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[TRIBUNE LIBRE] REGARD CRITIQUE SUR L’EVOLUTION DE LA MUSIQUE BRETONNE

Les propos tenus par les auteurs des tribunes libres dans nos colonnes leur appartiennent et n’engagent en rien notre rédaction. Cette publication peut cependant ouvrir un débat sur le sujet.

Auteur : Loeiz

Alors que vient de se terminer le Festival Interceltique de Lorient, grand rendez-vous de la musique bretonne et des musiques celtiques en général et suite à un article du le journal La Croix sur la vitalité de la musique bretonne, il est bon de s’interroger sur ce qu’est la musique bretonne d’aujourd’hui au regard de la tradition et de savoir si elle s’inscrit vraiment dans la continuité de la tradition ou si au contraire elle est en rupture avec elle.

Le but de cette tribune libre n’est en aucun cas de faire l’éloge du passé avec un regard nostalgique, ni d’enfermer dans une image d’Epinal la musique bretonne et encore moins d’imposer au lecteur une vision
puriste d’un art populaire que l’on voudrait cantonné à une musique pour « touriste en quête d’authentique ».

Mes propos visent simplement à défendre la musique traditionnelle bretonne telle que nous l’ont légué nos anciens à travers les siècles afin de continuer à la transmettre fidèlement. Défendre la musique traditionnelle bretonne aujourd’hui ce n’est pas s’enfermer dans le passé, ce n’est pas refuser l’avenir, mais c’est respecter les racines et l’histoire du peuple Breton, c’est honorer aujourd’hui et demain la mémoire de ceux qui ont fait la musique bretonne, qui lui ont donné depuis des générations son caractère, son tempérament et son âme.

Il est difficile et périlleux de résumer succinctement ce que fut l’évolution de la musique bretonne en un siècle et ce qu’elle est aujourd’hui. Néanmoins il est nécessaire d’évoquer cette évolution qu’il conviendrait mieux d’appeler une mutation, une transformation, afin de mieux comprendre pourquoi il est erroné de parler aujourd’hui de continuité de la tradition dans la musique bretonne.

Au début du siècle dernier, la musique traditionnelle bretonne était moribonde, vouée sans doute à une mort certaine. Victime tour à tour d’une génération profondément transformée par la première guerre mondiale, de l’influence grandissante des musiques en vogue à Paris et transmises par la radio, du sentiment de honte des bretons envers leur langue, leur culture, et leur musique suite aux persécutions républicaines du début du XXème siècle, elle ne pouvait que difficilement résister à tant d’embûches et se voyait contrainte à une mort lente, dans l’indifférence quasi générale des bretons…

A l’aube de la seconde guerre mondiale, l’emblématique couple biniou-bombarde se mourait faute de sonneurs. En milieu rural les danses disparaissaient petit à petit au fur et à mesure que la mécanisation des tâches progressait et que le lien social s’amoindrissait, les veillées se faisaient moins fréquentes. Les changements sociaux-économiques et l’indifférentisme culturel ambiant avaient semble-t-il eu raison d’une musique multiséculaire jugé trop ringarde, pas assez dans l’air du temps, trop faible pour résister aux sirènes musicales du monde moderne.

A partir des années 1940, certains bretons ne pouvant consentir à sonner le glas de la musique bretonne entreprirent des nombreuses démarches qui s’inscriront plus tard dans le revivalisme celtique. C’est ainsi que fut « sauvée » la musique instrumentale par la création des bagadoù, la reprise des travaux de collectage et d’enregistrements des mélodies traditionnelles et un regain de pratique du chant traditionnel (notamment le kan ha diskan et les cantiques bretons dans les paroisses). Les jeunes générations vont s’intéresser à la musique traditionnelle, les cercles celtiques seront des lieux d’apprentissage des danses bretonnes d’autrefois, le bagadig remplacera les « maîtres sonneurs » d’hier dans l’apprentissage de la bombarde .

Légende : François Pichon et René Horellou, devant l’église de Dinéault sonnaient du biniou et de la bombarde, entraînant les noces dans les gavottes du pays rouzig.

Le chant breton va retrouver sa place et ses lettres de noblesse grâce à certains chanteurs ou groupes tels que Erik Marchand, Yann-Fañch Kemener, Annie Ebrel, Sonerien Du, Dir ha Tan, Gwerz. Le couple biniou/bombarde va renaître et retrouver une certaine vitalité grâce aux concours de sonneurs (Gourin est le plus connu) et le bagad cet «orchestre breton» va crever l’écran imposant en Bretagne l’usage massif de la cornemuse écossaise (et par la même occasion favoriser la dérive de « l’écossomanie chronique dont souffre aujourd’hui la Bretagne »).

