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A PROPOS DE L’INCULTURATION DE L’EGLISE EN BRETAGNE

Amzer-lenn / Temps de lecture : 31 min

locronanDans divers articles concernant la liturgie ou les cantiques bretons, nous avons parlé de « l’inculturation » dans l’Eglise. Ce mot,  à la consonance peu poétique, désigne une chose fort simple, à savoir le souci qu’a l’Eglise d’être en osmose avec la culture, les traditions du peuple qui lui est confié, dans ce qu’elles ont de bonnes pour l’annonce de La Parole de Dieu, pour l’expression  et la vie de la foi.

Le Pape Jean-Paul II l’a fort bien expliqué dans son livre-testament « Mémoire et Identité », et notamment dans son beau poème «Quand je pense Patrie » :

 

«Quand j’entends autour de moi diverses langues, je sens croître les générations, chacune apporte un trésor de leur terre, choses anciennes et choses nouvelles»

 

 Dans cette seule phrase, c’est toute la richesse de chaque langue qui est exprimée, lien entre l’ancien et le nouveau, eux-mêmes liés par les Traditions propres à chaque peuple. Lien qui est continuité, et non pas rupture, et encore moins « révolution »  Nous ne voyons donc pas pourquoi les Bretons seraient exclus de ce florilège :

 

Le Pape Benoît XVI à Lourdes en septembre 2008, dans son allocution «Servir l’identité de la nation» a rappelé cet impératif de lien entre culture et foi : «les nations ne doivent jamais accepter de voir disparaître ce qui fait leur identité propre»

 

Le Pape François exprimera la même chose quand il demande au clergé d’être des «Pasteurs qui prennent l’odeur de leurs brebis»

 

Et si nous remontons  dans l’Histoire de l’Eglise, les Encycliques des Papes,  nous retrouvons toujours ce souci d’être en phase avec le peuple qui lui est confié. Nous ne pouvons citer toutes ces recommandations, mais celles ci-après peuvent en résumer beaucoup :

 

«L’Eglise voit avec plaisir et bénit avec son cœur de Mère, le soin que prend chaque peuple pour conserver et pour faire fleurir sa langue et ses sages traditions» (Summi Pontificatus. 20 octobre 1939)

 

« La langue bretonne est admirable qu’il faut à tout prix maintenir et fortifier. Cette gloire appartient surtout au clergé breton qui doit la regarder comme une tâche et un devoir de religion. Conserver la langue de nos pères, c’est en conserver les traditions, les sentiments religieux, l’indépendance du caractère, tout ce qui fait la Bretagne grande et belle. Conservons notre langue, conservons l’énergie et la simplicité de notre foi ; conformons notre vie à notre croyance et nous n’aurons rien à envier au reste du monde » (Monseigneur Augustin David, Evêque de Saint Brieuc et Tréguier. 1869 )

 

« Efforçons- nous de faire ressortir, après tant d’autres, la richesse et les beautés de la langue bretonne, de conserver avec la foi de nos pères, leurs traditions qui en sont toute l’expression. » (Monseigneur Jean-Marie Bécel, Evêque de Vannes . 1889 )

  

« C’est la langue qui révèle l’âme d’un peuple, qui garde sa personnalité, qui protège sa liberté, qui entretient son patriotisme, qui unit fraternellement le cœur de ses enfants, qui enrichit son patrimoine intellectuel, qui traduit bien tout ce qu’il y a de plus intime, ses convictions religieuses et ses affections de famille » ( Monseigneur Duparc, Evêque de Quimper. 6 septembre 1928 )

 

« Il n’est pas bien d’ignorer l’importance décisive que revêt une culture marquée par la foi, parce que cette culture évangélisée, au-delà de ses limites, a beaucoup plus de ressources qu’une simple somme de croyants placés devant les attaques du sécularisme actuel ».(Pape François, Evangelii Gaudium). 

« Il me parait important de transmettre ce patrimoine breton et de garder ses spécificités car elles font partie de notre identité profonde. Il faut réussir à sortir du complexe que l’on a imposé disant que parler breton était arriéré. Il faut retrouver cette fierté d’être breton. On voit qu’une culture dominante peut écraser des cultures spécifiques, et il faut lutter contre cela. Car pour savoir ou l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Et cela est essentiel dans nos temps troublés. 

