Le dernier commandement du Christ selon saint Matthieu – « Allez, de toutes les nations faites des disciples » (Mt 28,19) – a toujours porté une force universelle. Il ouvre la mission chrétienne et fonde, pour des siècles, le dynamisme apostolique de l’Église.
Mais cette phrase, comme d’autres passages du Nouveau Testament, est parfois comprise comme un constat historique : les apôtres auraient déjà parcouru toute la terre pour évangéliser l’humanité dès le Ier siècle. L’expression « in omnem terram », que Paul cite du Psaume 19, aurait valeur géographique, et l’ordre du Christ impliquerait un accomplissement immédiat.
Une telle lecture, séduisante par sa simplicité, repose pourtant sur une confusion entre le langage du commandement et celui de la description. Elle transpose une parole de mission dans le registre de l’historiographie.
Cet article propose de montrer, à la lumière de l’exégèse, de la tradition patristique et de la théologie, que ces expressions bibliques relèvent d’un langage symbolique et vocationnel, et non d’une géographie accomplie. Le christianisme primitif se comprend moins comme une expansion achevée que comme une promesse ouverte, une parole qui traverse le temps plus qu’un fait localisé dans l’espace.
Le mandat missionnaire : une injonction théologique, non une donnée historique
Le passage de Matthieu 28,19-20, souvent appelé le mandat missionnaire, se situe à la charnière entre la Résurrection et la naissance de l’Église. Le texte grec est clair : πορευθέντες οὖν μαθητεύσατε πάντα τὰ ἔθνη / «Allez donc, faites des disciples de toutes les nations». Il s’agit d’un impératif, non d’un indicatif. Le Christ ne décrit pas ce que les apôtres ont déjà fait, mais leur confie une tâche à accomplir dans le temps. La structure du passage le confirme puisque l’ordre est suivi d’une promesse : « Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Cette finale eschatologique indique que la mission s’étend bien au-delà du temps des apôtres : elle concerne toute l’histoire de l’Église[1].
Les Actes des Apôtres reprennent cette dynamique : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Le verset trace une progression symbolique : du centre (Jérusalem) vers les marges (le monde païen). Mais les Actes ne prétendent jamais que cette mission soit accomplie : ils s’achèvent à Rome, non parce que le monde a été converti, mais parce que Rome représente le lieu emblématique de l’universalité à venir.
L’historien du christianisme H. Chadwick note :
« L’universalité chrétienne n’est pas un fait constaté mais un projet lancé. Le Nouveau Testament raconte la fondation d’une espérance, non son achèvement. »[2]
Ainsi, le mandat missionnaire doit être compris comme une vocation permanente : la mission confiée par le Christ ne se réduit pas à l’action des Douze, mais se prolonge dans la vie de l’Église à travers les siècles. L’ordre “Allez” ne s’accomplit pas une fois pour toutes : il s’adresse à chaque génération.
“Par toute la terre” : la rhétorique de la plénitude dans la Bible
L’autre pilier de la lecture universaliste littérale repose sur Romains 10,18, où Paul écrit que « Leur voix s’est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde ». Cette phrase cite le Psaume 19 (18) : « Les cieux racontent la gloire de Dieu ». Or, le texte du psaume n’est pas une description géographique : c’est un poème cosmique. Il ne parle pas des apôtres, mais du cosmos comme témoin de la gloire divine. Paul reprend cette image pour signifier que la Bonne Nouvelle, à travers la prédication, a déjà pris un élan universel, mais dans le langage de la plénitude, non de la statistique. Le mot hébreu kol ha’aretz (“toute la terre”) relève de ce que les exégètes appellent une hyperbole sémitique : une manière de dire “sans limite” plutôt que “en totalité”. L’exégète Raymond E. Brown souligne :
« L’expression universelle chez Paul a une valeur sotériologique : elle désigne l’ouverture du salut à tous les peuples, non la diffusion effective du message dans chaque région du globe. »[3]
Cette rhétorique est constante dans la Bible. Quand les Actes disent que “toute l’Asie” a entendu la Parole (Ac 19,10), il est évident que l’auteur ne prétend pas que chaque village ait été évangélisé : c’est une formule de plénitude, non d’exhaustivité. Les Pères de l’Église ont lu ces versets dans le même sens. Saint Augustin, commentant le Psaume 19, écrit ainsi :
“Ce n’est pas que les apôtres aient physiquement traversé le globe, mais que leur parole, reçue par la foi, s’étend sans frontière.”[4]
Cette interprétation, loin de diminuer la portée du texte, en révèle la profondeur : la mission apostolique a une valeur universelle parce qu’elle s’adresse à toute l’humanité, non parce qu’elle aurait déjà atteint tous les lieux. Le langage biblique parle la langue du salut, pas celle de la géographie.
