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Emigrations vers l’Armorique (2)

Suite à notre premier article, nous publions des précisions sur la question des émigrations des premiers siècles vers l’Armorique.

La notoriété publique est pour l’historien une ennemie sournoise. Pendant près d’un siècle, l’idée élaborée par Dom Gallois et Dom Lobineau et implantée par A. De la Borderie, à savoir que les Bretons seraient devenus armoricains, ou mieux, inversement, que l’Armorique serait devenue bretonne aux 6ème et 7ème siècles, parce que les Bretons avaient été chassés de leur pays pas les “Anglo-Saxons” était de notoriété publique. De ce fait, le 5ème siècle armoricain était rayé de l’histoire des Bretons parce qu’il fallait bien laisser aux anglo-saxons le temps d’arriver avant que les Bretons ne prennent la fuite.

Il a fallu attendre Les Origines de la Bretagne, de Léon Fleuriot, pour qu’enfin l’évidence d’une Armorique bretonne au 5ème siècle soit admise (ce qui n’empêche pas le psittacisme ambiant de ressasser le thème de la fuite de nos ancêtres).

Cette récupération du 5ème siècle fait qu’un bon nombre de documents, que l’école d’A. de la Borderie récusait comme inconciliables avec leur schéma des événements, se trouvent à nouveau ouverts à une critique sérieuse, que L. Fleuriot a bien esquissée. Nous traitons par ailleurs de l’interprétation des documents, dont certains sont exploités dans notre OGBA. Mais que se passe-t-il lorsque la notoriété publique ne repose que sur l’absence de documents ?

Ce qui, dans le cas présent, relève de la notoriété publique, c’est la notion d’une émigration bretonne. Lorsque Fleuriot, dans ses OB, traite d’une installation de Bretons en Armorique, au 5ème siècle, il décrit des conditions que rien ne permet d’appeler émigration ni même migration. Nous avons montré dans OGBA qu’il s’agissait d’une réorganisation politico-militaire.

 

Une pseudo-migration

Cependant, il parle expressément (OB 113) d’une “importante migration” au 5ème siècle, en se référant au chapitre 25 du De Excidio où Gildas décrit le déchaînement de pillards impitoyables (crudelissimi praedones) et la fuite de Brittaniens les uns outre-mer (transmarinas regiones), d’autres dans des montagnes, forêts ou rivages déserts. Là, comme plusieurs prédécesseurs, L. Fleuriot a fait confiance à La Borderie, qui avait escamoté le ticket de retour tant des pillards que des victimes, comme je l’ai montré (OGBA 6,1). Il n’y a donc pas eu de migration au 5ème siècle.

Certains pourraient être tentés d’invoquer la venue de la famille de Gwennolé, mais la cause de son déménagement est expressément imputée à une épidémie de peste. Un autre déménagement massif est narré par la vie de sainte Ninnoc, mais il s’agit d’une pérégrination ascétique. Dans les deux cas, on est au 5ème siècle.

 

Une immigration au 6ème siècle

Si nous laissons à part les considérations sur les rapports entre Bretons et Francs dont L. Fleuriot fait grand cas, la croyance à une immigration bretonne au 6ème siècle se nourrit de peu de choses. Le point essentiel de la construction de LF est tirée de Procope de Césarée (+565) : “Trois peuples nombreux habitent l’île de Brittia et chacun d’eux a un roi. Le nom de ces nations sont Frissones, Angiloi, Brittones, ceux dont le nom est le même que celui de l’île. Si grande est la population de ces nations que tous les ans ils émigrent de là en grandes troupes avec leurs femmes et enfants et vont sur les terres des Francs. Les Francs leur permettent de s’établir dans la partie de leur pays qui leur paraît la plus déserte et, par ce moyen, ils disent qu’ils s’approprient l’île. Ainsi, il advint récemment que le roi des Francs, envoyant certains de ses amis en ambassade à l’empereur Justinien à Byzance, envoya avec eux certains des Angiloi, essayant ainsi d’établir que l’île était commandée par lui. Tels sont les faits concernant l’île de Brittia “(Histoire des guerres de Justinien, 1.8, ch.20, 10sq).

