A PROPOS DU « DA FEIZ HON TADOU KOZ »

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Cliquez sur les images pour les agrandir. Traduction du cantique en fin d’article / Interprétation du cantique par l’ensemble Gedour ar Mintin (live Rome 2014)

 

 

Tous les Bretons connaissent, du moins nous l’espérons, l’emblématique « Da Feiz hon Tadoù Koz » (A la Foi de nos Ancêtres), considéré comme étant le plus populaire de notre riche répertoire de cantiques.

Il était, autrefois, le cantique obligé qui clôturait toutes les grandes cérémonies religieuses, les messes de Pardons, et aujourd’hui encore, il est celui qui est le plus chanté, voir même choisi à l’occasion d’une messe de mariage ou de funérailles.

Force est de coDa Feiz.jpgnstater qu’il est même l’un des rares cantiques à avoir échappé à la «grande braderie» d’une réforme liturgique post-conciliaire très mal comprise, très mal appliquée, et qui, privilégiant l’usage du français dans les célébrations, en a chassé le breton. Heureusement, à ces temps de dérives iconoclastes, succède une redécouverte de la nécessité de restituer à la liturgie toute sa dimension de beauté, du sens du sacré, aussi bien dans les rites, la musique, le cadre même dans lequel se déroule la cérémonie, que par l’expression d’une identité spirituelle affirmée.

Dans cette perspective, les cantiques bretons, par leur richesse musicale, la profondeur doctrinale de leurs textes simples, qui parlent directement au cœur, à l’âme, s’avèrent êtres de puissants outils pour la réévangélisation .

 

Mais le Da Feiz hon Tadoù Koz est-il aussi breton qu’on le pense ?

Pour tout le monde, cela va de soit, sauf pour les experts en musicologie pour qui notre célèbre cantique est un « intrus » dont on n’a que trop abusé.

Le Da Feiz hon Tadoù Koz fut composé en 1906 (certains disent 1904) par l’abbé Louis Abjean, alors vicaire à Goulien (Finistère). Les premières années du XXème siècle sont marquées par une sorte de réédition, l’aspect sanglant en moins, des persécutions anti-chrétiennes héritières de la Révolution Française. La IIIème République, fortement imprégnée de Franc-Maçonnerie, d’un esprit anti-clérical jusqu’à la caricature la plus obscène, entend bien s’occuper et régenter les «affaires de Dieu» au lieu de s’occuper uniquement des « affaires de César ». C’est alors, joli bond de 110 ans en arrière, l’expulsion des Congrégations religieuses de leurs couvents, monastères, principalement enseignantes ; c’est encore une nouvelle spoliation des biens de l’Eglise, un conflit qui aboutit à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui d’ailleurs aujourd’hui dans un tout autre contexte politico-sociétal refait débat pour la « défense de la laïcité » …

Le Da Feiz hon Tadoù Koz s’inscrit donc dans une époque de combat religieux, de protestations populaires, défensives face aux persécutions dont étaient victimes le clergé, les religieux et religieuses. Ajoutons encore, q’en digne héritier des « Grands Ancêtres » de la Révolution, le premier ministre Emile Combes, qui est aussi le ministre de l’Intérieur et des Cultes, par une circulaire datée du 29 septembre 1902 entend interdire « l’usage abusif du breton » (sic) à l’église. Et de menacer de suspendre les salaires des prêtres qui s’obstineraient à prêcher et à enseigner le catéchisme en breton.

Il va sans dire que les cantiques bretons étaient aussi visé par ce diktat. A cette époque, 90 % de la population des territoires bretonnants ne comprenait que le breton et ne parlait donc que le breton ; il était de ce fait hors de question qu’elle ne comprenne pas ce que leurs prêtres leur enseigneraient à l’église, d’où une raison supplémentaire d’hostilité aux abus d’un pouvoir foncièrement anti-chrétien, on dirait aujourd’hui « christianophobe ».

Le Da Feiz hon Tadoù Koz est par son rythme vif, entrainant un incontestable chant de combat, et d’affirmation d’une identité chrétienne et bretonne clairement revendiquée. Hier, comme aujourd’hui, il appartient à cette lignée d’hymnes qui, chantés à plein poumons par une foule, est prenant  et est à même de réveiller les énergies trop longtemps endormies. C’est avec raison qu’on le compare à une sorte d’hymne national religieux, en somme le cousin spirituel du Bro Goz Ma Zadoù. C’est si vrai qu’il n’est pas rare qu’à la fin d’une messe bretonne les deux hymnes soient successivement chanté. En 1980, lors des événement concernant la centrale nucléaire de Plogoff, face aux CRS, des manifestants entonnèrent ainsi le Da Feiz hon Tadoù Koz et le Bro Goz.

Si l’abbé Guillou en écrivit les paroles, l’air est celui d’un cantique…français , « O Sainte Religion », dont les paroles sont toutes aussi combatives. Une version moderne des années 60 en a fait le cantique plus « apaisé » , en français , « Eglise du Seigneur ».