“Ubique” et catholicité : l’universalité qualitative de la foi
Les commentateurs se bloquent parfois sur le mot latin ubique (“partout”) qui est devenu central dans la tradition chrétienne. On le retrouve chez Vincent de Lérins, dans son Commonitorium (Ve siècle), où il définit la règle de la foi catholique :
“Id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est” (Tenons pour vrai ce qui a été cru partout, toujours et par tous.)[5]
Or, ubique ne désigne pas la dispersion spatiale de l’Évangile, mais la concorde de la foi : la catholicité dans son sens premier, c’est-à-dire universelle selon la totalité (kath’ holon). Vincent ne parle pas d’une Église présente dans chaque contrée, mais d’une Église unanime dans la vérité reçue. Les grands auteurs du IIᵉ siècle emploient le même registre. Prenons par exemple Irénée de Lyon qui, dans Contre les hérésies (III,3,1), affirme que “l’Église, bien que dispersée jusqu’aux extrémités du monde, garde la même foi que si elle n’habitait qu’une seule maison.”[6] Mais cette dispersion est bien plus théologique que cartographique. Elle exprime la communion doctrinale et non une implantation mondiale effective.
En ce qui nous concerne plus précisément, Tertullien, souvent cité par ces commentateurs pour sa formule sur “la Bretagne inaccessible aux Romains mais soumise au Christ” (Adversus Judaeos, 7), parle lui aussi en rhétoricien. Le contexte du passage montre qu’il oppose la conquête spirituelle du Christ à la conquête militaire de Rome : “Ce que Rome n’a pas soumis par les armes, le Christ l’a conquis par la foi.”
Aucune source contemporaine ne témoigne d’une présence chrétienne en Bretagne insulaire au IIᵉ siècle, mais la formule exprime l’idée théologique que le Christ règne même là où les hommes ne sont pas allés. L’historien Jean Daniélou l’avait bien noté :
“L’universalité du christianisme ancien n’est pas géographique, mais eschatologique : elle proclame l’ouverture du salut, non l’achèvement de la mission.”[7]
Le ubique des Pères ne décrit donc pas une carte ; il traduit une conviction : celle d’une foi capable d’embrasser l’ensemble du monde humain. C’est une universalité qualitative, fondée sur la communion et la vérité, non sur la diffusion matérielle.
Du symbole au constat : le risque de la lecture littérale
Lire ces textes comme des rapports de terrain, c’est méconnaître leur genre. Les Évangiles et les Pères emploient un langage de plénitude : un vocabulaire qui cherche à dire la totalité du salut. Les transformer en chroniques historiques, c’est réduire le mystère à la mesure d’un espace.
L’exégète allemand Norbert Lohfink a montré que le mandat missionnaire de Matthieu doit être lu dans la logique du déjà et du pas encore :
“L’envoi universel est déjà effectif dans le principe de la mission, mais il reste à se réaliser concrètement dans l’histoire de l’Église.”[8]
Ainsi comprise, la parole du Christ ne décrit pas un monde déjà conquis, mais un horizon toujours ouvert. La confusion entre symbole et constat vient souvent d’une perte du sens poétique du langage religieux : nous lisons des métaphores spirituelles comme des relevés topographiques. Mais la Bible, comme la liturgie, parle au niveau de la plénitude, non de la statistique.