Chacun se réjouit de cette renaissance inespérée de la musique bretonne, des groupes nouveaux naissent, les bagadoù fleurissent aux quatre coin de la Bretagne et la veuze est même remise à l’honneur à partir des années 80 grâce à l’association « sonneurs de veuze ». Bref tout va bien pour la musique bretonne…

En réalité, 80 ans après ce « renouveau », on peut légitimement se poser quelques questions quand on voit que la musique bretonne change de visage, se mue et « s’ouvre au monde » depuis plusieurs années.

En fait derrière le tableau idyllique dressé plus haut se cache une réalité plus noire et contestable. Force est de constater que contrairement à certaines apparences, il n’y a pas eu de véritable renaissance de la musique traditionnelle bretonne mais une mutation et transformation de celle-ci vers une musique plus actuelle, plus « moderne » cependant teintée de sonorités bretonnes. D’abord assez proche de la musique des anciens elle s’en est éloignée au fil des ans pour se mélanger aux influences et au style des musiques actuelles, en allant chercher au nom de l’ouverture et du multiculturalisme des sonorités « exotiques » ou contemporaines. Est-il donc admis de parler aujourd’hui encore de tradition et plus encore de continuité de la tradition alors que la musique bretonne s’oriente de plus en plus vers des styles musicaux contemporains et rompt souvent avec ses propres sonorités, ses propres codes, son propre répertoire vocal et instrumental hérité du passé ?

Il est vrai que d’une manière assez habile on peut contester ou temporiser ces transformations dans la mesure ou la musique bretonne d’aujourd’hui fait encore entendre (mais pour combien de temps encore?) le chant traditionnel a capella (comme Yann-Fañch Kemener, les Frère Morvan, Trouzerion, les Kanerion Pleuigner qui chantent le répertoire traditionnel des siècles passés) ainsi que le couple biniou /bombarde ou la veuze.

Mais ces formes traditionnelles côtoient de plus en plus des formes tout à fait contemporaines et nouvelles qui empruntent à d’autres groupes sociaux, à d’autres cultures, à d’autres formes musicales, à d’autres courants musicaux leurs sonorités, leurs « ingrédients musicaux » et jusqu’à leurs idées ou idéologies que l’on retrouve dans les textes de certains chants bretons actuels.

Ainsi donc, la musique traditionnelle cohabite avec ce qu’il conviendrait d’appeler «la musique actuelle de Bretagne » ou « la nouvelle musique Bretonne ». Mais si l’objectif des restaurateurs de la musique bretonne traditionnelle cités plus haut était de la remettre à l’honneur telle que afin de ne pas l’oublier et l’enterrer définitivement, pourquoi donc aujourd’hui inventer une nouvelle musique qui mélange les genres tout en ayant une certaine saveur bretonne comme pour mieux sauver les apparences ?

Dans l’ensemble, la musique bretonne est devenue une musique commerciale, « échangiste » et mondialiste bien loin de celle que nos anciens ont connus, pratiqués et sauvegardés jusqu’au grand chambardement des début du 20ème siècle. Elle perd de plus en plus son appellation de « musique de tradition orale » à cause notamment des bagadoù qui apprennent les airs sur partition et qui ont un jeu très académique et standardisé en total opposition avec la spontanéité et la liberté du couple biniou-bombarde. Est-ce en donnant une place de choix et la place d’honneur au bagad, cet orchestre breton moderne que l’on continue la tradition des sonneurs ?

Quid de la place et de la légitimité du couple biniou-bombarde vieux de 300 ans réellement « authentique » et attesté tel que depuis le XVIIIème siècle en Bretagne face à l’omniprésence du bagad. Quid de la place de la veuze, cette cornemuse de Haute-Bretagne longtemps oubliée ? Est-ce là continuer la tradition que de privilégier l’écrit à la transmission orale, que de privilégier un jeu standardisé, académique, sans relief (pourvu que la technique soit excellente) à un jeu plus léger, plus libre, plus expressif et plus naturel ?

Que reste-t-il donc de la tradition orale et d’une certaine liberté d’interprétation propre à toute musique traditionnelle quand on voit qu’une forme orchestrale moderne – le bagad – qui s’impose aujourd’hui comme référence de la musique bretonne, (« les bagadoù continuent d’être le noyau dur de l’identité musicale bretonne, la référence sur laquelle on s’appuie » disait Bob HASLE ancien président de Bodadeg Ar Sonerion) fonctionne à l’opposé de ce qui fait l’essence même de la musique traditionnelle ?

Que reste-t-il du respect des mélodies anciennes au caractère monodique (à une seule voix) quand bagadoù et groupes de fest-noz inventent des arrangements musicaux basés sur l’harmonisation des airs ou des chants, arrangements de plus en plus sophistiqués, aux sonorités contemporaines ou métissées qui dénaturent les airs traditionnels. Pourquoi arranger des airs traditionnels dans un style nouveau et « contemporain » (au sens de cette catégorie de musique) qui ne colle pas avec le caractère de cette musique ?