On est, avec ce texte, fort loin du schéma ressassé d’une conquête “anglo-saxonne” progressant vers l’ouest et forçant des “Bretons” à l’émigration. Ici, ce sont les Anglo-Frisons qui, au premier chef, sont désignés comme migrants et il serait difficile de ne pas reconnaître dans la description de Procope la prise de possession du Tractus Neruicanus par les Frisons, réalité politique, économique et sociale perpétuée par la notion de “Pays-Bas” ou de “Waterkant”, du Danemark à la Somme. Dès le 5ème siècle les Anglo-Frisons sont maîtres des deux rives du Pas-de-Calais et la base navale de Quentovic, ancien siège du comes romain, est la grande station méridionale du commerce frison.

Les Francs, qui n’y peuvent mais, à défaut d’être les maîtres, prétendent l’être. Et ce qu’ils font pour les Anglo-Frisons vaut aussi bien pour les Bretons. Il n’y a aucune indication valable que Childebert ait eu un pouvoir quelconque en Armorique au-delà de Rennes. Mais la donation de Pental, à l’embouchure de la Seine, à Samson, lui donnait l’occasion d'”établir” qu’il commandait aux Bretons.

La présence des Brittaniens parmi les colons Frisons ou parmi les marins n’est guère douteuse, mais ne peut pas plus être invoquée comme témoignage de “migration”  que les pérégrinations des moines celtes. Au surplus, le fait que les Angiloi sont au centre du compte-rendu de Procope ne situe pas les événements en Armorique.

Beaucoup plus utilisé, dès avant L. Fleuriot, a été un passage de la Généalogie de saint Winnoc (qui est de la lignée des princes de Domnonée) :

Hic Riwalus, ad transmarinis Britanicis ueniens, cum multitudine navium, possedit totam minorem Britanniam tempore Clotarii regis, qui Clodovei filius exstitit. (Ce Riwal, venant de chez les Britanniens d’outre-mer avec de nombreux navires, régna sur toute la Petite Bretagne à l’époque du roi Clotaire, qui était le fils de Clovis”

La généalogie, composition du 11ème siècle (Duine, Memento, 17), exige une interprétation rigoureuse. L. Fleuriot complète cet extrait par un autre, du Chronicon Britannicum :

Anno 513, tempore Clotarii, venerunt transmarini Britones in minorem Britanniam (L’an 513, à l’époque du roi Clotaire, les Bretons d’outre-mer vinrent en Petite Bretagne)

On reconnaît l’affirmation que K. Kckson a pris pour base de la chronologie de son Language and History in Early Britain et de son Phonological History of Breton, non sans avoir observé qu’il était fort difficile de faire cadrer les faits linguistiques avec cette date “historique”.

Ces données post-carolingiennes portent la marque de la chancellerie franque. On observera d’abord que la phrase citée est une incise qui a toute l’apparence d’une interpolation. Or la généalogie donne la lignée suivante :

Riwal

Deroch

Riatam

Iona

Iudwal

Iuthael

Iudikhael

On sait par la vita de saint Samson que Iona et Iudwal étaient contemporains de Childebert, qui régna de 511 à 558. Il est donc évident qu’il est impossible de placer Riwal à l’époque de Clotaire, roi d’Austrasie (511-561). On voit en même temps que cette lignée fait de Riotamus, chef des Bretons de la Loire, le petit-fils de Riwal. On peut donc, avec Mgr Louis Duchesne (R. Historique, 1896, 182-191), prendre au sérieux l’indication de la Vita Prima Tutwali : <Rigual comes> qui primus venit de Brittonibus citra mare (le comte Riwal, qui fut le premier Breton à venir de ce côté-ci de la mer) ce qui fait de lui le chef militaire de la réorganisation de l’Armorique à l’orée du 5ème siècle.

De migrations bretonnes vers l’Armorique au 6ème siècle nous cherchons toujours en vain quelques témoignages sérieux. Aucun texte ne nous décrit un départ de réfugiés de Brittanie à l’occasion des vicissitudes guerrières connues, aucun texte ne nous témoigne d’une arrivée de displaced persons en Armorique. Il ne reste que la notoriété publique qui entraîne les historiens à accumuler les raisonnements et les combinaisons au sujet d’une question dénuée de fondement.

  • “Origine Géographique des Bretons armoricains”, Alan J. Raude. Editions Dalc’homp Soñj.

À propos du rédacteur Alan Joseph Raude

Linguiste, historien et hagiographe, il a notamment publié des ouvrages sur l'origine géographique des Bretons armoricains et sur l'histoire linguistique de la Bretagne.

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