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20 septembre 1996 : quand Jean-Paul II venait réveiller l’espérance en Bretagne

Amzer-lenn / Temps de lecture : 13 min

Il y a trente ans, près de 150 000 personnes se rassemblaient à Sainte-Anne-d’Auray autour de Jean-Paul II. Le pape venait honorer la patronne des Bretons, mais aussi rappeler qu’un héritage chrétien ne demeure vivant que s’il est reçu, incarné et transmis. Au-delà du souvenir d’une foule immense, sa parole sur la foi, la famille et la culture bretonne conserve une étonnante actualité.

Le 20 septembre 1996, les routes du Morbihan convergent vers Sainte-Anne-d’Auray. Dès les premières heures, des pèlerins venus de Bretagne et de tout l’Ouest gagnent l’esplanade de Keranna, où les bannières paroissiales, les familles et les groupes de jeunes composent peu à peu une foule que la Conférence des évêques de France évaluera à 150 000 personnes. Beaucoup ont connu les grands pardons, mais cette journée n’a pas d’équivalent : pour la première fois de leur vie, ils vont voir le successeur de Pierre prier au sanctuaire de celle que les Bretons appellent leur patronne, dans un pardon aux allures XXL.

Jean-Paul II arrive en pèlerin, non en visiteur soucieux d’ajouter une étape pittoresque à son voyage apostolique. Du 19 au 22 septembre, son itinéraire français le conduit à Saint-Laurent-sur-Sèvre, Sainte-Anne-d’Auray, Tours et Reims ; chacune de ces étapes l’inscrit dans une histoire spirituelle particulière. En Bretagne, il vient rencontrer les fidèles d’un territoire façonné par le christianisme, mais déjà travaillé par une profonde rupture de transmission. Le choix du sanctuaire lui permet précisément de tenir ensemble ces deux réalités : la force d’une mémoire et la fragilité de son avenir.

Trente ans plus tard, les images de cette journée gardent leur puissance. Elles montrent une assemblée immense, des jeunes couples accompagnés de leurs enfants, des prêtres et des religieux, mais aussi un pape qui semble trouver dans l’accueil breton une joie communicative. Il serait pourtant dommage de réduire l’événement à l’émotion des retrouvailles ou à la nostalgie d’une époque où les rassemblements catholiques paraissaient plus nombreux. Jean-Paul II n’était pas venu contempler la survivance d’une chrétienté locale. Il était venu demander ce que les Bretons feraient de la foi reçue.

À Ker Anna, une foi devenue bretonne

Sainte-Anne-d’Auray porte dans son nom la mémoire même du récit fondateur. Au début du XVIIe siècle, selon la tradition reconnue par l’Église locale, sainte Anne se manifeste à Yvon Nicolazic, laboureur du village de Ker Anna, et lui demande qu’une chapelle soit rebâtie en son honneur. La découverte d’une ancienne statue en 1625 entraîne l’afflux des pèlerins ; trois ans plus tard, le 4 juillet 1628, la première chapelle est bénie. Le lieu traverse ensuite les siècles, jusqu’à devenir le principal sanctuaire de Bretagne et le point de rassemblement du Grand Pardon célébré chaque été.

Jean-Paul II connaît la portée d’une telle mémoire. Dans son homélie, il évoque Yvon Nicolazic et son épouse Guillemette, couple chrétien estimé de tous, avant de reprendre les paroles attribuées à sainte Anne. Il les prononce d’abord en français, puis en breton : « Me zo Anna, mamm Mari … Je suis Anne, mère de Marie ». Quelques mots seulement, mais dont la charge symbolique dépasse largement la politesse faite à la langue bretonne. En les faisant entendre au cœur de la liturgie, le pape reconnaît que l’Évangile ne s’est pas contenté de passer par la Bretagne : il y a pris une voix, des gestes et une mémoire.

