Saints bretons à découvrir

Bernard Rio nous parle de la reconnaissance des pardons par l’inscription à l’Inventaire national du Patrimoine Immatériel

Amzer-lenn / Temps de lecture : 5 min

inventaire pardons bretonsAprès l’inscription des Pardons à l’Inventaire National du Patrimoine Immatériel, projet piloté par Bretagne Culture Diversité, nous avons publié un article qui a été apprécié de beaucoup, mais soulevé aussi des questions de la part de certains de nos lecteurs. Ainsi l’un d’entre eux affirme que « Les pardons n’existent que grâce et par la participation de vous et nous … le reste n’est que fadaises … » en s’interrogeant sur l’utilité de ce genre de choses.

Pour répondre à cela, nous avons notamment sollicité Bernard Rio, bien connu pour ses ouvrages sur les pèlerinages et pardons, pour nous parler de la démarche de BCD et l’inscription des pardons au patrimoine immatériel… Nous avons aussi interrogé Eflamm Caouissin, rédacteur en chef d’Ar Gedour.

La Bretagne ne saurait être et avoir d’avenir si elle dénie sa dimension spirituelle. L’âme de la Bretagne ne peut être perçue dans une dimension qui récuse le sacré (Bernard Rio)

 

Bernard Rio, à quoi peut servir le travail de BCD concernant les pardons et cette reconnaissance ? 

Cette inscription n’apportera rien de « tangible » à la Bretagne et aux Bretons dès lors que ceux-ci considèrent la Bretagne comme une plate-forme économique, culturelle ou politique. Dans un monde perçu comme laïque et consumériste, il est tentant et réducteur de repenser aux « retombées financières »; or il n’y aura pas de subventions supplémentaires pour les pardons de Bretagne. Alors quel intérêt à cette inscription ? 
Cet intérêt n’est pas d’ordre matériel. 
D’une part, les Bretons qui se plaignent souvent (et parfois à juste titre) d’une absence de reconnaissance de leur identité devraient se réjouir que la spécificité cultuelle et historique des pardons et des troménies soit reconnue officiellement. Je ne rappellerai pas toute l’originalité des pardons bretons, originalité d’autant plus exceptionnelle que les autres pays celtiques ont occulté cette part importante du rapport au sacré, dont les bases (rites de fondation) remonteraient à l’âge du fer.
D’autre part, il importe d’accepter et d’adopter un autre point de vue, celui de la dimension spirituelle de la Bretagne. Il existe un continuum religieux qui transcende (anime) la géographie et l’histoire. 
La Bretagne ne saurait être et avoir d’avenir si elle dénie sa dimension spirituelle. L’âme de la Bretagne ne peut être perçue dans une dimension qui récuse le sacré. C’est en effet cette âme qui fonde et justifie la spécificité celtique, laquelle pense le monde fabuleusement et non rationnellement (dans l’acceptation de la pensée de René Descartes qui place l’homme au dessus du monde et non dans le monde). François-René de Chateaubriand ou Xavier Grall ont célébré l’âme de la Bretagne, c’est-dire son fonds religieux et merveilleux (se rattachant l’un et l’autre aux scribes du Moyen Age et aux bardes de la protohistoire) a contrario de Per-Jakez Helias qui en a célébré la forme, ce qu’on peut appeler le folklore, confondant d’ailleurs religion et cléricalisme.
Je ne m’étendrai pas davantage sur la schizophrénie immanente dans l’attitude de ces « Bretons » rationalistes qui rejettent et dénigrent le pardon de leur enfance sous le prétexte fallacieux qu’ils ont « souffert » d’une éducation chrétienne. Quant à l’avenir des pardons, il sera à l’image des Bretons… C’est à la fois un défi de réinvention et une volonté de se relier à autre chose que ce monde plat et inerte de René Descartes.

Eflamm Caouissin, quel est votre avis sur cette reconnaissance ? 

Aujourd’hui comme hier, c’est vrai, les pardons n’existent que par la participation de chacun d’entre nous. Mais, et c’est là où le bât blesse, la nouvelle génération peine à prendre le relais. Doit-on envisager à terme la mort de ce qui entretient cette âme bretonne ?
La spécificité des pardons, qui infuse la société (ou du moins qui le faisait autrefois, et dont nous avons encore quelques fruits) c’est bien la dimension bretonne (spirituelle et culturelle). Cette dimension qui donne à ces événements le succès qu’ils méritent. Le Pardon de Kernascléden en est un exemple : la liturgie est respectée, il existe un équilibre entre les trois langues utilisées (français, latin et breton), les costumes bretons sont portés, les jeunes et les anciens s’impliquent dans un travail commun intergénérationnel. Le résultat est clair : chaque année, la participation des fidèles augmente. Mais prenez tous les pardons qui oublient cette dimension bretonne : ils coulent. Coupez les racines d’une plante, et vous verrez le résultat !
La reconnaissance des pardons est avant tout populaire, par la participation du peuple à ces festivités. Mais dès l’instant où le peuple, ignorant sa propre histoire, laisse de côté ses racines, y compris chrétiennes, comment espérer une reconnaissance ? Comment espérer que chacun puisse voir dans ces pardons un outil d’évangélisation mais aussi un outil de transformation pastorale… et sociétale face à l’individualisme ?
Outre l’utilité non négligeable d’un inventaire précis de l’ensemble des pardons, la reconnaissance à l’Inventaire National du Patrimoine Immatériel, qui prend en compte la dimension essentielle de la langue bretonne dans ce patrimoine, permet par exemple de rappeler à ceux qui abandonneraient la célébration des pardons (incluant aussi la dimension bretonne) qu’ils participent de facto à la destruction de ce patrimoine immatériel. Cette reconnaissance est donc aussi une responsabilisation des Bretons. L’Etat Français reconnait ce patrimoine. Comment imaginer alors que les Bretons puissent s’en désintéresser ? 
L’inventaire met en évidence des points qui semble si naturels qu’ils en sont presque oubliés ou laissés de côtés, comme les rites, les fontaines, les feu de joie… A nous de nous saisir de ces rites pour en retrouver le sens et le partager, à une époque où ils peuvent sans aucun doute parler à l’homme, dans ce monde plat et inerte dont parle Bernard Rio. 
Ar Gedour travaille sans relâche au soutien et à la promotion des pardons. Merci de nous aider en cliquant ici.

À propos du rédacteur Erwan Kermorvant

Erwan Kermorvant est père de famille. D'une plume acérée, il publie occasionnellement des articles sur Ar Gedour sur divers thèmes. Il assure aussi la veille rédactionnelle du blog et assure la mission de Community Manager du site.

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