Saints bretons à découvrir

« Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne »- Bernard Rio

Amzer-lenn / Temps de lecture : 6 min
Bernard Rio - Pardons.jpg

Le 4 mai prochain sortira en librairie l’ouvrage « Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne », écrit par Bernard Rio (journaliste et écrivain spécialisé dans le patrimoine et l’environnement), et publié aux Editions du Passeur.

Tant de régions en France et dans le monde nous les envient : les pardons en Bretagne sont une occasion de prédilection pour les Bretons de faire corps avec leur culture, pour s’en imprégner et s’en nourrir. Rappelons que le Pape Jean-Paul II parlait dans « Catechesi Tradendae » de l’importance de la dévotion populaire :

« Une autre question de méthode concerne la valorisation, par l’enseignement catéchétique, des  éléments valables de la piété populaire. Je pense à ces dévotions qui sont pratiquées en certaines régions par le peuple fidèle avec une ferveur et une pureté d’intention émouvantes, même si la foi qui les sous-tend doit être purifiée, voire rectifiée, sous bien des aspects. » (54).

Il faut donc oser rappeler et souligner la perpétuation de cette manifestation souvent séculaire sur ces lieux en insistant sur le patient travail des recteurs, l’implication des gens du quartier et le dynamisme des Comités de chapelle. Rappeler aussi les éléments symboliques liés à ces pardons : le saint que l’on fête, la fontaine, le feu de joie, la procession, le pardon et le partage, la fête et la convivialité, le ou les cantiques locaux. Il est important aussi d’expliquer que la convivialité vécue en ce lieu est aussi annonce de l’Evangile.

Bernard Rio est parti à la découverte de tous ces pardons célébrant des saints parfois légendaires, encore aujourd’hui. Cet ouvrage permet une vulgarisation des aspects entourant ces pieux événements. Dans un style très personnel, avec une écriture envolée, l’auteur nous mène dans un Tro Breizh des pardons bretons, tour de Bretagne qu’il a entamé en 2006. Très agréables à lire, ces pages évoquent à la fois le christianisme bien ancré dans nos campagnes, les traditions multiséculaires et leurs sources parfois issues des dévotions païennes. Elles dévoilent des rites ancestraux : procession autour du sanctuaire, baiser des reliques, accolement des statues, ablutions aux fontaines, tantadoù, … Les réjouissances profanes sont aussi mentionnées, ce qui surprendra certainement quelques-uns, mais sans doute pas ceux qui savent que la fête religieuse et la fête profane sont intimement liées. Rappelons que le Pardon de Sainte Anne-La-Palud, s’il attire toujours beaucoup de monde, a perdu depuis que les forains ne sont plus là.

Pour illustrer ses propos, Bernard Rio prend donc l’exemple de pardons à travers la Bretagne, de Locronan à Sainte Anne d’Auray, en passant par Sainte-Anne-La-Palud, Tréguier, Hennebont, Ouessant ou Porcaro… Chaque chapitre se termine d’ailleurs par un calendrier des pardons en lien avec le sujet développé, ce qui permettra au lecteur de se rendre aisément sur place. Un regret toutefois : il manque certains pardons d’importance comme celui de Kernascléden (15 août), pour ne citer que celui-ci. Cependant, nous conseillons cet ouvrage à tous les membres de comités de chapelles, services diocésains, prêtres, laïcs, etc… car l’opus de Bernard Rio permet d’une manière agréable de saisir l’importance des pardons.

L’avant-propos (dont nous donnons un extrait ci-après) illustre à merveille cette importance qui dépasse le simple événement local :

 

Parce que le monde s’emballe et se parjure par tout ce qui est plat et banal, je cherche encore, dans le pardon, les reliques d’un temps qui soit ni éphémère ni mercantile, la persistance d’une pensée originale, la substance d’une tradition vivante. William-Butler Yeats avait traduit mon état d’esprit en écrivant l’éloge des lieux enchantés de son enfance à Sligo :

« Les églises du Moyen Age réussirent à s’assurer le service de tous les arts parce que les hommes comprenaient que lorsque l’imagination est appauvrie, une voix essentielle – d’aucun diraient : la seule voix – en faveur de l’éveil du sage espoir, de la foi durable, et de la charité compréhensive, ne peut proférer que des paroles brisées, si elle ne tombe pas dans le silence » (W. B. Yeats « Enfance et Jeunesse resongées »)

Ce silence menace-t-il la Bretagne ? Un silence empreint de vulgarité et de mensonge si l’homme nie l’intelligence des choses, s’il s’égare en faussant ses traditions et son imagination.