Aujourd’hui, à travers les écoles bilingues, une génération refleurit. L’Eglise a eu un grand rôle dans la préservation de la langue bretonne. Aujourd’hui, il y a une résurgence des cultures locales. Il faut que l’Eglise reprenne sa place dans cette préservation, mais aussi pour évangéliser. Car nos cantiques bretons favorisent l’intériorité essentielle à l’évangélisation… » (Mgr Centène, évêque de Vannes, février 2014). 

 

Certains, nous dirons : «Voilà de bien belles citations, mais elles appartiennent à d’autres époquesmgr Duparc, aujourd’hui, elles sont inapplicables»  Précisons donc, que ces citations n’ont pas été choisies par nostalgie, mais parce que justement, dans leur essence même, et en tenant compte des contextes de notre époque, elles sont toujours d’actualité. Dire, pour se débarrasser d’un problème, qu’il appartient au passé, est un argumentaire classique, mais un peu court.  D’ailleurs, des citations comme celles-ci émanant de l’Eglise, nous pourrions en remplir dix pages, voir davantage, autant de preuves de son souci du patrimoine culturel des peuples. Que maintenant, un certain clergé n’ait pas suivi ces sages recommandations, n’est pas pour surprendre, tant une certaine partie était sensible à des «forces progressistes» par nature ennemie  de tout ce qui est  propre aux traditions d’un pays.  Malheureusement, ces forces progressistes n’ont en rien désarmé, et sont de nos jours toujours actives.  Déjà, dans les années 1920 à 1940, Monseigneur Duparc (photo ci-contre) n’aura de cesse de rappeler à l’ordre une partie de son clergé.

Ces citations démentent donc catégoriquement les mauvais procès faits à l’Eglise catholique en particulier, au christianisme en général,  d’avoir été une force destructrice de l’identité des peuples, d’être par son universalité négatrice de l’idée même de patrie. Et de nous ressortir l’imagerie d’Epinal archi–froissée montrant un christianisme responsable de la décadence et de la chute de l’Empire Romain. Ou encore, que les missionnaires ont été les agents d’une destruction systématique des peuples qu’ils voulaient évangéliser. Pour la Bretagne, une certaine école  celtico-druidique aux relents néo-païens impute à l’Eglise catholique Romaine la destruction totale de la «religion celto-druidique » (comprendre surtout le druidisme ) pour imposer sa «Romanité»  Notre propos n’est pas d’entrer dans cette passionnante querelle d’historiens, où de toutes façons les faits sont plus complexes que ces raccourcis historiques.

En ce qui concerne l’action des Missions, il y a certes eu des «dérapages», à replacer toutefois dans les contextes et les mentalités des époques. Nous ne pouvons cependant reprocher aux missionnaires d’avoir mis fin à des coutumes, des mœurs qui n’avaient rien d’aimables traditions, fussent-elles entourées de fastes et de cérémonials (sacrifices humains, anthropophagie, mise en esclavage des vaincus des guerres tribales, etc ). Ceux qui ont étudié cela savent de quoi nous parlons ici. Remarquons que nos sociétés «évoluées» ne valent parfois guère mieux. N’avons nous pas aussi des mœurs qui sont un véritable scandale, digne de provoquer toutes les répulsions : l’avortement, véritable sacrifice humain de l’enfant à naître, la négation de lois naturelles les plus évidentes, la négation du Divin au bénéfice d’idéologies se posant en nouvelles religions, et maintenant les personnes âgées ou handicapées sacrifiées à Mamon sous un fallacieux humanisme.

L’Europe en voie d’apostasie refait au christianisme et à l’Eglise catholique en particulier, les mêmes procès faits aux missionnaires : l’Eglise s’oppose (peut-être  pas avec assez de vigueur) à ces mœurs de nos «démocraties» décadentes,  imposées à nos sociétés par la force de lois criminogènes, aux noms de prétendues valeurs. Alors l’Eglise doit être coupable.  Une œuvre missionnaire en Europe, c’est-à-dire une réévangélisation, se devrait de mettre un terme à ces moeurs négationnistes. Alors parlerait-on encore d’atteinte à des traditions «vénérables » de la part de l’Eglise ?…

 L’UNIVERSALITE  DE L ‘EGLISE  N’EST PAS  L’UNIVERSALISME  NIVELLEUR

 

Un autre argument des pourfendeurs du christianisme est son universalité, synonyme d’uniformité. La meilleure preuve étant sa qualité même de «catholique» voulant dire «universelle».  L’ennui, c’est que ces pourfendeurs de l’Eglise confondent «universalité», c’est à dire qui s’adresse à tous, et «l’ universalisme» synonyme d’un mondialisme apatride.

