Saints bretons à découvrir

Nous avons fait de nos enfants des orphelins d’éternité

Amzer-lenn / Temps de lecture : 8 min

Novembre a cette odeur de terre retournée qui vous saisit à la gorge. Dans les cimetières bretons, les chrysanthèmes forment de grandes taches jaunes entre les croix grisâtres. On gratte la mousse sur une pierre, on arrache quelques herbes obstinées, on redresse un pot que le vent a couché. Les familles viennent avec leurs seaux et leurs chiffons. Une femme frotte longuement les lettres du nom de son défunt mari, comme si elle pouvait, à force de les caresser, retrouver la chaleur de son visage. Plus loin, un enfant s’ennuie. Il tire sur la manche de sa mère et demande où est son grand-père.

Question terrible, à laquelle nous ne savons plus toujours répondre.

On lui montre la stèle. On explique que grand-père repose là, bien qu’on lui ait dit, le jour des obsèques, qu’il était parti. L’enfant regarde la terre avec méfiance. Il connaît le sommeil, il connaît les départs, mais il comprend mal cette absence dont les adultes parlent à voix basse. Sa mère cherche des mots qui ne l’effraieront pas. Elle lui dit qu’il restera toujours dans son cœur. C’est tendre, c’est vrai d’une certaine manière, et cela ne répond pas tout à fait à la question. Car l’enfant veut savoir où est celui qui lui tenait la main.

Il nous embarrasse, cet enfant, avec ses exigences d’absolu. Nous voudrions lui épargner les grandes terreurs de l’existence, lui offrir une enfance lumineuse, débarrassée des vieilles menaces de l’enfer et des images effrayantes que certaines éducations religieuses ont trop longtemps cultivées. Je comprends ce souci. Il y eut des générations auxquelles on parla davantage du châtiment que de la miséricorde, et des consciences d’enfants furent durablement blessées par une religion mal enseignée. Nous avons eu raison de récuser ces cruautés. Mais fallait-il, pour chasser la peur, congédier aussi l’espérance ?

Il arrive aujourd’hui que la mort soit entourée d’une étrange délicatesse. On la dissimule derrière des paroles douces, on arrange les cérémonies pour que rien ne heurte, on choisit des musiques que le défunt aimait. Il serait injuste de mépriser ces gestes car l’amour cherche naturellement à rendre supportable ce qui ne l’est pas. Pourtant, j’éprouve un malaise devant certaines obsèques où l’on semble si préoccupé de célébrer la vie du disparu qu’on n’ose plus regarder sa mort en face. On raconte ses vacances, sa générosité, son goût pour la pêche ou le jardinage. On sourit à l’évocation de quelque manie familière. Puis vient l’instant où le cercueil s’éloigne, et les souvenirs les plus heureux ne suffisent plus.

Je ne veux pas qu’on m’arrache mes morts une seconde fois en me demandant de me satisfaire du souvenir qu’ils m’ont laissé. Je voudrais les retrouver. Je voudrais revoir leurs yeux, entendre cette voix qu’aucun enregistrement ne rend exactement, serrer contre moi des êtres dont je sens encore parfois la présence en entrant dans une pièce. Je sais que cette révolte ne prouve rien. Les hommes ont désiré mille choses que le monde leur refuse. Mais c’est avec cette faim-là que je me tiens devant la promesse chrétienne de la Résurrection, et non avec la satisfaction tranquille de celui qui posséderait déjà les clefs de l’autre vie.

Nos anciens connaissaient cette faim. La Toussaint et le jour des Morts n’étaient pas, dans les familles chrétiennes, de simples rendez-vous d’entretien des sépultures. On allait à la messe, on priait pour ceux qui avaient quitté ce monde. Le nom d’un défunt pouvait revenir à table ou dans la prière du soir. Les morts demeuraient mêlés à la vie des maisons, parfois d’une manière qui nous semblerait aujourd’hui pesante. On les craignait aussi, dans certaines traditions populaires, et toutes les croyances qui entouraient leur mémoire ne relevaient pas de la foi chrétienne. Mais on n’avait pas réduit leur existence à quelques photographies conservées dans un tiroir ou à un QR Code qui semble continuer un ersatz d’existence.

Je revois ces cimetières serrés contre les églises, dans les bourgs de Bretagne, où l’on traversait presque les tombes pour entrer dans la maison de Dieu. Cette proximité m’émeut. Les générations disparues demeuraient au milieu du village, auprès de ceux qui venaient faire baptiser un enfant ou célébrer un mariage. On marchait sur les mêmes dalles, on entendait les mêmes cloches. La communauté des vivants n’avait pas entièrement repoussé celle des morts hors de son horizon.

