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« A quoi tenons-nous ? » : Les enjeux culturels de l’humanisme occidental (Chantal Delsol)

Chantal-DelsolVoilà le thème sur lequel l’association « L’Avenir est Humain 56 » a invité Madame Chantal Delsol, de l’Institut, à s’exprimer Jeudi dernier 18 janvier 2018 au Cercle Saint Louis à Lorient, lieu habituel des manifestations qu’elle organise.

Madame Delsol a d’autant plus volontiers accepté l’invitation, semble-t-il, qu’elle n’avait jamais eu, jusqu’à présent, l’occasion de venir à Lorient. Du moins c’est ce qu’elle nous a dit … Voilà au moins, pour ce qui la concerne, une lacune comblée…

Pour son auditoire, très intimidé – il n’a que rarement l’occasion d’écouter s’exprimer un membre éminent de l’académie des sciences Morales et Politiques – la légitime curiosité a été satisfaite au-delà de toute espérance.

Bien que cela n’ait pas été précisé, Madame Delsol est l’épouse de Charles Million, ancien avocat, associé à son beau-frère au barreau de Lyon, ancien ministre de la Défense du gouvernement Juppé (1995-1997) et ancien président de la région Rhone-Alpes (1988-1999).

Elle a commencé son propos en récusant l’utilisation du mot « valeur », dont l’origine économique et fiduciaire, voire comptable ou carrément monétaire, reste l’expression d’une absolue relativité, pour lui préférer celui de « principe », référence à un fondement, un point de départ, une base universellement reconnue, en référence, semble-t-il, au fameux traité d’Origène : « peri archôn » (début du III° siècle ap. J.-C.), ce qu’elle n’a pas voulu préciser.

De ces « principes » susceptibles de caractériser ce qui nous rassemble, retenue par le temps qui lui était imparti, elle n’a souhaité n’en retenir, et nous en développer, que trois : la quête de la vérité, la notion d’humanisme et enfin, la question du temps.

 I – la vérité

Dans son fameux poème, Parménide, le fondateur de l’école d’Elée dans le sud de l’Italie à la fin du VI° siècle av. J.-C., fait dire à la déesse chez qui les filles du soleil ont conduit le poète : « …Je vais te dire …les deux seules voies de recherche que l’on peut concevoir. La première, à savoir qu’il est et qu’il est impossible pour lui de ne pas être, est la voie de la persuasion, car la vérité est son compagnon. La seconde, à savoir qu’il n’est pas, et qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit, celle-là, je te le dis, est un sentier dans lequel nul ne peut rien apprendre. Car tu ne peux pas connaître ce qui n’est pas  (c’est impossible), ni l’exprimer ; car c’est la même chose qui peut être pensée et qui peut être. » Rendant ainsi un hommage appuyé à la recherche de la vérité qui, posée, n’est pas l’émission d’une simple hypothèse transitoire. Des civilisations autres que la nôtre reposent sur des mythes que leurs traditions librement acceptées associeront à leur histoire, une histoire, pour eux, signifiante.

  1. A) La vérité, à la poursuite de laquelle nous nous épuiserons sans cesse, nous est extérieure, elle ne s’invente pas, mais se reçoit, par bribes, toute nue, comme issue du puits de Démocrite. On reste passif, sidéré devant elle, tel le débiteur devant son créancier. Il n’y a rien à y ajouter tant elle s’impose, ce que ne feront jamais les seules affirmations humaines, comme les mythes, même fondateurs.

Les chrétiens orthodoxes proclament à Pâques la résurrection du Christ : il est « vraiment » – alithôs – ressuscité ! Nous ne pouvons que le constater, le contempler « théôrhein » : voilà une vérité qui s’impose contre toute logique raisonnable. Le Christ ne s’est-il pas présenté lui-même à Thomas comme étant la vérité (Jn 14, 6) et à Ponce Pilate comme étant né et venu dans le monde pour en rendre témoignage (Jn 18, 37).

  1. B) La vérité a pour caractéristique d’être universelle, comme l’est sa recherche : la quête d’un soleil qui brille pour tout le monde … Tandis que les traditions n’intéressent que ceux qu’elles concernent.

C’est ainsi que cette quête de la vérité recouvre celle des sciences et caractérise l’épistémologie : recherche exclusive, cohérente et en progrès constant et perpétuel.

  1. C) de cette recherche exclusive, cohérente et incessante de la vérité va naître le doute, qui est aussi nécessaire à son développement qu’à la photographie, le négatif.