L’universalité du christianisme tient dans le fait que l’enseignement du Christ s’adresse à tous les hommes, et ne saurait donc être le privilège d’une nation, d’une culture. Le christianisme en Europe est fortement marqué par les cultures propres à chaque pays, tout en trouvant, grâce à lui, une homogénéité qui en font son originalité. Cependant rien à voir avec, par exemple, l’universalisme du communisme, l’universalisme de la Révolution française, l’universalisme de la société de consommation, ou encore l’Oumma de l’Islam (communauté de Croyants). Ces  universalismes ont en commun la négation des nations et des cultures, plaçant celle-ci en arrière-plan d’une communauté plus large, quitte à les effaçer radicalement. Or, n’en déplaise à certains, le christianisme, malgré (et on ne peut le nier) des époques d’incompréhension à replacer dans leurs contextes historiques n’a jamais été négateur de l’identité des peuples. Cette négation doit être regardée du côté des pouvoirs des Etats et de l’incompréhension de certains clercs. La France et son indéboulonnable jacobinisme en est l’exemple, et il a fait école y compris chez les…Bretons, qui en matière de «jacobinisme breton» montrent qu’ils ont été bons élèves à « l’Ecole de la République ».

L’Eglise a de tout temps compris que la culture et les traditions d’un peuple, dans ce qu’elles avaient de bon, pouvaient êtres au service de la foi, de l’évangélisation. Il suffit de relire les Pères de l’Eglise, ou plus récemment Vatican II pour s’en convaincre. D’ailleurs, bien des ennemis du christianisme, qui lui reprochent d’avoir fait œuvre de destructions des cultures antiques, lui reprochent également beaucoup de ses traditions propres (rituels, fêtes, etc) au motif qu’elles ont été  calquées sur des fêtes  païennes (Noël et le solstice d’hiver étant leur référence habituelle). Alors, soyons clair : ou le christianisme a été démolisseur, ou en faisant de multiples «emprunts» à ce qui l’avait précédé, et en les intégrant dans son enseignement, dans ses rites, elle a garanti à ces cultures et à ces traditions une pérennité qui, sans elle, leur aurait fait défaut. Il faudrait dans ce cas lui rendre cette justice et mettre à son crédit cette œuvre de sauvegarde…

En Bretagne, il suffit de voir que beaucoup de son patrimoine pré-chrétien a été christianisé (dolmens, sites, noms, traditions, chants… ) sans que cette christianisation retire quoique ce soit à la richesse de cet héritage antique, mais le «sublimant» par une transcendance qu’il n’avait pas ou qui était limitée. .

QUAND  L’EGLISE  EN  BRETAGNE  S’EST   ELLE-MEME  TRAHIE

Nous avons parlé jusqu’ici comme si cette attitude de l’Eglise vis à vis des cultures était toujours son souci constant. Peut-on encore dire, et ici nous nous plaçons sur le plan strictement breton qui nous intéresse, que l’Eglise est encore, en Bretagne, en osmose avec la culture bretonne, ses traditions ? La réponse est hélas sans ambiguïté, c’est « NON »

Nous avons dans divers articles abordé ce problème, il convient ici d’y revenir. La grande question est : pourquoi l’Eglise qui avait jusqu’aux années 1955 toutes les cartes en main pour s’affirmer comme la force qui défendait l’identité bretonne dans toutes ses composantes, et disposait d’une devise-programme «Feiz ha Breiz» (Foi et Bretagne) et d’un outil qui avait fait ses preuves, le  Bleun-Brug,  a brusquement tout abandonné, rejeté, voire méprisé ?  Pourquoi, ce faisant, l’Eglise a laissé ce terrain de la culture bretonne aux ennemis de l’Eglise qui étaient aussi ceux de cette culture ? 

Tout ceci est donc une  longue histoire. 

