Saints bretons à découvrir

Quand l’école débretonnisait les enfants (3ème partie)

Amzer-lenn / Temps de lecture : 14 min

LA CREATION DE L’ASSOCIATION « GIZ AR VRO » ( La Mode du Pays )

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C’est ce sursaut que va entreprendre Herry Caouissin avec son frère Ronan (futur Ronan Caerléon) :

En 1937, l’abbé Perrot s’entretenant de cette situation avec son jeune secrétaire Herry Caouissin lui fit part de ses vives inquiétudes. Malgré les constants rappels à l’ordre de Monseigneur Duparc et des autres évêques bretons, beaucoup d’écoles catholiques, prenant exemple sur les écoles de la République, s’employaient toujours à interdire à l’école tout ce qui pouvait rappeler le costume breton. Il est navrant de constater que dans ce travail de démolition les religieuses firent preuve d’un zèle destructeur, voir d’une hargne étonnante qui justifia les plaintes de l’abbé Perrot auprès de l’Evêché. Il considéra les religieuses comme une vraie plaie pour toutes les causes bretonnes, et le fera savoir à Monseigneur Duparc en ces termes :

 

« Quelques malins confrères me disent : « Oh ! les traditions bretonnes, mais c’est tout le peuple qui n’en veut plus ! Partout, c’est la ruée vers tout ce qui est français !» Je reconnais que le peuple délaisse sa langue, mais c’est le contraire qui serait étrange. Qui donc a failli à sa mission ? A qui revenait le devoir de la lui faire aimer sinon au clergé ? Le peuple breton, comme partout, c’est le troupeau de Panurge, il suit. Que le clergé s’élance comme il le doit, dans la voie bretonne traditionnelle, le peuple le suivra, mais qu’il ne tarde pas à le faire car bientôt il sera trop tard. Trop de confrères se comportent comme des agents de l’Etat Français. Et ce que je dis du clergé, je le dis à plus forte raison des Religieux et des Religieuses. Les Ursulines ont célébrées ces derniers temps le tricentenaire de la fondation de leurs Maisons bretonnes. Qu’ont-elles fait de plus clair en trois siècles ? Déraciner nos meilleures jeunes filles, les faire rougir de la langue bretonne, de leurs costumes, et des coiffes de leurs mères » ( Lettre du 19 janvier 1939).

 

«Bientôt il sera trop tard», écrivait l’abbé Perrot ; alors qu’en est-il aujourd’hui ? Si l’Etat français jacobin a une immense responsabilité, celle du clergé est une question toujours d’actualité car depuis 1955, il s’est entièrement désintéressé de toute culture bretonne dans l’expression de la Foi…

 

Dans une autre lettre bien antérieure (19 juillet 1926) il écrivait à Monseigneur Duparc :

« Nous en voulons tout particulièrement au système d’éducation dont l’unique but est de substituer peu à peu la langue française à la langue bretonne, traitée de barbare. Tous les jours, dans nos écoles catholiques, des enfants fidèles à la langue du pays, à ses traditions, dont le port du costume de leur paroisse, sont mis dans une situation inférieure par rapport à leurs camarades qui ont abandonnés nos traditions nationales les plus essentielles. Nous souffrons de ce spectacle absolument lamentable, et dont rien ne peut encore faire prévoir la prochaine disparition »

 

Monseigneur Duparc répondra en renouvelant auprès de son clergé et des directeurs et directrices d’écoles ses recommandations de 1935, et celles bien antérieurs, «Du devoir d’enseigner à l’école le breton, de faire le catéchisme en breton, et de rester fidèle aux traditions bretonnes dans tout ce qu’elles avaient de beau, d’authentiques et compatibles avec la Foi»

 

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Illustration : © collection Ar Gedour / Y. Caouissin