Le jour du grand pardon de Notre-Dame-de-Paradis à Hennebont, mon vagabondage imaginé dans les sanctuaires bretons s’est transformé en un pèlerinage dans le présent et à une immersion dans la mémoire d’un pays. Cette conjonction de l’actualité et de la tradition est une question philosophique récurrente. Dans ce pèlerinage que je fis, errant sans logique apparente d’un pardon à l’autre, je me suis surpris à réévaluer cette notion du temps pour finalement réincorporer le phénomène du pardon à une éternité et à une unité de l’être. Relire, relegere, et relier, religare : la double étymologie du mot « religion » suppose un devenir. Relire et relier le pardon à une dimension mythologique plutôt qu’historique, c’est assurément lui restituer tout son sens, pas seulement une signification sociologique, morale ou allégorique. Hier, aujourd’hui, demain, le sens du pardon profond demeure intérieur.

Nous ne pouvons aussi résister à vous partager un extrait de la page 168. Bernard Rio écorche le bouleversement du calendrier liturgique à la suite du Concile Vatican II en soulignant un point intéressant :

 » Pour des raisons de facilité qui ne sont nullement religieuses, un grand nombre de pardons ont été déplacés au dimanche qui précède ou suit la fête du saint patron, le dies natalis, la nativité du saint homme. Le concile Vatican II a ajouté au vagabondage en bouleversant le calendrier liturgique. Des saints ont changé de place, permuté ou ont été expulsés, en contradiction avec la tradition. Modifier la date d’un pardon, c’est ne pas tenir compte de la relation spatio-temporelle entre le saint et sa fonction, le sanctuaire et le calendrier. Le philosophe et anthropologue Gilbert Durand a justement dénoncé le sacrifice de « l’immémorial symbolisme naturel des points cardinaux du temps et de l’espace » qui eut lieu dans les églises catholiques et protestantes au nom d’un positivisme réduisant le divin à une superstition.

[…]

Le vagabondage du sanctoral s’apparente à une démythologisation catastrophique, à une perte de sens qui aboutit à l’ignorance. En bousculant le calendrier, le concile Vatican II efface le temps et les voies pérégrines reliant l’être humain à l’essence divine. Il oublie que la célébration d’une fête et la construction d’un sanctuaire répondent à une logique symbolique et activent une liturgie magique… »

La symbolique, la liturgie… on retrouve chez Bernard Rio comme chez d’autres auteurs l’évocation de dimensions essentielles parfois bafouées dans nos paroisses, mises de côté par une « intellectualisation » déconnectée du divin. Quelque chose qui évoque non pas une nostalgie, mais le désir d’une transcendance qu’on ne retrouve plus, Graal improbable qui porterait à Dieu. Le pardon breton semble être ce lien enraciné entre Dieu et l’Homme.

On peut être d’accord ou non avec les analyses personnelles de l’auteur, mais les éléments évoqués interpellent. L’ensemble du livre interpelle. Le renouveau de nos paroisses bretonnes peuvent partir de nos pardons, et c’est ce que l’on peut percevoir en filigrane.

Nous ne pouvons donc que conseiller à nos lecteurs de se procurer l’ouvrage. Nous proposons aussi que vous laissiez vos impressions concernant ce livre en commentaires, et éventuellement d’en débattre ici.

Sur le chemin des pardons et pélerinages en Bretagne – Bernard Rio – Editions Le Passeur – 21,5€

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est Directeur de Publication d'Ar Gedour.

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10 Commentaires

  1. Bravo, Bernard !
    A bientôt j’espère.
    Amical souvenir.
    Nadine Cretin

  2. Solenniser une fête le dimanche est très ancien. C’est au contraire le Concile Vatican II (et déjà dès 1962), qui faisant primer le dimanche, a réduit cette possibilité, sans pourtant la supprimer. Donc, avant d’envoyer en l’air de grands principes, il convient de se former. Solenniser le dimanche Ne remet pas en cause « l’immémorial symbolisme naturel des points cardinaux du temps et de l’espace »!! Les fêtes dont la date ne peut être changée pour les raisons évoquées par l’auteur de l’article demeurent fixes. Mais tout n’est pas univoque, tout n’est pas au même niveau. Je dirai même plus: un saint solenniser un Dimanche afin de pouvoir donner à sa fête toute son amplitude et de rendre possible au plus grand nombre de venir, c’est relativiser notre temps à celui de l’éternité. Attention à l’idéalisme qui se fait rapidement idéologie se cachant sous de l’intellectualisme pour les uns, sous de la religiosité pour les autres: l’hérésie n’est pas loin!

    • La formation dont vous parlez nécessite aussi une formation notamment concernant la façon dont les Anciens, il y a bien longtemps, orientaient leurs oratoires et plaçaient les fêtes, aspect qui allait bien plus loin que ce que vous évoquez. Il n’est pas question d’idéalisme, mais de se rendre compte que nous sommes passés, notamment par ce qui est évoqué par Bernard Rio, d’une certaine verticalité à une horizontalité.

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