Si cette situation s’est produite, elle est la résultante d’un  long travail de sape souterrain auquel – avec courage- tout un clergé et des laïcs bretons dans l’âme, se sont opposés. Dans ces combats, l’œuvre du Bleun Brug fut primordiale.  Malheureusement la séduction pour les idéologies « modernistes », un certain gallicanisme inhérent à la francisation ont eu raison de plus d’un siècle de combats. Notons en passant qu’il est intéressant de constater que souvent, les adversaires de la Bretagne bretonnante sont aussi ceux qui attaquent avec le plus de virulence le catholicisme (nous y retrouvons notamment ceux qui se targuent du titre de « libres penseurs »). Ce qui est loin d’être une coïncidence : leur mot d’ordre étant « liquidons la Bretagne bretonnante et le catholicisme suivra… et inversement ». Mgr Augustin David, évêque de Saint Brieuc & Tréguier, disait en 1868 que « conserver la langue de nos pères, c’est en conserver les moeurs, les sentiments religieux, l’indépendance de caractère, tout ce qui fait la Bretagne grande et belle dans le passé ». Les adversaires évoqués le savent parfaitement. Ajoutons à cela le basculement générationnel et la non-transmission d’une langue et d’une culture, le passage d’une société bretonne encore à dominante rurale à une société citadine, et l’indispensable modernisation de l’agriculture qui rendait «obsolètes» bien des traditions liées à la Foi (citons par exemple les Rogations). Sans exagération dans le choix du mot, nous pouvons parler d’une trahison réduisant à néant toute l’Histoire de l’Eglise en Bretagne et des Bretons. Si l’on veut deux références emblématiques de cette trahison, nous les trouvons dans la situation actuelle des abbayes de Landévennec et de Boquen, qui avaient vocation à êtres des «Cœurs de la Bretagne chrétienne et authentiquement bretonne», des «Kalonoù Breizh». Ces deux abbayes devaient- êtres les références pour une chrétienté, un catholicisme vraiment en osmose avec l’identité bretonne.

Etre de son époque, n’implique pas nécessairement une rupture avec le passé. Bien au contraire, le passé est la garantie d’un présent et d’un futur stable. Le présent et le futur s’enrichissent du passé : c’est la «Tradition», c’est-à-dire le pont, le passage qui les relient. L’image de l’arbre s’impose ici : il ne peut s’épanouir qu’enraciné solidement dans la terre nourricière, ses branches, son feuillage se développant alors en harmonie avec tout son être, oxygénant le monde ; coupons ses racines principales : il dépérira et mourra. Il en est ainsi d’un individu, d’un peuple, d’une civilisation. La trop célèbre et haineuse proclamation « du passé faisons table rase », nous savons où elle a menée des peuples, et où demain elle pourrait encore nous mener..

Mais un facteur imprévu va accentuer, précipiter ce rejet de l’Eglise pour la culture, la langue bretonne dans l’expression de la foi : les «Réformes» issues du Concile Vatican II. L’autorisation donnée par le Concile d’un usage plus large des langues dites vernaculaires, c’est-à-dire tout simplement de la langue du pays, va être très mal interprétée et appliquée. D’une simple autorisation, un clergé progressiste, assisté «d’équipes paroissiales» qui le sont tout autant, ayant une ignorance totale de toute culture bretonne, voire une véritable aversion pour elle, vont en quelques années imposer la francisation.de toute la liturgie. Bien que cette francisation était en marche depuis longtemps, l’usage exclusif du français dans la vie de l’Eglise va se faire au détriment, non seulement du latin, du chant grégorien, mais de la langue bretonne, de nos cantiques et de bien des traditions religieuses regardées comme l’expression d’une foi populaire d’une autre époque. La modernisation de l’Eglise, son «ouverture au monde»  ne pouvaient souffrir de tels «archaïsmes»

Cette francisation n’a toutefois été possible que par la disparition progressive d’un clergé authentiquement breton, par sa culture, la connaissance de la langue, donc d’un clergé qui était en osmose avec le peuple et ses traditions, un clergé qui avait « l’odeur de ses brebis », pour reprendre l’expression du Pape François. Une disparition, commencée dès la fin des années cinquante, et qui s’est étalée sur quatre décennies. Pourquoi ?  Parce que l’Eglise en Bretagne n’a plus jugé utile de former un clergé vraiment breton. L’Eglise se justifiait  par la nature même de sa Mission : « l’Eglise a vocation d’annoncer l’Evangile avec un langage propre à être compris. Sa vocation n’est pas d’être un Conservatoire des langues, des musiques, des traditions aussi respectables que tous ces trésors soient.»  En conséquence, puisque la société bretonne changeait et se francisait, il était normal que l’Eglise, dans l’annonce de l’Evangile et dans sa liturgie, suive le mouvement et se francise. L’Eglise tournait donc elle-même le dos à ce souci qu’elle avait toujours eu de transmettre la foi en accord avec la culture du pays. Nous en serons d’autant plus surpris qu’elle a cette préoccupation en ce qui concerne les cultures des pays dit «émergents». L’Eglise, et c’est à son honneur, ayant su dans ces pays former un clergé autochtone,  il y a donc là une contradiction étonnante qui demanderait bien des explications, et qui nous amènerait à nous demander pourquoi elle n’a pas aussi ce souci pour les peuples européens, dont les Bretons sont ?

