Saints bretons à découvrir

UN PROJET : “Santez Anna ar Menez-Hom”

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« Sainte-Anne, aïeule de notre Sauveur Jésus-Christ, Mère de Notre-Dame et Mère de notre Patrie, bénissez vos Bretons et faites que la Bretagne vive à jamais ». 

 

On parle beaucoup de ce projet étonnant, devenu une réalité : la « Vallée des Saints » sur la commune de Carnoët (Côtes-d’Armor). Mais, en 1937, il y eut, non pas un projet similaire, mais le projet d’édifier une monumentale statue de Sainte-Anne au sommet du Menez-Hom.

Cette idée, était de l’abbé Perrot, qui, il faut bien le reconnaître avait « une idée par jour ». Ce prêtre bâtisseur, restaurateur, lorsqu’il s’agissait de défendre l’âme chrétienne de la Bretagne, de rendre la Foi visible, comme nos ancêtres l’avaient fait avec les chapelles, les calvaires, les cathédrales, savait utiliser les moyens les plus parlant au cœur de ses compatriotes….

 

Alors qu’il revenait d’une visite aux ruines de Landévennec, sur lesquelles deux ans auparavant il avait lancé le projet de la résurrection de l’antique abbaye bretonne, en compagnie de son jeune secrétaire, Herry Caouissin, ils s’arrêtèrent au sommet du Menez-Hom. Là, contemplant le vaste et grandiose panorama, il se mit à être absorbé comme dans une profonde méditation, raconte dans ses souvenirs Herry Caouissin :

“Et tout à coup, il me dit :

« Tu ne trouve pas que « là », il manque quelque chose ? »

 

« A vrai dire, non, je ne vois pas », répondis-je. Mais cette question venant de l’abbé Perrot, cachait sûrement encore une de ses idées dont-il avait le secret

« Mais si , regarde bien cet endroit, il n’y a rien, c’est vide »

 Et avec son pied il gratta la terre, et avec son bâton de marche dessina tout autour de la marque un cercle

 « Que penserais-tu, içi, d’une immense statue de Sainte-Anne, dominant la baie, et que l’on pourrait voir de très loin ? »

J’avais raison, il avait bien trouvé une idée hors du commun, que nul que lui n’aurait pu avoir.

«  Oui, c’est une bonne idée », répondis-je, et sans même me laisser le temps de la réflexion, il se met à me détailler son idée, comme si elle avait été déjà mûrie bien avant de venir sur ce lieu.

 « La statue pour être visible, devrait avoir, au moins six mètres de haut, peut-être plus »

L’abbé Perrot m’avait déjà surpris bien des fois avec ses idées, ses projets, mais là, je dois avouer qu’il me laissa sans voix.  Oh… pas longtemps, car cette idée m’enthousiasma aussitôt. Quoi ! une gigantesque statue de Sainte-Anne au sommet de cette « montagne bretonne », pourquoi pas !

« Comme le Christ de Rio de Janeiro » ajoutai-je.

« Oui, ou comme la statue de Notre-dame des Naufragés à la Pointe du Raz  (1). Mais toi qui sait si bien dessiner, tu pourrais travailler sur cette idée ? »

Et l’abbé Perrot, tout en souriant de son air malicieux, se fratta les mains comme il aimait à le faire lorsqu’il était satisfait, heureux.

 « C’est entendu », lui-dis-je simplement, et là-dessus on regagna notre voiture, et on en resta là.

 

Un mois plus tard, je lui apporte mon dessin :

« Tenez, Monsieur le recteur, voici le projet de la statue de Sainte-Anne »

 « La statue de Sainte-Anne ! Quelle statue ? »

 « Celle dont vous avez eu l’idée de faire édifier au sommet du Menez-Home, vous vous souvenez, lors de notre promena&de au sommet, il y a un mois »

 «  Ah ! oui, tu as raison, je ne m’en rappelais plus »

 

Il est vrai, qu’il avait tellement de choses à penser, que je ne m’étonnais pas de cet oubli. Il prit mon dessin, le regarda sans rien dire, et tout en le reposant sur son bureau, son visage s’éclaira d’un grand sourire, et bien entendu, de se frotter les mains. Visiblement, mon dessin lui avait plu.