Que reste-t-il de l’esprit du chant breton quand celui-ci devient un chant revendicatif parfois digne des slogans de la CGT ou des altermondialistes ? Comment prétendre s’inscrire dans la tradition des sœurs Goadec, des frères Morvan, des Kanerion Pleuigner quand on se définit « chanteur engagé » qui milite et qui chante par humanisme en nous alertant en breton sur le sort des Tibétains ou évoquant les massacres du Rwanda ? Est-ce là l’esprit des gwerzioù et des sonioù d’autrefois qui évoquaient la vie en Bretagne, la vie des Bretons ?

Le gros problème de la musique bretonne depuis le début des années 2000 c’est d’avoir complètement perdu sa personnalité, son caractère.

La musique bretonne aujourd’hui cède sans aucune retenue aux influences extérieures sous prétexte « d’ouverture » (un mot complètement galvaudé employé à tord et à travers et qui aujourd’hui ne veut plus rien dire, mais permet habilement de classer les gens dans deux catégories très manichéistes : les gens ouverts et les intégristes).

Pour sauver les apparences et faire croire que la tradition se perpétue en Bretagne on intègre le couple biniou-bombarde dans l’immense forêt des bourdons de cornemuses écossaises du bagad on noie les chanteurs traditionnels dans l’univers « humanisto-bobo-gaucho » de la « nouvelle scène bretonne », on met sur le même pied d’égalité avec la même étiquette « musique bretonne » une gwerz ou un hanter-dro du XVIIIème et le rock breton de Soldat Louis, le rap breton de Manau, le hard-rock breton des Ramoneurs de Menhirs…. Il paraît que ça c’est « s’adonner à la musique bretonne la plus enracinée » . Ah bon…

La question essentielle est la suivante : veut-on aujourd’hui continuer à valoriser la musique traditionnelle léguée par les anciens non pour être transformée ou galvaudée mais transmise fidèlement (c’est le sens du mot tradere, « transmettre » qui donne en français le mot « tradition ») ou veut-on tourner la page d’une époque révolue en inventant une « musique bretonne contemporaine » ouverte au monde ?… Est-il possible de conjuguer et d’associer dans un ensemble cohérent le respect d’authenticité de la tradition et la libération du langage musical ? A méditer…

À propos du rédacteur Redaction

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2 Commentaires

  1. Il suffit de s’intéresser un tant soit peu aux traditions bretonnes pour voir que les métissages, les influences, les échanges culturel avec le monde ont toujours existés : musique, costume, arts appliqués, artisanat … La musique de couple “koz” que nous jouons aujourd’hui est le fruit d’un long héritage, d’une tradition dont le racines vivantes et mouvantes ont puisées à l’essence de la Bretagne toujours ouverte sur le monde, accroché comme une bernique à son rocher breton (cf Calloc’h). Par exemple, on trouve des enregistrements du tout début du siècle dernier où des binioù jouent des airs des musiques parisienne alors à la mode en France ! Ce mouvement se poursuit, certe parfois de manière malheureuse … et alors ? L’explosion depuis quelques années des échanges culturels dont on peu certe questionner la dynamique, la véritable ouverture humaine, est une réalité qui a bousculé les repères. Et alors ? les revues parisiennes écrivent bien ce qu’elle veulent !

    Les sonneurs actuels savent très bien différencier la “musique héritée” (cf concours de couple) de la musique dite bretonne. Mais comme le disait Herry CAOUISSIN voici 30 ans lors d’une causerie à Lorient, les sonneurs de la BAS devraient effectivement travailler leur histoire bretonne pour sonner en conscience. Je préciserais aujourd’hui en conscience plus qu’en tradition. La tradition qui transmet, la tradition qui fait confiance, la tradition qui aime en vérité.

    Tous les bretons devraient apprendre l’histoire de Bretagne pour vivre en breton, en bretonne. Ils devraient, nous devrions. Oui, nous devrions transmettre autour de nous cette soif de mieux connaitre notre héritage, notre histoire commune. Alors donnons-nous envie de connaitre ou sommes-nous des moralisateurs, des juges de bonnes conduites, des donneurs de leçons ?

  2. Réflexions intéressantes. Quid de la musique du Pays Gallo ? Les Sonerien Du produisent une musique bretonne enracinée et écoutable. Quid de la musique contemporane relativement à la tradition ? Alan Stivell a propulsé la tradition dans la modernié pour notre plus grand bonheur et pour la sauvegarde et la connaissance de la musique traditionnelle. A quand un Stivell pour le Pays Gallo ?

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