L’institutionnalisation de ce couple vérité/doute va s’opérer au sein des Universités, lieux de la quête permanente de la vérité affrontée au doute, selon l’idée que s’en fait John Henry cardinal Newman (« l’idée d’université » Genève, Ad Solem, 2007).

C’est le fonctionnement dialectique de ce couple fécond vérité-doute qui va engendrer l’idée de liberté.

 

II – L’humanisme

L’humanisme, qui ne doit pas être confondue avec la simple philanthropie, a pour effet de mettre l’homme au centre : c’est ainsi que nous bénéficions d’un humanisme de royauté, d’un humanisme de distance, et enfin, d’un humanisme d’égalité.

  1. A) l’humanisme de royauté se rencontre dans le mythe cosmogonique exposé par la Bible : l’homme est une créature, certes, mais « à l’image comme à la ressemblance » de son créateur (Gn 1, 26a) de qui il reçoit le pouvoir de « dominer » sur tout le reste de la création (Gn 1, 26b).

C’est le christianisme qui va faire de l’homme une personne revêtue d’un caractère sacré : on ne tue plus la progéniture surnuméraire, ce dont s’étonne à la fin du 2° siècle, l’auteur de l’épitre à Diognète : «ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. »

Par le baptême nous sommes prêtres prophètes et rois, revêtus d’un « sacerdoce royal » nous dit Saint Pierre dans sa 1° lettre, (1P 2, 9-10).

  1. B) l’humanisme de distance va considérer Dieu comme le « non autre » ou le « tout autre » (Jean Greisch, « Du « non-autre » au « tout autre ». Dieu et l’absolu dans les théologies philosophiques de la modernité », Paris, Presses universitaires de France, coll. « Chaire Étienne Gilson », 2012, 388 p) et faire du prochain une autre personne, distincte, digne de respect, individualisée dans sa propre liberté qui vient limiter la mienne.
  2. C) l’humanisme d’égalité va venir réguler cette liberté envahissante grâce à la notion d’égale dignité de chacun : « quelles que fussent la valeur de l’un et la médiocrité de l’autre, aucun homme ne pouvait prétendre en réduire un autre en esclavage. On n’humilie pas un ambassadeur. Mais ce respect de l’homme n’entraînait pas la prosternation dégradante devant la médiocrité de l’individu, devant la bêtise ou l’ignorance, puisque, d’abord, avait été honorée cette qualité d’ambassadeur de Dieu. » (Antoine de Saint Exupéry, « Pilote de guerre », Paris, Gallimard, 1942, page 224).

La controverse de Valladolid au milieu du XVI° siècle fera des indiens du nouveau monde des êtres humains ayant vocation au baptême. Fils de Dieu et frères du Christ, ils sont alors indignes de la condition servile : baptisés ils deviennent « l’homme nouveau » que décrit saint Paul dans son épître aux Galates (3, 26-29)

Tandis que, selon certaines traductions du verset 34 de la 4° sourate du Coran, Allah donne un traitement différent aux hommes et aux femmes.

C’est cet humanisme d’égalité qui va mettre fin à la responsabilité collective ou pour le compte d’autrui et engendrer la responsabilité personnelle de l’individu.

L’idée de la personne sera également à l’origine de la propriété individuelle – « le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue » selon l’article 544 du code civil – qui en est le prolongement, du mariage tardif en édictant un âge « nubile » et de la nécessité pour tous d’accéder à une éducation familiale doublée d’une instruction fournissant le socle minimum de connaissances permettant à la personne d’assurer pleinement son développement.

 L’humanisme d’égalité c’est aussi l’avènement de la démocratie dans les abbayes du haut moyen âge tout d’abord, puis son développement dans les cités italiennes jusqu’à sa consécration en 1215 en Angleterre avec la « Magna Carta » octroyée sous la contrainte par le roi Plantagenêt Jean sans Terre (1166-1216).

On aura compris combien l’apport du christianisme aura été essentiel dans le développement de nos communautés occidentales.

C’est aussi l’avis du professeur à Sciences-po. Dominique Reynier, directeur générale de la Fondation pour l’innovation politique, pour qui « c’est ainsi qu’Athènes fut sauvée » (« Réflexion », O.-F. des 20 et 21 janvier 2018).

 

III – La question du temps

Une des tâches des mythes cosmogoniques est de donner un sens à l’univers et, partant, une origine…. Pour beaucoup, ce sens prendra une forme de spirale s’enroulant sur elle-même, c’est le temps circulaire.

Chez les zoroastriens puis, à leur suite, les tenants d’un monothéisme, le temps se déroule de façon linéaire ; Madame Delsol parle de temps « fléché » : une ligne droite montante partant d’un point « alpha » pour atteindre un point « ôméga » signifiant que le temps, comme toute créature, a eu un début et aura une fin.