«  Mais, je ne me trompe pas, tu as bien dessiné deux statues, pourquoi ? »

« Voyez-vous, Monsieur le recteur, vous aviez dit qu’il faudrait que la statue soit vue de très loin, donc, elle doit, non seulement être très grande, très haute, six à huit mètres, plus son socle, trois à quatre mètres, mais la question était, de quel côté l’orienter. Obligatoirement, elle tournerait le dos, soit à l’Argoât, soit à l’Armor. Or, Sainte-Anne se doit de protéger les deux. J’ai donc pensé à une statue à double face, identiques ; comme cela elle regarderait – pour les marins- l’Armor, pour les paysans dans leurs champs, l’Argoat ». Mes explications ravirent l’abbé Perrot. Il fut encore plus enthousiaste quand je lui fis remarquer que la statue pourrait s’inspirer de celle de l’artiste, Annie Mouroux, qui représentait Sainte-Anne avec auprès d’elle la Vierge Marie enfant, et qui de son grand manteau protégeait une ribambelle d’enfants en costumes des différents « pays » bretons (2).

Je poursuivai ainsi mes explications : «  La statue serait bien sûr en granit du pays, mais de diverses sortes, allant du granit le plus sombre au plus clair, en passant par le doré, cela donnerai à l’ensemble de la couleur. Ainsi, Sainte-Anne pourrait être en granit de Kersanto, Marie en granit de la Côte de Granit Rose, et les enfants en granit doré de la région de Baud, et même le manteau de Sainte-Anne dans un autre granit ».

Mon dessin, mes explications avaient conquis l’abbé Perrot. Il me dit, « C’est bien, tu as fait un bon travail, nous verrons cela ». Je lui laissais mon dessin, et on n’en parla plus. Sauf, qu’il avait travaillé dessus, et quelques jours plus tard, il me le montre.

 

« Tiens ! regarde, ton dessin, j’y ai apporté quelques compléments. Et , sais-tu que James Bouillé (3), l’a vu, et il te félicite, il est enthousiaste de cette idée, regarde ce qu’il à ajouté »

 

Effectivement, sur le socle il avait écrit une prière en breton, « Sainte-Anne, aïeule de notre Sauveur Jésus-Christ, Mère de Notre-Dame et Mère de notre Patrie, bénissez vos Bretons et faites que la Bretagne vive à jamais ». Et, bien sûr une place pour la date d’inauguration. C’est bien des années plus tard, après sa mort, que je remarquai que cette prière était la reprise de celle qui terminait son « Testament Spirituel et politique » écrit sur le front en 1918.James Bouillé, lui, avait en bon architecte, ajouté des « aspects techniques » :la statue devait pour être vu la nuit, être lumineuse, du moins la couronne et l’auréole de Sainte-Anne, et par ce fait, être un point de repère pour les marins et les…aviateurs. Il était évident, qu’une telle hauteur devait-être signalée.. Et l’abbé Perrot de me dire : « La statue, à la pointe de la Bretagne, de l’Europe, se doit d’être un phare, au sens pratique, mais ausssi et surtout au sens spirituel, être un phare qui de la « proue de L’Occident » qu’est notre Menez-Home, éclairer notre Bretagne, notre continent »

Je posais tout de même une question très « matérielle » :

« Mais , cette statue coûtera cher ! »

Réponse immédiate et prévisible de l’abbé Perrot : « Ne t’inquiètes pas pour ça, je suis certain d’y intéresser du monde, Mademoiselle De Saint-Pierre, Lady Mond, et bien d’autres personnes… » On pouvait lui faire confiance, tant il était persuasif, tant il savait enthousiasmer ses interlocuteurs à ses projets, il l’avait tant de fois démontré. Puis, il ajouta :

 

« Le plus dur sera de convaincre les autorités, mais plus encore l’évêché. Quant au sculpteur, nous avons assez de bons artistes qui seraient heureux de travailler sur une telle statue »

« Ce pourrait même être l’œuvre de plusieurs !… »

« Exactement ! »

 

Le projet fut rangé, on n’en parla plus, du moins que de manière anecdotique, et survint la guerre. Plus question de projets grandioses, les esprits, les soucis, les besoins étaient bien ailleurs. Quant à mon dessin, je ne l’ai jamais retrouvé, sans doute à-t-il disparu, avec d’autres archives, dans le bombardement en juillet 1944, du presbytère de Scrignac (4).