Herry Caouissin, comme bien d’autres attaché aux traditions bretonnes, n’avait pu que faire le même constat. L’abbé Perrot lui passa à lire la conférence du Marquis de l’Estourbeillon (4). Ce fut une révélation. Il n’était pas question de refermer le petit livre et de ne rien faire. Au contraire, il fallait faire quelque chose. Il se souvenait que son père avait été tailleur à Pleyber-Christ, et qu’il l’avait vu travailler les tissus les plus divers. Dans la semaine qui suivit Herry Caouissin avec son frère Ronan créèrent «l’Association Giz ar Vro » ( La Mode du Pays ). Il s’agissait, non pas de concurrencer les magnifiques costumes, ni de proposer des versions modernisées de substitutions, mais de proposer des versions de costumes « celtisés » pour l’usage quotidien, ce qui impliquait simplicité, légéreté et…beauté, mais aussi pratique et peu coûteux. Etant entendu que les costumes traditionnels étaient davantages réservés pour les grands jours de fêtes, profanes ou religieuses. L’idée est simple, s’inspirer de la richesse des motifs celtiques, mais aussi tenter de maintenir et faire revivre en Bretagne les costumes bretons dans la vie quotidienne, comme ils l’étaient en Allemagne, en Autriche, au Tyrol, dans les pays Scandinaves, en Hongrie.

 

« Le costume breton doit-il être abandonné ou rénové ? Il n’y a pas de milieu, c’est l’un ou l’autre. En ces années 1937 et 1938, qui nous rappellent l’époque de la reconstruction de la Bretagne (référence aux fêtes du Millénaire), une décision doit-être prise. Les discours, les harangues et les rapports en faveur du costume breton n’ont guère avancé la question. C‘est pourquoi un groupe de jeunes Bretons et Bretonnes s’est rassemblé, et a décidé qu’il fallait faire autre chose que de se lamenter sur l’abandon du costume national, si on ne veut pas qu’il disparaisse à jamais, il faut agir » ( Extrait de la circulaire de lancement ).

 

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Illustration : © collection Ar Gedour / Y. Caouissin

L’Association s’intéressera à toutes les variantes des costumes pour les diverses occasions de la vie. Leur projet s’inscrivait parfaitement dans la démarche des « Seiz-Breur » et de « l’Atelier Breton d’Art Chrétien » (An Droellen) de l’architecte James Bouillé (5). Immédiatement ils eurent les soutients actifs de notabilités influentes et mécènes, mais aussi d’entreprises comme la Maison Le Minor de Pont-l’Abbé, les Tissages de Locronan de Marc Le Berre, le facteur de bombarde Dorig Le Voyer, les dessinateurs et peintres Michaud-Vernez et Xavier de Langlais, Madame De Bellaing, Madame Galbrun, Lady Mond, la Comtesse Vefa De Saint-Pierre. Cette «Grande-Dame», active militante était la mécène de bien des causes bretonnes. Elle couvrira de dons les écoles des cantons de Châteauneuf-du-Faou, Pleyben, Spezet, Gourin, Roudouallec, Le Faouët, dès lors où celles-ci s’engageaient à maintenir le breton dans l’enseignement et le catéchisme, et les costumes. Si tel n’était pas le cas, elle n’hésitera jamais, après avoir tancé les responsables, très souvent des religieuses, à supprimer ses aides financières. La sanction se révélait toujours efficace. Mais elle savait aussi récompenser généreusement par toutes sortes de cadeaux ces écoles, et surtout les convaincre.

 

L’abbé Perrot, Monseigneur Duparc et les autres évêques bretons appuieront le projet. Le Marquis de l’Estourbeillon sera enchanté de cette initiative, estimant qu’il n’avait pas en vain attiré l’attention sur ce problème (6). Herry Caouissin écrira à la baronne De Planhol, directrice de «l’Atelier Breton pour la Beauté du Culte Divin». Il lui fait part de ses projets concernant des costumes pour enfants, et sollicite l’aide de son Atelier. Madame De Planhol lui répondra par retour de courrier très favorablement. Tout est alors en place pour concrétiser le projet. Lady Mond l’invite à lui présenter son projet en son manoir de Coat-An-Noz, où Gildas Jaffrenou, le fils de Taldir (l’auteur du Bro Gozh) est majordome. La Comtesse De Saint-Pierre apportent les premiers fonds financiers. Le Marquis et la Marquise de La Ferronays, du château de Trévarez, font également connaître tout leur intérêt.