L’homélie parle ainsi d’une foi qui, au fil des siècles, s’est « inculturée et fortifiée » sur cette terre. Le mot est important. L’inculturation n’est ni le maquillage folklorique d’un christianisme abstrait ni la confusion de l’Évangile avec une identité particulière ; elle désigne la rencontre par laquelle la foi s’exprime dans le génie d’un peuple tout en l’ouvrant à l’universel. En Bretagne, cette rencontre a produit des pardons et des cantiques, un réseau extraordinaire de chapelles, une familiarité avec les saints locaux et une manière propre de relier les vivants aux morts dans une communion des saints incarnée. Jean-Paul II rend hommage à cet héritage en citant les fondateurs des diocèses, saint Yves, le bienheureux Pierre-René Rogue, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Jeanne Jugan ou encore Marcel Callo.

Cette évocation n’a cependant rien d’un inventaire destiné à flatter la fierté bretonne. Le pape convoque les témoins du passé afin de placer les fidèles devant leur propre responsabilité. Si la foi chrétienne a pu s’enraciner en Bretagne, c’est parce que des hommes et des femmes l’ont accueillie, vécue et transmise ; elle ne continuera d’exister que par le même engagement personnel. Une tradition reçue sans être comprise finit par devenir un décor, tandis qu’une tradition comprise mais non vécue se change en objet d’étude. À Keranna, Jean-Paul II invite au contraire la mémoire à redevenir mission.

« Vivez l’espérance » : une parole contre le découragement

Le pape ne dissimule pas l’ampleur des difficultés. Derrière la foule rassemblée, il discerne déjà l’affaiblissement de la mémoire chrétienne, particulièrement chez les jeunes générations, et décrit une société où progressent l’indifférence et l’individualisme. Le constat pourrait conduire au regret d’un passé idéalisé, mais Jean-Paul II prend la direction opposée. Il ne demande pas aux Bretons de se réfugier dans le souvenir ; il leur lance cette exhortation : « Vivez l’espérance ».

L’espérance dont il parle n’est pas un optimisme facile fondé sur les chiffres ou sur la certitude que les habitudes anciennes finiront par revenir. Elle naît de la confiance en Dieu et se traduit par une réponse concrète aux appels reçus dans la vie quotidienne. Lorsqu’il ajoute « Ouvrez vos cœurs au Christ », Jean-Paul II replace la question de la transmission à son véritable niveau. On ne transmet pas la foi comme on lègue un meuble ou une propriété familiale ; on peut transmettre des paroles, des rites et des exemples, mais chacun doit à son tour rencontrer le Christ et répondre librement.

La figure traditionnelle de sainte Anne apprenant à lire à Marie devient alors une image particulièrement féconde. Une génération ne peut croire à la place de la suivante, mais elle peut ouvrir le livre, raconter l’histoire sainte, expliquer les gestes et montrer par sa conduite que l’Évangile éclaire réellement l’existence. Cette scène familière ne réserve pas la transmission aux spécialistes : elle la place au cœur du foyer, dans la patience d’un enseignement répété et dans la proximité entre les âges.

En 2026, ce passage de l’homélie paraît presque prophétique. Le patrimoine religieux breton demeure omniprésent dans le paysage, tandis que les clés permettant de le comprendre deviennent moins communes. On restaure une chapelle dont on ignore parfois le saint patron ; on chante un cantique dont le vocabulaire n’est plus intelligible ; on participe à un pardon sans toujours savoir ce qui distingue un pèlerinage d’une fête culturelle. La beauté de ces formes peut encore toucher, mais elle risque de flotter sans la foi qui les a engendrées.

Le message de Jean-Paul II ne conduit pourtant pas à opposer brutalement culture et évangélisation. La culture bretonne peut être un chemin de transmission parce qu’elle conserve des mots, des récits, des mélodies et des lieux où la foi a pris chair. Encore faut-il ne pas la traiter comme une vitrine. Un cantique est pleinement vivant lorsqu’il redevient prière ; un pardon lorsqu’il conduit à marcher, se convertir et célébrer ; une chapelle lorsqu’elle rassemble une communauté devant Dieu. Sauvegarder les formes sans leur sens aboutirait à la muséification, mais vouloir transmettre un christianisme sans visage local couperait la foi de la sensibilité et de la mémoire d’un peuple.