 

Aujourd’hui, un tel projet serait impensable, pour au moins deux raisons : le Menez-Hom est dans un périmètre de protection de l’environnement dit « sensible » du Parc d’Armorique, il y aurait une levée de boucliers-oppositions de la part des écologistes. Ce qui n’empêche nullement que l’on couvre nos campagnes, nos collines d’éoliennes gigantesques, d’antennes relais, qui viennent s’ajouter aux pylônes haute-tensions et autres poteaux, sans parler des panneaux publicitaires, etc, et cela même dans les périmètres du Parc d’Armorique.

Deuxième raison (trois en une) : la « laïcité à la française », les « valeurs de la République » et le « respect de l’autre ». Une telle statue serait regardée comme une entorse grave à la « laïcité » de l’espace public, et une tentative prosélyte d’imposer « nos croyances ». Les vestales de la laïcité, « Libres Penseurs », qui empêchent les autres de penser, Franc-Maçons, communistes, athées, et autres vigilants gardiens du « droit à la différence de l’autre », autant de bataillons qui monteraient aux créneaux. 

Pourtant, n’en déplaise à ces « intolérants » qui n’ont de cesse de prôner la tolérance dès lors où il s’agit de mettre à mal les racines chrétiennes de nos Patries, de leur enlever toute visibilité  chrétienne, un si beau projet mériterait d’être repris, affirmant ainsi que Sainte-Anne, la Vierge Marie et le Christ sont chez eux en Bretagne, et que son avenir, notre avenir ne peut-être que sous leur protection. 

 

MAIS  IL S’EN FALLUT DE PEU … POUR UNE AUTRE «  STATUE »

Mais sait-on, que dans le début des années soixante-dix il y eu un projet d’une gigantesque sculpture au sommet du Menez-Home ? Le sculpteur qui avait été chargé du projet, du sud-finistère, me révéla « l’affaire » : les Associations de la Résistance (communiste) avaient proposé d’ériger une gigantesque « vague » de granit ( 8 mètres de long, 4 mètres de haut), plus son socle, avec inscriptions à la gloire des résistants. Le projet ne rencontra pas tellement d’objections, malgré le périmètre « sensible », ce fût le coût qui fit que le projet resta dans les cartons, pour réapparaitre sous la forme d’un petit monument à Sainte-Marie du Menez-Hom. 

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NOTES :

 

  1. La statue de Notre-Dame des Naufragés à été inaugurée en juillet 1904, à la Pointe du Raz. Elle est l’œuvre du sculpteur Gobebsky. Sur son socle est gravé : « En témoignage de vive reconnaissance envers la charité catholique pour ses généreux secours pendant la crise sardinière (1903).
  2. Annie Mouroux, artiste bretonne de renom, exécuta une statue de St-Anne (1929), exécutée à trois ou quatre exemplaires ; elle est une des œuvres bretonnes de cette époque, sans doute la plus rare..
  3. James Bouillé (1994-1945), architecte ayant fait parti des « Seiz-Breur », réputé pour son style « néo-breton » très moderne tout en restant fidèle à le tradition architecturale bretonne. Parmi ses œuvres principales, la chapelle de Saint-Joseph de Lannion, l’extension du collège de Compostal à Rostrenen, et la célèbre chapelle de Notre-Dame de Koat-Kéo sur la commune de Scrignac, Monts d’Arrée.
  4. Scrignac fut bombardée par les Anglais en juillet 1944. Le presbytère fut touché, et une partie des archives de l’abbé Perrot qui s’y trouvaient encore après sa mort furent détruites.

 

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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