 

Dans la revue Bleun-Brug (N° 200 de 1974) un article très documenté sur « Le trésor de nos cantiques bretons» de Fanch Vergos règle le sort du Da Feiz hon Tadoù Koz et de quelques autres cantiques jugé par lui comme étant des « intrus notoires » dans ce riche trésor, et souhaiter leur oubli : « Il faudrait d’abord éliminer sans pitié quelques intrus notoires , peu nombreux , il est vrai. Je veux parler des marches pompeuses et des romances pleurnichardes , empruntées en général à des recueils français du XIX ou du début du XX ème siècle » , et l’auteur de nous citer une dizaine de cantiques dans ce cas. Et poursuivant son « épuration »

 « Sans oublier le trop célèbre (sic) Da Feiz hon Tadoù Koz , d’ailleurs « pauvre de contenu » , reprenant ainsi le jugement sévère du chanoine Nédélec dans les « Kaierou Kenvreuriez ar brezoneg » (II, genver 197O). Fanch Vergos justifie ainsi sa « sélection », « Point n’est besoin de faire de tels emprunts , puisque nous possédons assez de mélodies bretonnes , si nous voulons bien nous donner la peine de fouiller dans divers recueils » . Que dirait-il alors des « emprunts » d’aujourd’hui , fait tant sur le plan religieux que profanes à toutes les « musiques du monde », des emprunts, qui loin d’êtres l’exception  atteignent un niveau où l’on n’est plus très loin de la dissolution pure et simple de l’authenticité de notre patrimoine musical.

 « Pauvre de contenu ? » , c’est assez discutable. Il est vrai que les paroles ne font pas dans « la grande littérature religieuse », mais comme dans le Bro Goz , elles proclament leur enracinement. Mais à y regarder de plus près, et à y réfléchir, le contenu est suffisamment riche pour « interpeller ». En effet, nos chanteurs et chanteuses ont-ils conscience de ce qu’ils chantent en ces occasions, de ce qu’ils revendiquent, de ce qu’ils affirment, de ce qu’ils promettent ?

« Unité autour de la bannière de la Foi , amour de cette Foi héritée de nos ainés , promesse de ne jamais la renier, et de mourir pour elle » .  Incontestablement ce sont des paroles fortes, et dans notre société matérialiste, nihiliste qui affirme, comme toute l’Europe, son rejet de Dieu, renie ses racines chrétiennes, ces paroles prennnent un sacré « coup de jeune »  et sont d’actualité.

Une version modernisée du Da Feiz hon Tadoù Koz existe ; l’auteur (ou les auteurs) ont éprouvé le besoin d’effacer toutes références jugées trop «identitaires», en somme de le débretonniser pour lui substituer des paroles « passe-partout », du coup , elle est assez pauvre de contenu. Par contre , le refrain n’a pas été touché , tant il est vrai qu’il est la « marque de fabrique » du cantique .

Oui , le Da Feiz hon Tadoù Koz appartient à notre patrimoine spirituel et musical et il a bien mérité des Bretons, de la Bretagne qui lui ont donné ses titres de noblesse, tout d’ailleurs comme le Bro Goz .

 

 

1ère diffusion de cet article le 19/08/2012 (revu le 19/03/2021)

Traduction française pour information :

A la foi de nos vieux Pères,
Nous, enfants de la Bretagne !
Nous serons toujours fidèles !
Pour la foi de nos vieux pères,
Autour de cette bannière,
Nous serons tous unis !
Foi bien aimée de nos pères
Jamais, nous vous renierons !
Plutôt mourir ! (ter)

  1. Du petit enfant,
    Tout à côté de son berceau !
    Que veille une mère
    De jour comme de nuit !
    Dans la peine et l’angoisse,
    Elle jette un rapide regard,
    Sur la sainte croix de Jésus,
    Et pense au paradis !
  2. Au garçon et à la jeune fille,
    Vous montrez le chemin de la sagesse !
    Vous dites : « Allez avec lui
    Sans aucune crainte !
    Soyez, jeunes de Bretagne,
    Soyez, votre vie durant,
    Toujours de vrais chrétiens !
    Jamais des traîtres ! »

À propos du rédacteur Youenn Caouissin

Auteur de nombreux articles dans la presse bretonne, il dresse pour Ar Gedour les portraits de hauts personnages de l'histoire religieuse bretonne, ou encore des articles sur l'aspect culturel et spirituel breton.

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7 Commentaires

  1. C’est Très intéressant. Est-se que la chorale chante ce cantique également ?

  2. Il fait partie du répertoire, mais n’est pas assez souvent chanté.

  3. Dans ce présent article il est dit que Da Feiz Feiz hon Tadoù Kozh à été écrit par l’Abbé Jean Guillou, mais sur un autre site où le cantique est chanté par une chorale, une des chanteuses dit que c’est l’abbé René Abjean qui l’a écrit, alors j’en déduis qu’un des deux se trompe, quel est donc le vrai ?

    Par ailleurs, « Da feiz hon tadoù kozh » ne veut pas dire « Par la foi de nos ancêtres » mais « A la foi de nos ancêtrs ».

  4. En ce qui concerne le Da Feiz hon Tadoù Kozh, il ne s’agit aucunement de René Abjean, mais d’après le travail sérieux de Yann Celton et de Donatien Laurent, nous sommes certains qu’il ne s’agit pas de l’abbé René Abjean. Certains disent que ce serait l’abbé Louis-Joseph Abjean, mais l’auteur serait bien l’abbé Guillou, alors vicaire à Goulien. La trace la plus ancienne que nous ayons est 1906, alors que sur des sites internet il est mentionné la date de 1907. Les mentions d’autres auteurs ne correspondent qu’à des harmonisations.

    Pour ce qui est de la traduction, si vous lisez bien l’article, l’auteur de l’article avait bien traduit le « Da », mais la traduction « Par la foi de nos ancêtres » du chant provient d’une des traductions utilisées en Bretagne, même si celle-ci dérive de la signification originelle. Les deux traductions sont utilisées par les chorales et ceux qui travaillent ce chant. Toutefois, même si effectivement il convient d’être précis, l’essentiel n’est pas là mais dans ce que l’auteur souligne dans l’article.
    Merci en tous les cas de votre intérêt pour ce blog et cet article.

  5. Les nouvelles paroles du DA FEIZ sont de l’abbé Job an Irien.

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