Aux familles, la mission de relier les générations

L’après-midi du 20 septembre, Jean-Paul II s’adresse spécialement aux jeunes couples et à leurs enfants. Il ne leur propose pas une parenthèse déconnectée de l’homélie du matin : la famille constitue précisément l’un des lieux où l’héritage devient une expérience vécue. Reprenant les paroles du Christ, « Vous êtes le sel de la terre » et « la lumière du monde », il demande aux familles de donner saveur et clarté à la société non par des proclamations, mais par la qualité de leurs relations.

Son discours ne présente pas pour autant un foyer idéal protégé des difficultés ordinaires. Le pape évoque le chômage, les problèmes de logement et de santé, le travail des femmes, l’éducation des jeunes, ainsi que le départ de ceux que la situation économique oblige à chercher ailleurs leur avenir. Ces références montrent qu’il ne sépare pas la vocation spirituelle de la famille de ses conditions concrètes d’existence. Demander aux parents d’être les premiers éducateurs de leurs enfants suppose aussi que la société reconnaisse leur responsabilité et les soutienne.

Jean-Paul II parle du mariage comme d’une alliance qui ne peut reposer sur le seul sentiment. Il connaît les heures où l’amour et la confiance vacillent ; c’est pourquoi il insiste sur l’engagement, le don de soi et le pardon, sans lesquels la fidélité resterait un mot abstrait. La famille chrétienne ne devient pas « lumière » parce qu’elle échapperait aux épreuves, mais parce qu’elle apprend à les traverser en demeurant reliée au Christ.

Le regard du pape embrasse ensuite l’ensemble des générations. Les grands-parents, souligne-t-il, apportent à leurs enfants un soutien et offrent à leurs petits-enfants des points de référence et de stabilité ; ils sont souvent les premiers à leur parler du Christ. Dans un sanctuaire dédié à la grand-mère de Jésus, cette parole acquiert une résonance particulière. La transmission ne suit pas toujours une ligne directe entre parents et enfants : lorsque celle-ci s’affaiblit, une grand-mère, un grand-père, un parrain ou une marraine peuvent maintenir le fil.

La visite aura d’ailleurs des prolongements pastoraux concrets dans le diocèse de Vannes. Le mouvement Anne et Joachim, destiné à accompagner la mission chrétienne des grands-parents, sera lancé en 2000 dans son sillage. Un pèlerinage pour les célibataires prendra également naissance après que Jean-Paul II eut demandé aux familles d’offrir réconfort et amitié à ceux qui n’avaient pas pu réaliser leur projet conjugal. Ces initiatives montrent que la journée ne s’est pas achevée avec le départ du pape : certaines de ses paroles ont suscité des réponses durables.

De l’émotion d’une foule à la responsabilité d’un héritage

Celles et ceux qui étaient présents se souviennent des bannières, des chants, de la longue attente et du soleil apparu alors qu’un temps maussade était annoncé. Jean-Paul II lui-même rend grâce pour cette lumière inattendue à la fin de sa rencontre avec les familles. De tels détails appartiennent à la mémoire affective d’un événement ; ils expliquent pourquoi, trente ans plus tard, tant de participants peuvent encore raconter où ils se trouvaient et avec qui ils avaient fait le voyage.

Cette mémoire mérite d’être recueillie. Les photos familiales, les insignes, les livrets de célébration et les récits des bénévoles constituent déjà les archives d’une page importante de l’histoire religieuse bretonne. Mais une commémoration réduite à la collecte des souvenirs passerait à côté de ce que Jean-Paul II était venu provoquer. Il ne s’adressait pas seulement aux personnes présentes en 1996 ; en parlant de transmission, il désignait déjà celles qui ne naîtraient que plus tard.