Mais c’est ainsi, aussi, que se définit, dans l’Apocalypse de saint Jean, le Seigneur Dieu, « celui qui est, qui était et qui vient » (1, 8), le Fils de l’homme, pour dire qu’il est à la fois le premier et le dernier, au commencement et à la fin de tout (21, 6 et 22, 13)

Le Père Teilhard de Chardin dans son livre « le phénomène humain » (1955) appelle également ainsi le point vers où « tout ce qui monte converge, inévitablement » ; ce n’est plus « un » point ôméga, mais « le » point ôméga.

Nous ne sommes pas des errants, comme le juif dont le regretté Jean d’Ormesson a écrit l’histoire (chez Gallimard, 1991), mais nous allons bien quelque part.

«Il n’y a pas de destin pour Israël » dit le Talmud (Chabat 156a + Nedarim 32a), notre route n’est pas la résultante d’une conjonction des astres, il n’y a pas de « fatum » : nous sommes libres et maîtres de notre histoire qui ne remonte pas le temps.

La bible raconte l’intervention de Dieu dans l’histoire d’un peuple qu’il s’est choisi, le christianisme raconte, lui, l’introduction de Dieu dans l’histoire des hommes. Son incarnation le jour de Noël, puis sa résurrection le jour de Pâques, ce sont des évènements uniques qui ne se renouvelleront plus jamais, « hapax legomenon », dont on peut faire seulement mémoire …

Ce temps « fléché » va permettre à l’homme de se perfectionner, de s’améliorer : c’est un vecteur de développement, le temps est, en effet, rempli de promesse.

« Nous le savons en effet: la création toute entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. » nous dit saint Paul dans sa lettre aux Romains (8, 22)

L’histoire est l’histoire du Salut et le progrès n’est que le nom laïc du Salut qui nous rend impatient : tout et tout de suite, comme les enfants gâtés d’aujourd’hui.

Il existe une généalogie du progrès qui nait avec Prométhée, grâce à qui les hommes disposent désormais à la fois du feu et de la technique. Il va se poursuivre avec Faust qui n’hésite pas à vendre son âme contre la réalisation de tous ses vœux et Frankenstein, créature constituée à partir de cadavres auquel est redonné vie.

Où en est le transhumanisme ? Mais Madame Delsol n’a manifestement pas souhaité se lancer dans la polémique.

Elle nous a assuré, en conclusion, que la vérité n’a rien de figé, d’établi, mais est toujours en devenir, comme une matrice

Il nous appartient d’être, non pas des mortels mais des « naissanciels » pour reprendre l’expression d’Hanna Arendt, ceux qui toujours renouvellent l’histoire en partant de la matrice comme pli de la pensée, manière d’être.

Il reste que, pour Dieu, nous resterons éternellement des adolescents auxquels il s’adresse comme nous nous adressons à nos propres ados :

Paul Cézanne, le jeune homme au gilet rouge (1890)

« Si tu ne me saisis pas bien
Soyons taciturnes ensemble
Que mon secret touche le tien

Que ton silence me ressemble. »

Jules Supervielle, (Les amis inconnus, “Dieu parle à l’homme”, 1973) in La fable du monde (suivi de Oublieuse mémoire, editions Gallimard, NRF, p.35)

Les organisateurs ont fait observer à l’auditoire, encore sous le charme de la conférencière, que l’humoriste Anne Roumanoff, – avec laquelle elle partage le goût de la couleur rouge -, avait rempli, ce même soir, la salle de spectacle l’Océanis à Ploemeur avec des places à 42 €, justifiant, de la part des présents, une participation aux frais qui ne reste pas au stade du symbole.

Je crois que nous nous sommes tous exécutés, ravis de cette soirée à l’écoute d’une théologienne, véritable apologiste à la Maurice Blondel plutôt que simple philosophe des sciences politiques comme elle a voulu se présenter…

 

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Article d’Yves Daniel pour Ar Gedour, revu et corrigé par Chantal Delsol. 

À propos du rédacteur Yves Daniel

Avocat honoraire, il propose des billets allant du culturel au théologique. Le style envolé et sincère d'Yves Daniel donne une dynamique à ses écrits, de Saint Yves au Tro Breiz, en passant par des chroniques ponctuelles.

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Un commentaire

  1. J’y fus, et je félicite l’auteur pour cet excellent résumé de la conférence de Madame Delsol. Je vais l’archiver pour mon profit personnel.

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