DE   LA   RESPONSABILITE   DES   FIDELES

Mais à la décharge de l’Eglise et de son clergé, il faut prendre en compte le poids devenu pesant, insupportable de certaines équipes paroissiale en charge de la liturgie.  Un constat : la majorité de ces équipes (et qu’elles soient dévouées n’est pas ici le problème) est qu’elles sont, soit par ignorance, soit par idéologie, foncièrement anti-bretonne, anti-latin / grégorien, anti-traditions, surtout quand celles-ci s’expriment par un retour du beau et du sacré. En certaines paroisses, il devient impossible pour l’expression bretonne de la foi de réinvestir le terrain qui lui a été injustement pris. Certes, en telle ou telle paroisse, on peut remarquer une évolution dans le bon sens, un retour, même limité, de nos cantiques bretons, du grégorien, du sens du sacré en rétablissant des rites oubliés, mais un retour toujours incertain, fragile car il ne tient trop souvent qu’au dévouement d’une ou de quelques personnes. L’action de celles-ci est d’autant plus méritoire qu’elles se sentent isolées, et que ce qui est accordé tient souvent plus du bon vouloir condescendant de ces équipes que d’une authentique adhésion. La culture bretonne, dans l’Eglise, n’est qu’une option  parmi d’autres d’ailleurs souvent mieux considérées parce qu’elles entrent dans le projet d’une société bretonne multiculturelle. A ce stade on n’est plus très loin de l’idéologie. Le résultat au final : l’Eglise en Bretagne fait figure de corps étranger, puisqu’elle n’a plus rien, ou si peu, de commun avec la culture religieuse et profane du pays. Une messe dans une paroisse bretonne est le calque parfait d’une messe parisienne, de banlieue ou de n’importe quelle région de France. Nous ne pouvons même pas parler d’unité ecclésiale, puisque chaque messe a sa « liturgie ».

Philippe Abjean, fondateur de la Vallée des Saints, disait il y a quelques mois dans le Magazine Bretons que « l’Eglise a arrêté de s’adresser au coeur des gens » (nous précisons : y compris par leur langue de coeur qui est le breton). Il ajoute :« l’erreur de l’Eglise a été de faire de la religion une affaire d’intellect. Il fallait que les gens comprennent, donc on a supprimé le latin (NDLR : et le breton). Alors qu’une grand-mère qui chantait le Credo ou le Gloria savait bien ce qu’elle chantait, elle n’avait pas besoin d’avoir fait du latin en fac. Il fallait enlever les statues, c’était de la superstition, ne plus se mettre à genoux, c’était infantilisant, ne plus sortir les bannières de procession, c’était de la naïveté […] Et comme les Bretons sont assez légitimistes, ils n’ont rien dit mais ils sont partis sur la pointe des pieds, ils ont déserté les églises.«  Il ne faut donc pas s’étonner que depuis des décennies, bien des Bretons attachés à l’âme bretonne dans leur vie chrétienne aient cessé de fréquenter les églises dans lesquelles ils se sentaient plus étrangers que des étrangers. 

Il ne faut pas non plus s’étonner que toute une mouvance nationaliste considère l’Eglise catholique comme ennemie de l’identité bretonne, au même titre que l’Etat jacobin français, concluant que le clergé vaut bien les politiciens jacobins de Paris…

Cependant, si le clergé et les équipes liturgiques ont leur responsabilités dans la débretonnisation des expressions de la foi, les fidèles ont aussi la leur.  En sont-ils entièrement responsables ? Il convient, là encore de nuancer notre propos. Depuis plus d’un demi siècle il s’est installé une « déculturation » quasi généralisée, tant dans la culture profane, que dans la culture religieuse, et pas uniquement sur le plan breton. D’où une indifférence pour tout un patrimoine dont la majorité n’a aucune idée. D’où l’importance, l’urgence de faire découvrir ou redécouvrir la richesse de ce patrimoine. Nous avons déjà eu l’occasion de le dire, cette richesse spirituelle bretonne est un outil précieux, sans doute le meilleur, pour la réévangélisation, pour un retour à l’église et dans l’Eglise. Un outil d’autant plus précieux, que sa richesse, sa beauté – nos cantiques en étant l’expression la plus forte, la plus sensible – il est inséparable d’un retour vers le beau et le sacré dans la liturgie. Nous pouvons dire que nos cantiques ne peuvent se comprendre qu’en osmose avec le sens du sacré et de la beauté, tout comme le chant grégorien et le chant polyphonique.