Aujourd’hui, nos enfants grandissent parfois sans cette familiarité. Ils peuvent connaître très tôt la mort par les images d’une catastrophe ou d’une guerre, sans avoir jamais accompagné leurs parents au cimetière. Ils savent qu’on meurt, mais les gestes qui permettaient autrefois d’habiter cette connaissance ne leur ont pas toujours été transmis. La prière pour les défunts est devenue étrangère à bien des familles. Quant à la vie éternelle, on hésite à l’évoquer, même parmi des adultes qui se disent encore chrétiens, de peur de paraître naïfs ou de prononcer une promesse dont ils ne sauraient rendre compte.

Je nous trouve quelquefois singulièrement timides avec ce qui constitue pourtant le cœur de notre foi.

À quoi servirait le christianisme si le tombeau avait eu le dernier mot sur Jésus de Nazareth ? Saint Paul l’a dit avec une rudesse salutaire : si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. Il n’a pas écrit que son enseignement demeurait admirable, que ses disciples pourraient conserver de belles valeurs ou que le souvenir de sa bonté suffirait à consoler les générations futures. Il a engagé toute la foi chrétienne sur cet événement impossible à tenir dans les limites de notre expérience ordinaire : un mort est vivant.

Voilà ce que nous avons à annoncer à nos enfants. Non pas une vague survivance dans la mémoire des proches, ni quelque consolation commode destinée à adoucir les enterrements, mais cette espérance insensée que la mort n’abolit pas la personne aimée, que Dieu n’abandonne pas à la poussière ceux qu’il a appelés à la vie.

Il faut pour cela accepter d’être pauvres devant leurs questions. L’enfant demandera pourquoi grand-père ne revient pas, pourquoi Dieu laisse mourir ceux qu’on aime. Il voudra savoir ce qu’est le paradis. Nous serons tentés d’inventer des images rassurantes, de décrire un pays dont nous ne savons presque rien. Je préférerais que nous ayons le courage de dire notre ignorance, sans honte et sans renoncer à croire. La foi chrétienne ne nous donne pas la carte du Ciel. Elle nous confie une promesse, à laquelle il arrive que nous nous accrochions avec des mains tremblantes.

Je songe à ces parents qui doivent annoncer à leur enfant la mort d’un frère ou d’une sœur. Que valent alors nos discours ? Il serait obscène de vouloir refermer une telle plaie avec quelques phrases sur la volonté divine. Le Christ lui-même a pleuré devant le tombeau de Lazare. Il n’a pas demandé à Marthe de cesser de souffrir au motif qu’il était la Résurrection et la Vie. Il a accueilli sa douleur avant de l’appeler à croire. Nous devrions nous souvenir de ses larmes chaque fois que nous parlons de l’éternité.

Car l’espérance chrétienne ne nous dispense pas du deuil. Elle ne rend pas aimable la séparation, ne console pas sur commande, ne transforme pas les cimetières en jardins où l’on viendrait seulement se recueillir avec sérénité. Elle ose affirmer quelque chose de plus exigeant : que cet amour si douloureusement interrompu n’est pas promis au néant. Je voudrais que nos enfants l’entendent de notre bouche, même si notre voix se brise en le disant.

Les voici pourtant, ces enfants, à qui nous souhaitons tant de bonheur. Nous préparons leur avenir avec une sollicitude parfois féroce. Nous craignons qu’ils manquent de confiance, qu’ils échouent dans leurs études ou qu’ils souffrent de quelque privation. Nous les armons pour une existence dont nous espérons éloigner toutes les blessures. Mais nous leur parlons si peu de ce qui ne passera pas ! À force de vouloir leur offrir le monde, nous risquons de les laisser démunis devant sa fin.

Novembre reviendra l’an prochain. Les fleurs auront changé, quelques noms nouveaux seront gravés dans lae granit ou le marbre. L’enfant du cimetière aura grandi. Peut-être ne posera-t-il plus la question qui embarrassait sa mère. Il aura appris cette pudeur des adultes qui consiste à garder pour soi les interrogations auxquelles personne ne répond. Il me semble pourtant qu’il méritait davantage que notre silence.

À la tombée du jour, dans une église bretonne, les cierges de la commémoration des fidèles défunts brûleront devant l’autel. Leurs petites flammes auront l’air misérable sous les hautes voûtes. Un enfant pourra venir avec son père, écouter les noms des morts, entendre cette prière que l’Église reprend depuis des siècles pour ceux qui nous ont quittés. Il ne comprendra pas tout. Son père non plus, peut-être. Mais lorsqu’il demandera où est son grand-père, il y aura enfin autre chose à lui répondre qu’une parole destinée à le faire taire.

À propos du rédacteur Tudwal Ar Gov

Bretonnant convaincu, Tudwal Ar Gov propose régulièrement des billets culturels (et pas seulement !), certes courts mais sans langue de buis.

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