 

Deux ans plus tôt, en 1935, Herry Caouissin en voyage au Pays De Galles avec l’abbé Perrot avait été enthousiasmé par les groupes-chorales d’enfants Gallois habillés d’élégants costumes «celtisés» pour les célèbres fêtes de l’Eisteddfod. Dès lors, Herry n’aura de cesse de songer à créer la même chose en Bretagne (7). Le Bleun-Brug de Plougastel en 1937 va lui donner cette opportunité. Des écoles catholiques vont êtres sollicitées : Plouider, Landerneau, Dirinon, Plougastel, Spézet, Châteauneuf-du-Faou, Le Faouêt, Roudouallec, Gourin, Plouézec paroisse dont l’abbé Lec’hvien est recteur, et bien d’autres (8). Dans un premier temps il s’agit de donner aux enfants des chorales un costume saillant, pratique s’inspirant des traditions bretonnes en matière d’habillement, et qu’ils soient fiers de le porter. Dans un second temps, convaincre les écoles d’adopter cet « uniforme ». Herry Caouissin ne se cache pas que ce sera très difficile de convaincre les directeurs et directrices gonflés de préjugés à l’encontre de tout ce qui est breton. Mais aussi de convaincre les parents de manière à ce qu’ils n’y voient pas une «régression» pour leurs enfants. La débretonnisation commençait avec les enfants, la rebretonnisation se devait de commencer par les enfants. Mais il était hors de question d’imposer, il fallait convaincre. L’enfant devait se sentir valorisé par ce costume, et par celui-ci, être emmené à aimer la Bretagne, sa langue, sa culture, son Histoire.

Les succès des Bleun-Brug de 1937 et 1938, révèlent l’élégance des chorales d’enfants habillés des nouveaux costumes «Giz ar Vro». Des parents, et Monseigneur Duparc vont appuyer auprès des écoles ce projet «d’uniformes». Malheureusement, un an plus tard, c’est la guerre. Une fois de plus, comme pour la 1ère Guerre, des projets, des commencements de réalisations vont se retrouver « stérilisés» et dès lors enterrés définitivement, car les urgences sont désormais ailleurs. La guerre de 1914/18 avait porté à la Bretagne un premier coup mortel, celle de 1939/45 sera le « coup de grâce » porté à la résurrection d’une Bretagne vraiment bretonne, dynamique, et qui se tournait résolument vers l’avenir.. Comme après la Première Guerre, les lendemains de la Seconde vont voir la francisation achever ses œuvres destructrices, renforcée cette fois par une «Chasse aux sorcières» contre tous les militants bretons, sans exception.. Dans les décennies qui suivront, il y aura certes des résurrections d’ordre culturel, mais tournés presque essentiellement vers le festif éphémère à finalités touristiques, justement ce que voulait éviter le Marquis de l’Estourbeillon, l’abbé Perrot, Herry et Ronan Caouissin et leurs amis. Quant à certaines «résurrection » actuelles, on est en droit de se demander ce qu’elles ont encore de vraiment bretonnes, tant elles se réfèrent à des sources dont la « celtitude » est plus que douteuse…

 

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Illustration : © collection Ar Gedour / Y. Caouissin

Certains pourront penser que de toute façon ce projet était de l’utopie, incompatible avec une Bretagne moderne, et comme on nous le chante présentement sur tous les tons, «ouverte sur le monde». Raisonnement, hier comme aujourd’hui, irrecevable, puisque loin d’être un vœu larmoyant de nostalgiques, il y eu des réalisations qui permettaient tous les espoirs, aussi bien dans l’habillement pour enfants, adolescents, adultes, hommes et femmes, et pour toutes les circonstances de la vie. Devant le succès, un revirement des mentalités se dessinait, et c’est tout cela que la guerre a détruit. Bien d’autres projets, devenus des réalités, prouveront leur viabilité dans une Bretagne épousant son siècle, mais fidèle à elle-même.

 