Les jeunes adultes de 2026 n’ont aucun souvenir personnel de cette visite. Beaucoup regardent le christianisme breton depuis une distance plus grande que celle de leurs parents, tout en se montrant parfois sensibles aux pardons, aux chants ou à la beauté des sanctuaires. Le trentième anniversaire peut précisément servir de passage entre les générations : non pour leur demander de reproduire le monde religieux de 1996, mais pour leur faire découvrir la source qui l’animait et les inviter à inventer les formes de fidélité dont leur époque a besoin.

La question décisive n’est donc pas de savoir s’il serait encore possible de rassembler aujourd’hui une foule semblable. Les grands nombres impressionnent, mais ils ne garantissent ni la profondeur de la foi ni sa transmission. L’enjeu consiste plutôt à savoir si les familles, les paroisses, les écoles, les artistes et les acteurs de la culture bretonne accepteront de faire vivre ce qu’ils ont reçu. Une langue ne se maintient que si quelqu’un la parle à un enfant ; un cantique que si une voix ose le chanter ; une foi que si une existence en témoigne. Yannig Baron, qui était aux avant-postes pour que la langue bretonne soit prise en considération durant cette visite apostolique, a disparu justement cette année. Son engagement était justement dans une dynamique pour l’avenir.

Trente ans après, reprendre l’appel

Jean-Paul II est mort en 2005 et a été canonisé en 2014. À Sainte-Anne-d’Auray, l’espace qui porte son nom rappelle désormais son passage aux pèlerins, y compris à ceux qui n’étaient pas nés en 1996. La pierre conserve la trace de l’événement ; elle ne peut toutefois répondre à la place des vivants.

Le 20 septembre 1996, le pape avait perçu avec justesse la fragilité d’un héritage chrétien que sa profondeur historique pouvait donner l’illusion de rendre indestructible. Trente ans plus tard, cette fragilité est devenue plus visible, mais son appel n’en paraît que plus actuel. La Bretagne n’est pas condamnée à choisir entre un passé transformé en musée et une modernité obtenue par l’oubli. Elle peut puiser dans sa mémoire spirituelle de quoi servir, créer et espérer, à condition que cette mémoire soit reprise librement.

Au terme de la rencontre, Jean-Paul II déclara qu’autour de Sainte-Anne-d’Auray les pèlerins avaient vécu « une journée d’espérance ». L’expression ne désigne pas seulement la réussite d’un rassemblement ou la joie d’un soleil retrouvé. Elle confie une tâche. Trente ans après, l’espérance de Keranna ne demande pas que l’on reproduise cette journée ; elle demande que l’on poursuive ce qu’elle avait commencé : ouvrir les cœurs au Christ, soutenir les familles, relier les générations et rendre à l’héritage chrétien de la Bretagne sa force vivante.

Sources documentaires

  • Jean-Paul II, « Homélie pour les fidèles de Bretagne », esplanade de Ker Anna, Sainte-Anne-d’Auray, 20 septembre 1996, archives du Saint-Siège.
  • Jean-Paul II, « Discours aux jeunes couples et à leurs enfants », Sainte-Anne-d’Auray, 20 septembre 1996, archives du Saint-Siège.
  • Conférence des évêques de France, « Le Grand Pardon de Sainte-Anne-d’Auray », 13 juillet 2009.
  • Diocèse de Vannes, « 25e anniversaire de la venue du pape Jean-Paul II à Sainte Anne », septembre 2021.
  • Diocèse de Vannes, « Il y a 20 ans… Jean-Paul II pèlerin de Sainte Anne », 2016.

À propos du rédacteur Eflamm Caouissin

Marié et père de 5 enfants, Eflamm Caouissin est impliqué dans la vie du diocèse de Vannes au niveau de la Pastorale du breton. Tout en approfondissant son bagage théologique par plusieurs années d’études, il s’est mis au service de l’Eglise en devenant aumônier. Il est le fondateur du site et de l'association Ar Gedour et assure la fonction bénévole de directeur de publication. Il anime aussi le site Kan Iliz (promotion du cantique breton). Après avoir co-écrit dans le roman Havana Café, il a publié en 2022 son premier roman "CANNTAIREACHD". En 2024, il a également publié avec René Le Honzec la BD "L'histoire du Pèlerinage Militaire International".

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