Nos églises ne retrouveront les foules de jadis que si cette beauté, ce sacré baigné, s’étant réapproprié la culture, la langue bretonne, sont aux rendez-vous des messes, des fêtes religieuses et Pardons. Alors, nous ne seront plus à nous demander ce que nous devons faire de nos églises et de nos chapelles. Toutes ruines, spirituelles comme culturelles, commencent  par l’indifférence des hommes ; le mépris et le vandalisme n’en sont que les suites logiques.               

Si le clergé et la hiérarchie de l’Eglise avaient trouvé devant eux  des Bretons véritablement attachés à leur langue, leurs cantiques et leurs traditions, il est fort possible que cette francisation ne se serait pas aussi facilement imposée, qu’elle aurait même été tenue en échec, comme elle le fut jusqu’aux années cinquante. On sait aussi que malheureusement le Breton a toujours eu des faiblesses pour les sirènes qui lui disaient de renoncer à être lui-même, ce qui est étranger étant toujours plus séduisant, dans le religieux comme dans le profane. Tant que les Bretons -nous nous plaçons ici sur le plan religieux- seront indifférents à leur propre langue et à leurs propres traditions, il est naturel que d’autres traditions prendront, tout ou partie,  leur place. Alors, tout au plus, la place du breton à l’église sera celle accordée à cette option que nous évoquions plus haut, un «gadget» sympathique, sans plus, jusqu’au jour où même le statut d’option n’aura plus de raison d’exister. Le Breton est idéaliste, mais il a le don de « rater presque tous les rendez-vous de l’Histoire »  C’est quand le train est déjà passé qu’il se réveille, mais c’est souvent trop tard. Alors au milieu de ses «chapelles de discordes»  (l’orthographe n’étant pas le moindre des sujets de disputes), il tente de  rattraper le temps perdu…

Il y a  un parallèle qui saute aux yeux : ne peut-on dans la vie de l’Eglise en Bretagne se réapproprier la langue, les chants (cantiques), des traditions comme le profane l’a fait pour le festif (Festoù-noz, kan-ha-diskan, bagadoù, écoles bretonnantes) Soulignons que l’Eglise avait fait le choix de tourner le dos à la culture bretonne au moment même où celle-ci par le festif renaissait. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas été bien inspirée. Une partie de la déchristianisation de ce qu’on appelle le «milieu breton» (l’Emsav) s’explique par cet abandon. Pour s’en convaincre, il suffit d’interroger cette jeunesse bretonne attachée à sa culture et sa langue : elle est fort peu en phase avec l’Eglise, parfois elle lui est foncièrement hostile,  déchristianisée, et s’est tournée vers des idéologies mortifères, quand ce n’est pas vers de pseudo-religions….

QUAND  FOI   ET  CULTURE  SONT  INSEPARABLES

mgr serrandPour démontrer que l’Eglise, dès lors où elle restait fidèle à sa vocation a été très soucieuse de l’identité des peuples, nous publions ci-après l’Allocution de Monseigneur Serand, Evêque de Saint-Brieuc et Tréguier (photo ci-contre) en la Basilique de N.D de Bon-Secours, à l’occasion du XV e Congrès du Bleun-Brug, le 10 septembre 1925. Malgré son ancienneté, cette allocution, à quelques mots près, et en faisant la part de ce qui dans le contexte de cette allocution est propre à l’époque est une parfaite synthèse de ce que peut- être une véritable « Inculturation ». Une allocution que nous aimerions bien entendre  dans nos églises :

«Un cantique populaire dit : « Catholique et Bretons toujours » Vous avez fait de ces deux mot votre devise, vous avez lié les deux causes de la Foi catholique et de la Bretagne. Mais pourquoi donc liez-vous la cause catholique et la cause bretonne ? Sont-elles si inséparables et ne pourrait-on, sans inconvénient, les dissocier ? Vous savez bien que des groupements dont on ne saurait nier qu’ils sont vraiment dévoués à la cause bretonne se refusent à adopter votre formule et, cédant à l’esprit du jour, prétendent qu’il faut dégager cette cause de toute considération confessionnelle, parce que c’est le meilleur, l’unique moyen d’aboutir dans l’action. Et à première vue, on serait tenté de croire qu’ils n’ont peut-être pas tort. La croyance, en effet, n’a que des rapports lointains avec le caractère particulier d’un peuple. La croyance catholique, qui est ici en cause, et c’est le propre de cette croyance, d’après sa définition même, est de convenir à tous les peuples. A première vue, oui, mais quand on veut y regarder d’un peu plus près, combien vite et clairement on s’aperçoit qu’ils ont tort et que c’est vous qui avez raison, et qu’il n’est pas possible de laisser la question catholique sans que la question bretonne soit immédiatement en danger de mort »