Que voyons-nous aujourd’hui, aussi bien dans les écoles, lycées, universités, bureaux, vie quotidienne : des « modes », masculines, féminines d’un goût douteux où le laid est la norme obligée, et dont les « inspirations » dépersonnalisent ceux qui les portent, étant entendu que ce qui est étranger est toujours mieux que ce qui est «bien de chez nous». On voudrait nous faire croire que certaines tenues vestimentaires totalement étrangères à nos traditions sont modernes, pratiques, alors même qu’elles sont identiques à ce qu’elles étaient il y a… deux ou trois mille ans. Et que dire de ces horribles modes « urbaines, de la rue » donnant aux jeunes qui se laissent séduire par elles des silhouettes peu rassurantes ? Simple question : Pourquoi dans ce cas nos costumes bretons modernisés, tel que l’Association « Giz ar Vro » se proposait de réaliser ne seraient pas plus modernes que ces vêtements d’un autre âge. Et que dire encore de ces «modes» sorties de cerveaux déracinés ?. Une preuve toute récente de ces constantes références aux cultures étrangères comme pour mieux diluer notre culture : dans la revue « Bretagne Ensemble » de la Région Bretagne (numéro 27, février 2015), dans une rubrique « Ils font la Bretagne », il nous est présenté une jeune créatrice de mode. Cette sympathique personne entend « réchauffer la grisaille des hivers européens par les couleurs chamarées d’Afrique noire. Elle souhaite mêler harmonieusement les pagnes et les boubous (sic) aux toiles épaisses des cabas et des manteaux ». Et de nous préciser, « Je souhaite mettre une touche africaine dans chacun de mes modèles ». N’est-ce pas là l’inversion totale du travail de nos aînés pour sauver les traditions vestimentaires bretonnes ? Comme nous l’écrivions précédemment, laGiz ar Vro 4.jpg débretonnisation étant achevée, on passe désormais à un cosmopolitisme diluant, et tant pis pour les traditions bretonnes. En fait de « Faire la Bretagne », ces initiatives de gens qui ignorent tout de la culture bretonne, travaillent « A défaire la Bretagne », à « l’achever » dans ce qui lui reste encore d’authenticité.

 

Le styliste Pascal Jaouen par ses réalisations de qualité prouve avec un grand talent que traditions, identité bretonne et modernité ne sont pas incompatibles, et que notre patrimoine celtique se suffit à lui-même, qu’il est suffisamment riche pour y puiser les meilleures inspirations sans toujours chercher ailleurs. Sait-il seulement qu’il eu en ce domaine et dans le sillage des Seiz-Breur des précurseurs : les frères Caouissin. ?…

  

A suivre, dans un prochain article nous aborderons les costumes d’adultes, réalisés pour diverses occasions de la vie quotidienne.

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NOTES & SOURCES

4 ) Livre dédicacé à l’abbé Perrot : « A mon excellent ami Monsieur l’abbé Perrot. En affectueux hommage de son bien dévoué, Marquis de l’Estourbeillon, ancien député, 1 er février 1930 ». Collection archives abbé Perrot-H.Caouissin.

5 ) « An Droellen » Atelier Breton d’Art Chrétien. Lire notre précédent article sur ce sujet

En 1923, Jeanne Malivel et Creston s’intéressèrent à une modernisation pratique du costume breton, mais leur initiative resta dans les cartons de dessins, il n’y eu aucune réalisation. Herry Caouissin n’avait jamais entendu parler de cette tentative. En créant « Giz ar Vro », il fût surprit de recevoir une lettre agacée ( 28 juin 1938 ) de Creston n’appréciant guère que d’autres réalisaient ce qu’il n’avait finalement pas jugé urgent de concrétiser. Heureusement, les relations avec les frères Caouissin n’en seront pas par la suite affectées, et il les encouragera même, leur reconnaissant cette « paternité ».

6 ) Les Statuts de l’Association « Giz ar Vro » seront déposés début 1938 ;

7 ) En 1943, Herry Caouissin fondera le mouvement de jeunesse bretonne «URZ GOANAG BREIZ » ( l’Ordre de l’Espérance de Bretagne ), qui fera partie de la mouvance de l’illustré OLOLÊ. En 1944, le mouvement sera interdit et dissous. Lors de son voyage au Pays de Galles, il exécutera dans un petit carnet ses premiers croquis de costumes.

 8 ) Lire notre article sur les prêtres bretons au front en 1914/18 

Archives & illustrations Herry Caouissin. Dossier “Giz ar Vro” – Tous droits réservés Caouissin / Ar Gedour

À propos du rédacteur Yvon Abgrall

Publiant régulièrement des articles dans la presse bretonne, il propose pour Ar Gedour des articles documentés sur le thème "Feiz & Breizh" (foi et Bretagne), d'un intérêt culturel mais aussi ancrés dans les préoccupations actuelles.

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3 Commentaires

  1. Très bon article et excellente analyse. Quand je pense à tout le travail effectué par les frères Caouissin, et surtout Ronan et Jorda, sa femme de Ronan , que j’ai bien connus! Je pense à toutes ces archives qui leur ont été volées par des gens malfaisants ! Ile faut pas les oublier !!!

  2. Iseult FOUCRE-CAOUISSIN

    Je suis très sensible au souvenir que vous gardez de mes parents et vous en remercie.
    Iseult Foucré-Caouissin

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