien la parole du Christ : « Mon ami, montez plus haut ». Il convenait peut-être au spectacle que les recteurs d’alors (milieu du 19e siècle) parussent sous une figure autoritaire et brutale. »

 

DE LA NECESSITE D’UNE LONGUE CONNAISSANCE DE LA BRETAGNE

 «  Le caractère breton, tout intérieur, et dont les gestes, intonations et actions sont les reflets, est très difficile à acquérir pour un acteur. Il demande une longue connaissance de la Bretagne, et une profonde assimilation. Pierre Fresnay, qui rappelons-le, est protestant a remarquablement compris son personnage. Tous les acteurs sont  d’une surprenante véracité. Bien des scènes, des images du film sont remarquables. L’enterrement  du pauvre Joseph retient toute l’attention du spectateur. Le chant funèbre du cortège, rappelle étrangement la Gwerz de la mort du Marquis de Pontcallec. L’air, grave, beau par sa plénitude et sa virilité est dans la meilleure tradition de la sensibilité de l’âme religieuse bretonne, du moins celle qui fut il y a peu encore. » (1)

Cette œuvre musicale est due au musicien René Cloërec, et les paroles sont de Herry Caouissin. Elle est digne de nos plus beaux cantiques bretons des Trépassés, et peut aisément rivaliser avec notre Gwerz ar Purgator, le Baradoz dudius, le cantique Ar Baradoz ou encore le cantique vannetais Kristenion vat.

Justement, Jean Delannoy, tout comme Pierre Fresnay, reconnaissaient ne rien connaître aux traditions et à l’âme religieuse bretonne. Pour pallier à ce manque, il était donc indispensable de s’assurer d’un conseiller sur ces questions. La personnalité et le savoir d’Herry Caouissin, ancien secrétaire  de l’abbé Perrot, qui avait une longue expérience de la mise en scène pour le théâtre du Bleun-Brug, retint toute l’attention de Jean Delannoy.  Tout comme Pierre Fresnay et les autres acteurs, Jean Brochard, Daniel Gelin, André Clément, Madeleine Robinson, Jean Delannoy reconnaissait que sans les sages conseils, son film  n’aurait pas eu la puissance du sacré, du sens de Dieu qu’il avait.

 « Outre le mérite de l’Art, qui est un don, grandi par la pensée, et matérialisé par l’effort, le grand mérite des promoteurs de « Dieu a besoin des hommes »  est certainement d’avoir voulu extraire le cinéma du niveau plus que médiocre où nous laissent les films quotidiens ; de nous avoir fait grâce de l’adultère, du crime, des mœurs de petite vertu et du luxe frelaté, des chansons faciles, d’avoir enfin incarné pour nous un homme dans sa simplicité et sa vérité, mis en face des plus hauts problèmes qui puissent se poser à son âme, avec ses scrupules, ses hésitations, ses déterminations, ses retours. Cet homme a toujours agi de son mieux, pour le service des autres et le service de Dieu. Il a droit à notre approbation et à notre sympathie. »

Ce film, compte parmi les chefs-d’œuvre du cinéma de cette époque du noir et blanc, une époque où les sujets portés à l’écran avaient une profondeur et n’hésitaient en rien à exalter tout ce qui peut élever l’homme, à commencer par la foi et le sens de l’honneur.

Janig Corlay, épouse d’Herry Caouissin, en compagnie de Jean Delanoy, Daniel Gelin et Jean Brochard, à l’occasion de la sortie du film (archives Ar Gedour – DR)

Avec Jean Delannoy et Jean Epstein (Chanson d’Armor, le Tempestaire, l’Or des mers, entre autres), deux cinéastes non-bretons, nous étions pourtant avec eux dans un cinéma authentiquement breton, bien loin des productions d’aujourd’hui, qui par leurs choix de thèmes discutables est souvent à des années lumières de l’âme bretonne, cinéma qui n’a de breton que le nom.  Aujourd’hui, au cinéma comme à la télévision, nous sommes désormais très loin de ces vertus, d’où l’indigence, voir la vulgarité désespérante des scénarios qui se veulent pourtant moralisateurs et porteurs de messages. Des scénarios  rattrapés et sauvés seulement par la  magie de la haute technologie du numérique.

En 1953, Herry Caouissin, dans la mouvance de Jean Delannoy, de Jean Epstein et de Jean Renoir (les trois Jean…), créera avec ses frères la Société Brittia-Films, dont les deux œuvres maîtresses seront Le Mystère du Folgoët et l’Enfance de Théodore Botrel.

Nous avons retrouvé dans nos archives, l’interview de Herry Caouissin enregistré en 1982 par sa fille Gwenola Foucherand  pour Radio Espérance,  où il relate son amitié avec Pierre Fresnay, et il nous est donc agréable de le porter à la connaissance des lecteurs de Ar Gedour, document fort intéressant qui vient à l’appui de nos propos.

Pierre Fresnay sera également l’inoubliable interprète de « Monsieur Vincent », du « Défroqué », deux rôle de prêtres joués avec une telle intensité spirituelle, qu’il est resté très difficile à de nouveaux acteurs de reprendre à l’écran ces personnages.

J’apprécie Ar Gedour, je soutiens

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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3 Commentaires

  1. Ayant eu le privilège d’avoir connu, et modestement collaboré avec Herri à la création de la revue historique “Dalc’homp Sonj!”, je me souviens qu’il aimait à raconter sa participation à ce tournage et de l’excellent contact avec Pierre Fresnay…Quant à l’extrait de l’enterrement, je dirais que “ça arrache!”? Quelle émotion!

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