L’universalité comme vocation ouverte
“Allez par toute la terre.” Cette phrase ne clôt pas une ère mais elle en inaugure une. Le Christ n’énonce pas un bilan, mais une promesse : que l’Évangile, né dans un lieu, soit destiné à tous les lieux ; que la Parole, prononcée en un temps, soit offerte à tous les temps. L’universalité chrétienne n’est pas un fait accompli du Ier siècle mais c’est une mission en devenir, un mouvement que chaque génération doit reprendre. L’histoire de l’Église ne cesse d’en éprouver la lenteur et la fécondité : du monde méditerranéen à l’Europe, de l’Europe aux continents, la mission n’a jamais fini d’être ce qu’elle est depuis les origines : un appel.
Lire “allez par toute la terre” comme un constat, c’est fermer la mission sur elle-même. Le lire comme un ordre, c’est reconnaître que la Parole n’a pas de frontières, qu’elle s’adresse sans exclusion à chaque peuple, chaque langue, chaque conscience. L’Évangile ne trace pas une carte : il ouvre un chemin. Et le “partout” du Christ ne devient pas simplement celui des géographes, mais celui de Dieu.
Notes et références
[1] R. E. Brown, An Introduction to the New Testament, Yale University Press, 1997, p. 653.
[2] H. Chadwick, The Early Church, Penguin, 1993, p. 21.
[3] R. E. Brown, The Theology of the New Testament, Doubleday, 1995, p. 238.
[4] Augustin, Enarrationes in Psalmos, XIX, 1.
[5] Vincent de Lérins, Commonitorium, II, 3.
[6] Irénée de Lyon, Adversus Haereses, III, 3,1.
[7] J. Daniélou, Les origines du christianisme latin, Desclée, 1978, p. 46.
[8] N. Lohfink, “Die universale Sendung der Kirche,” Biblische Zeitschrift, 1972, p. 4–18.
Bibliographie
Sources bibliques et patristiques
- La Bible de Jérusalem. Paris : Éditions du Cerf, 2010.
(Traduction de référence pour les citations de Matthieu 28, Actes 1, Romains 10 et Psaume 19.) - Irénée de Lyon. Contre les hérésies (Adversus Haereses), Livre III.
Édition critique et traduction par A. Rousseau et L. Doutreleau. Sources chrétiennes, vol. 210–211. Paris : Cerf, 1974. - Tertullien. Adversus Judaeos. Édition et traduction par E. Dekkers, Corpus Christianorum Latinorum, vol. II. Turnhout : Brepols, 1954.
- Augustin d’Hippone. Enarrationes in Psalmos.
Édition par E. Dekkers, Corpus Christianorum Series Latina, vol. 38. Turnhout : Brepols, 1960. - Vincent de Lérins. Commonitorium.
Édition par C. H. Beeson, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, vol. 64. Vienne : Hoelder-Pichler-Tempsky, 1957.
Études critiques et théologiques modernes
- Brown, Raymond E. An Introduction to the New Testament. New Haven : Yale University Press, 1997.
- Brown, Raymond E. The Theology of the New Testament. New York : Doubleday, 1995.
- Chadwick, Henry. The Early Church. London : Penguin Books, 1993.
- Daniélou, Jean. Les origines du christianisme latin. Paris : Desclée de Brouwer, 1978.
- Dunn, James D. G. Christianity in the Making, Volume I: Jesus Remembered. Grand Rapids : Eerdmans, 2003.
- Lohfink, Norbert. “Die universale Sendung der Kirche.” Biblische Zeitschrift 16 (1972): 4–18.
- Ratzinger, Joseph (Benoît XVI). Jésus de Nazareth, volume II : De l’entrée à Jérusalem jusqu’à la Résurrection. Paris : Flammarion, 2011.
Compléments contextuels
- Chenu, Marie-Dominique. La Parole de Dieu et l’histoire. Paris : Cerf, 1964.
- Daniélou, Jean, et Henri-Irénée Marrou. Nouvelle histoire de l’Église, vol. I : Des origines à saint Grégoire le Grand. Paris : Seuil, 1963.
- Pelikan, Jaroslav. The Christian Tradition: A History of the Development of Doctrine, vol. I: The Emergence of the Catholic Tradition (100–600). Chicago : University of Chicago Press, 1971.
- Van der Meer, F. Augustin l’Africain. Paris : Fayard, 1961.
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