« Une chose est certaine, c’est que depuis quinze siècles, le catholicisme s’est installé chez nous ; c’est qu’il a pris possession  des esprits et des cœurs. Il a façonné les habitudes, non seulement des individus, mais des familles, du village, de la société entière, il est à la base de toute une foule de phénomènes de la vie sociale bretonne qui ne s’expliqueraient pas sans lui. Au visage physique de la Bretagne, il a donné une note à part qui ne peut se maintenir qu’avec lui. Ce visage par nos côtes incomparables et par la mer, par nos rivières et leurs merveilleuses vallées, par nos bois et nos forêts, par nos landes, leurs ajoncs, genêts d’or et bruyères ; il est aussi constitué par tout ce que la main de l’homme a édifié sur notre sol. Et si, quelles que soient les variations que peut subir la croyance religieuse sur ce sol, les premiers éléments que je viens de citer doivent demeurer.

Faites disparaître sur ce territoire ce qui est spécifiquement catholique, et voilà immédiatement que disparaissent nos clochers et nos églises à l’architecture si particulière qui exprime si bien le caractère du Breton qui réclame pour s’épancher devant Dieu dans la prière, quelque chose de ramassé, de discret, d’intime, de demi-mystérieux. Et ces magnifiques calvaires, un de nos plus beaux trésors, et qui nous appartiennent si bien qu’en vain nous chercherions rien de pareil d’un bout à l’autre du monde. Et les croix qui se dressent le long de nos chemins, aux carrefours ou sur les talus, et les petites chapelles qui ont été édifiées partout en l’honneur de la Vierge Marie ou des Saints. La Bretagne serait-elle encore la Bretagne quand on aurait supprimé tout cela ? Qui donc oserait le prétendre ?

Je sais bien, on me dira : Mais lors même que les esprits se détacheraient de la croyance catholique, tout cela demeurerait, on le conserverait avec soin. On le conserverait ? Ah ! et comment ? comme un monument d’un passé disparu, comme une pièce d’archéologie ? Je suppose qu’on y réussisse, mais tout cela ainsi transformé proclamerait, c’est évident, la révolution morale qui se serait opérée chez nous déjà ; tout cela proclamerait déjà que la Bretagne ne serait plus la Bretagne. Mais on n’y réussira pas, car vous savez bien que  où l’âme s’est envolée, le corps se désagrège bientôt et tombe en poussière. La Foi catholique, c’est l’âme de toutes choses, c’est elle qui leur donne la vie ; elle est absente, tout s’effritera fatalement.

Et ce ne sera pas seulement les édifices extérieurs qui s’en iront, ce sera l’intérieur de la maison bretonne qui sera modifié à en être méconnaissable. Cet intérieur suppose, depuis quinze sièclse, un crucifix, une statue de la Vierge Marie, de Sainte Anne ou de quelque saint ou sainte en particulière vénération dans la région. Supprimez la croyance catholique, il n’y a plus rien de tout cela.

Les Pardons sont une des caractéristiques de chez nous. Nulle part ils ne se retrouvent avec la note qu’ils ont en terre bretonne, avec leurs foules à la fois recueillies et joyeuses, avec leurs splendides processions, avec leurs drapeaux et bannières. Que deviennent-ils si le souffle catholique ne les anime plus ? Ce qu’ils deviennent ? De ces assemblées vulgaires et banales, comme on en voit partout, où l’on danse, où l’on chante, où l’on s’amuse sans grâce et sans beauté, où l’on s’animalise de plus en plus au lieu de trouver le coup d’aile qui emporte vers les hauteurs.

 

Et croyez bien que rien n’échappera à cette ruine de ce qui est spécifiquement breton : Le costume, parce que la forme en est dictée par les idées particulières à un pays, et que, nous venons de le dire, la disparition de la Foi catholique entraîne la disparition de tout ce qui marque la Bretagne d’un trait particulier.

La langue, parce qu’elle est l’expression d’une pensée à part et qu’il n’y a plus de pensée à part à exprimer là où l’on a supprimé tout ce qu’il y avait de plus caractéristique d’une région. Oui, vous avez raison de dire : « Catholiques et Bretons » Pourquoi ? Oh ! c’est très simple : parce qu’il s’inspire d’une idée de fidélité : Conserver son pays avec sa physionomie propre pour ne pas se perdre dans une masse où rien ne le distinguerait. Assurément, le Breton se garde de le fermer à tout progrès ; il consent à ce qu’il évolue, mais d’une évolution qui ressemble à l’évolution des plantes dans la nature, c’est à dire, d’une évolution par assimilation à soi-même. Il veut qu’il se continue identique tout en se développant. Où la trouvera-t-il cette doctrine ? Le catholicisme la lui fournira incontestablement et avec toutes les conditions qu’il peut désirer. Dans tous les systèmes philosophiques qui se sont partagé le monde, c’est une suite ininterrompue de contradictions qui se heurtent les unes aux autres. Là, ne cherchez plus l’évolution qui conserve la même maison, en la développant et en l’améliorant sans cesse ; non, c’est la révolution qui ne se lasse pas de démolir, pour construire une maison nouvelle et toujours ruineuse.

Observez et vous verrez si les faits ne justifient pas ces remarques. Tout ce qui est inspiré de l’esprit laïque ou neutre, tout ce qui écarte le caractère confessionnel, quoi qu’on fasse, a bientôt fini de tourner à l’hostilité contre tout ce qui est traditionalisme, régionalisme, nationalisme. Je puis donc le répéter : oui, vous avez raison de lier les deux causes catholique et bretonne, autour de vos drapeaux, autour de votre devise « Feiz ha Breiz »

  

Dans cette allocution qui a été prononcée il y a presque un siècle, tout est d’actualité : L’attachement indispensable aux traditions, à la langue bretonne et ses richesses dans l’expression de la Foi, cette fameuse inculturation. L’osmose entre la Foi, les traditions, les paysages, le patrimoine qui font l’identité de la Bretagne. L’avertissement que sans cette fidélité à nos racines, cette Foi mourra, et sans cette foi, nos racines mourront aussi. Très d’actualité aussi de souligner que sans ces deux fidélités « Foi et Bretagne ( Feiz ha Breiz ) nos plus beaux monuments n’ont plus de sens, ils deviennent des écrins vides, comparables aux monuments antiques ruinés, certes encore très beaux, mais sans âme. Une allocution qui encore sur bien des points aurait pu être faite en la cathédrale de Quimper, de Vannes ou autres lieux, comme par exemple sur le «tout ce qui est inspiré de l’esprit laïque et neutre, tout ce qui écarte le caractère confessionnel»  Les récentes actualités qui ont, une fois de plus, fait dans la christianophobie avec les prétentions de la «Libre» Pensée de faire enlever la statue de Jean-Paul II ou du moins la croix de l’Arche du monument à Ploërmel, en est une illustration. Demain, au nom de ce laïcisme qui chasse Dieu de partout, les mêmes et bien d’autres aussi, exigeront l’enlèvement de nos calvaires, de nos croix, parce qu’ils offenseront les «convictions» ou l’absence de convictions (c’est-à-dire le néant) des dévots de cette laïcité et de ses prétendues valeurs. Et malheureusement, depuis des années, avec une accélération inquiétante, les attaques se multiplient contre la Foi et tout ce qui fait  l’âme d’un peuple, et la Bretagne n’y échappe pas. La négation de nos racines chrétiennes a ouvert toutes les portes à ce nihilisme destructeur. D’où l’importance d’une réévangélisation remettant le Christ au centre, mais prenant en considération la culture, les traditions, la Tradition dans le sens de «Transmettre» avec les soucis de la Vérité, du sacré, du beau,  de l’authenticité.

 YOUENN   CAOUISSIN

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Pour approfondir le sujet : 

– LITURGIE ROMAINE & INCULTURATION (document)

– LES DEFIS DE L’INCULTURATION DE LA FOI (Pape François)

– LA FOI PRISE AU MOT : L’INCULTURATION (vidéo)

– CONCERNANT L’INCULTURATION DE LA LITURGIE (chronique)

– CANTIQUE BRETON, OUTIL DE NOUVELLE EVANGELISATION (article)

– LE FOLKORE DANS NOTRE MONDE MECANISE (Pie XII)

– L’ EGLISE ET L’INCULTURATION

– LA VIE CHRETIENNE AJUSTEE AU CARACTERE PROPRE DE CHAQUE CULTURE

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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